Au Bangladesh, la recherche va de pair avec les politiques

Image
Michelle Hibler

Le lien entre la recherche et les politiques est parfois ténu. Mais ce n’est pas nécessairement le cas au Bangladesh où les chercheurs de MIMAP travaillent en étroite collaboration avec le gouvernement depuis le début du projet en 1992. Dix ans plus tard, la recherche a permis d’améliorer considérablement le suivi de la pauvreté et les enquêtes à cet égard sont devenues une des principales sources d’information ayant une incidence notable sur l’élaboration des politiques.

« Au Bangladesh, le gouvernement s’est toujours préoccupé de la pauvreté », affirme Mustafa Mujeri, chef de l’équipe MIMAP au Bangladesh Institute of Development Studies, à Dacca. Mais, pour être efficaces, les politiques doivent se fonder sur une information valable. « Si les données sur la pauvreté sont périmées, les décideurs n’y accordent pas autant d’importance », ajoute-t-il.

Malheureusement, poursuit Mujeri, ces deux éléments — pertinence et actualité — ne sont pas toujours présents. Comme l’explique le chercheur, dans les années 1980, les données sur la pauvreté au Bangladesh portaient presque exclusivement sur les revenus et la consommation — une conception unidimensionnelle de la pauvreté. Qui plus est, les enquêtes, menées tous les cinq ou dix ans, étaient trop rares. Les données disponibles étaient dépassées puisqu’il pouvait s’écouler plus de cinq ans entre leur collecte et leur diffusion.

Au Bangladesh, la recherche va de pair avec les politiques

Lorsque le projet MIMAP a été lancé au Bangladesh, on a estimé que, pour que la recherche puisse influer sur les politiques, elle devait d’abord s’attaquer à ces problèmes fondamentaux, fait valoir Mujeri. Pour remédier au manque d’information, les chercheurs ont travaillé avec le Bureau de la statistique du Bangladesh (BBS), l’organisme chargé de la collecte et de la diffusion de l’information.

Première étape d’importance : déterminer des indicateurs de la pauvreté plus vastes. « Nous avons eu de longues réunions avec divers ministères du gouvernement, des représentants de la société civile et des chercheurs — pour couvrir toutes les facettes du problème — afin de déterminer ces nouveaux indicateurs », souligne Mujeri. Pour le ministère de la Santé, ils devaient toucher des aspects particuliers de la santé; il en allait de même pour l’éducation. « Si bien que nous avons décidé d’adopter une approche participative pour définir des indicateurs qui, à toutes fins utiles, étaient déterminés par la demande », explique-t-il. Le système de suivi de la pauvreté de MIMAP-Bangladesh comprend désormais un ensemble de 12 indicateurs pluridimensionnels : les données sont recueillies dans 21 districts du pays au moyen d’enquêtes menées régulièrement et en continu.

Les chercheurs ont aussi voulu que les données soient recueillies, traitées et transmises aux décideurs le plus rapidement possible et sous une forme qu’ils puissent comprendre aisément et sans perdre de temps. Ainsi, l’équipe MIMAP a aidé le BBS à élaborer une technique permettant de tabuler les données en temps opportun. De plus, les programmes de formation l’ont aidé à procéder de façon suivie à la collecte, au traitement et à la vérification des données. « Nous avions pour objectif de consolider les capacités institutionnelles du BBS afin qu’il puisse prendre la relève », affirme Mujeri. Comme de fait, souligne le chercheur, le Bureau publie l’information recueillie en moins d’un an — pas seulement les données relatives à la pauvreté, mais des données sur d’autres domaines également. « Cette contribution est très importante », déclare-t-il.

La diffusion des résultats

Les chercheurs ont aussi mis au point de meilleurs outils pour la diffusion des résultats de la recherche. « Jusque-là, nous avions toujours publié sous forme de livre les données tabulées et traitées », poursuit Mujeri. « Mais les décideurs n’ont pas le temps de lire tous ces gros rapports qui ne les intéressent pas tellement au fond. Nous avons donc élaboré d’autres outils comme des dossiers stratégiques ou des notes de recherche de trois ou quatre pages qui exposent l’essentiel des résultats et leur incidence sur les politiques. » Les résultats de la recherche ont aussi été diffusés dans des documents de travail, des bulletins, des articles dans la presse écrite et des comptes rendus dans les médias.

Ces efforts ont porté fruit. Ainsi, ajoute Mujeri, les données des enquêtes sur le suivi de la pauvreté ont servi à préparer le Document de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP) du Bangladesh. Mujeri a lui-même contribué à la préparation du DSRP à titre d’expert-conseil principal. « Ce document se rapporte au processus de planification quinquennal », indique-t-il. « Le plan élaboré par la Commission de planification se fonde donc sur les résultats de nos travaux, du moins en ce qui a trait aux questions reliées à la pauvreté » pour analyser les tendances, évaluer les effets des stratégies de réduction de la pauvreté et même pour la répartition des enveloppes budgétaires. « Aujourd’hui, le Bangladesh affecte 26 ou 27 % de son budget aux programmes sociaux; au début du projet, c'était de l’ordre de 15 à 17 %. MIMAP a mis en lumière l’importance de s’occuper dès le départ du développement social », affirme-t-il.

Les résultats mis en commun

Cette étroite collaboration est relativement récente. Lorsque le projet MIMAP a démarré, déclare Mujeri, l’idée de mettre une recherche éclairée au service des politiques n’existait pas au Bangladesh, pas plus que l’habitude de consulter les chercheurs.

« Il nous a fallu convaincre les décideurs qu’ils avaient besoin de la recherche. » L’établissement de relations étroites entre décideurs et chercheurs est essentiel si l’on veut que la recherche aille de pair avec la politique, soutient-il. « Pour moi, c’est d’une importance capitale : si les chercheurs connaissent le processus d’élaboration des politiques et sont en mesure d’établir des interactions avec les décideurs, c’est un avantage inestimable. »

Ces rapports revêtent une importance particulière lorsqu’on veut attirer l’attention des décideurs sur les domaines de recherche qui ne font peut-être pas partie de leurs dossiers courants. « Nous avons effectué des recherches sur les domaines prioritaires auxquels le gouvernement devrait consacrer des fonds,  précise Mujeri, puis nous avons fait des suggestions précises. L’éducation, par exemple, est un domaine qui devrait avoir la priorité absolue parce qu’il a une incidence considérable au Bangladesh, tant sur le plan de la réduction de la pauvreté que sur celui de la croissance économique. »

« Il faut parfois jouer le rôle d’un catalyseur », dit-il encore. « Nous savons que le développement humain est un domaine important pour le gouvernement; nous lui présentons donc les résultats de nos recherches dans ce secteur. Selon les circonstances, il faut jouer un rôle proactif, faire en sorte que la recherche déborde de ses cadres pour influer sur les politiques. »

L’équipe de MIMAP a aussi mis ses résultats à la disposition du milieu de la recherche et de celui du développement — « nous les offrons à quiconque est intéressé », de préciser Mujeri. « Cette mise en commun touche autant nos dossiers stratégiques, nos bulletins et autres publications que les résultats de nos recherches. En outre, lors de nos discussions avec le personnel de la Banque mondiale chargé de l’élaboration des politiques et avec d’autres intervenants, nous faisons état des domaines de recherche dans lesquels nous travaillons et des résultats que nous obtenons. »

Les échanges sont plus faciles au Bangladesh parce que le milieu de la recherche est relativement petit. « Nous savons ce que font nos pairs, nous connaissons la portée de leurs travaux et le degré d’influence qu’ils peuvent avoir sur l’élaboration des politiques », affirme Mujeri. « Ce qui importe, en fin de compte, ce n’est pas tellement qui est l’auteur des recherches qui se rendent jusqu’aux décideurs, mais si elles donnent lieu à des politiques et si ces politiques sont celles dont on a besoin. Ce qui importe pour les chercheurs, c’est de savoir que leur recherche est mise à profit, qu’ils ont au moins pu faire oeuvre utile. »

Michelle Hibler est rédactrice principale à la Division des communications du CRDI.