Approches de l’utilisation des eaux usées urbaines dans l’agriculture irriguée

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Liza Linklater
Près du dixième de la population mondiale consommerait des aliments produits en utilisant des eaux usées. Étant donné la croissance démographique et le fait que davantage d’eau douce est détournée vers les villes pour la consommation domestique — dont 70 % repart en eaux usées —, le recours aux eaux usées est appelé à augmenter, tant en volumes qu’en superficies irriguées.

-- tiré de Wastewater Use in Irrigated Agriculture: Confronting the Livelihood and Environmental Realities, sous la direction de Christopher Scott, Naser I. Faruqui et Liqa Raschild-Sally, publication conjointe de CAB International/IWMI/CRDI, 2004.

L’utilisation des eaux usées urbaines — souvent non traitées ou mal traitées — dans l’agriculture irriguée est une pratique courante et souvent ancienne, qui connaît depuis peu un regain d’attention parce que les ressources en eau propre s’amenuisent dans les pays en développement, alors que les quantités d’eaux usées urbaines y augmentent. Plus de 20 millions d’hectares dans 50 pays seraient actuellement irrigués avec des eaux usées urbaines.

Les eaux usées urbaines viennent des eaux usées domestiques (eaux noires des toilettes, p. ex., les déchets humains, et eaux grises des éviers, des lavabos, des douches et des machines à laver); des établissements commerciaux et des institutions, y compris les hôpitaux; de l’industrie; des eaux de ruissellement et autres écoulements urbains.

Un nouvel ouvrage, Wastewater Use in Irrigated Agriculture: Confronting the Livelihood and Environmental Realities, écrit sous la direction de Christopher Scott, Naser I. Faruqui et Liqa Raschid-Sally, réunit une série de documents révisés par des pairs qui visent à cerner les questions au cœur du débat qui entoure cette pratique et à les approfondir. Cet ouvrage est né d’un atelier organisé conjointement par l’Institut international de gestion des ressources en eau (IWMI) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) qui s’est tenu en novembre 2002, à Hyderabad (Inde).

Selon Naser Faruqui, chef d’équipe de l’initiative de programme Pauvreté urbaine et environnement au CRDI et l’un des coresponsables de l’ouvrage, ce dernier vise à intégrer le travail réalisé dans différents secteurs — comme l’alimentation en eau et l’assainissement des eaux, l’agriculture et l’irrigation — pour aider à régler les problèmes d’insécurité alimentaire et de rareté de l’eau dans le monde en développement.

Les auteurs décrivent la réalité de l’utilisation des eaux usées dans l’agriculture dans plusieurs pays en développement. Ils proposent une classification des différents types d’eaux usées (directes, indirectes, traitées, non traitées, dirigées et non dirigées), soulignent combien il est nécessaire d’utiliser une approche fondée sur les moyens de subsistance et ciblée sur les agriculteurs, insistent sur des directives pragmatiques en matière de santé publique, et présentent une analyse coûts-efficacité du traitement nécessaire pour respecter ces directives.

Il n’est pas réaliste d’exiger qu’on irrigue seulement avec des eaux usées traitées de façon conventionnelle. Les méthodes de traitement utilisées dans les pays industrialisés ne sont généralement pas viables dans les pays du Sud, en partie à cause de leur coût élevé.

Il existe des systèmes de traitement naturel décentralisés, efficaces et moins coûteux, mis au point dans plusieurs pays. Ainsi, au Moyen-Orient, on utilise des mares de stabilisation des eaux usées pour nettoyer les eaux usées des éléments pathogènes. Au Viet Nam, on préfère les mares naturelles. Quant aux systèmes de traitement des eaux financés par le CRDI qui utilisent la laitue d’eau à Dakar (Sénégal) et les lentilles d’eau en Palestine pour éliminer les impuretés de façon naturelle, ils donnent des résultats encourageants.

« On ne peut s’en remettre uniquement au traitement ou aux directives. Il faut employer en même temps un certain nombre de stratégies qui, collectivement, protégeront la santé et les moyens de subsistance des gens, fait remarquer Faruqui. On peut commencer avec des normes inférieures afin de traiter en partie les eaux usées. Puis on peut passer progressivement à un meilleur traitement. On peut aussi réduire les risques associés à l’utilisation des eaux usées pour l’irrigation en encourageant les agriculteurs à porter des vêtements de protection et les consommateurs à laver soigneusement les légumes et à bien les cuire, ainsi qu’à désinfecter les fruits et légumes avec une solution légèrement javellisée. Ces méthodes sont déjà courantes dans plusieurs pays, dont le Mexique.

Il existe aussi des moyens pour atténuer les risques posés par les eaux usées. L’irrigation à l’aide d’arrosoirs ou par submersion augmentent la contamination des fruits et légumes ou offrent des habitats de reproduction aux parasites intestinaux. Mais il est possible de minimiser tous ces risques en versant directement les eaux usées sur la rhizosphère de la plante. Enfin, on peut nettement réduire les risques en limitant les types de cultures ainsi irriguées, par exemple, aux cultures fourragères, aux arbres fruitiers et aux légumes à consommer cuits. Il est beaucoup plus risqué d’utiliser les eaux usées dans les cultures de salade, produit qui se mange cru. »

Les auteurs du livre soulignent tous notamment qu’il faut concilier les incidences en matière de santé publique sur les consommateurs et la nécessité pour les agriculteurs pauvres de gagner leur vie en arrosant leurs cultures avec des eaux usées.

Les études de terrain menées en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine font apparaître tout un éventail de pratiques d’utilisation des eaux usées ainsi que des différences sociétales et culturelles, ce qui confirme qu’il est peu efficace, en la matière, de recommander une seule approche de gestion rigide.

Avantages — moyens de subsistance et nutriants

Le livre montre bien que l’utilisation des eaux usées dans l’agriculture urbaine et périurbaine contribue plus aux moyens de subsistance des agriculteurs et à la sécurité alimentaire qu’on le croit généralement. « N’était la possibilité d’arroser avec des eaux usées, certains agriculteurs ne gagneraient pas leur vie, et pour d’autres, elle signifie une augmentation de revenus qui les tire de la pauvreté », explique Faruqui.

Les résultats d’une étude portant sur deux collectivités pakistanaises montrent que les agriculteurs qui utilisent les eaux usées gagnent environ 330 $US de plus par an que ceux qui utilisent de l’eau douce. « Le loyer des terres irriguées avec des eaux usées est six à sept fois plus élevé que celui des terres arrosées à l’eau douce », ajoute Faruqui. Cela tient au fait qu’il y a trois récoltes par an, au lieu de moins de deux, dans les champs irrigués avec des eaux usées, car ces dernières sont plus abondantes et contiennent plus de nutriants (engrais naturel) que l’eau douce. Au Pakistan, 26 % de la production de légumes utilise des eaux usées. Dans ce pays, les risques pour les consommateurs sont moindres parce que la plupart des légumes irrigués, comme l’aubergine, se mangent cuits. En revanche, ils sont plus grands pour les agriculteurs, car ceux qui utilisent les eaux usées brutes pour l’irrigation risquent cinq fois plus d’être infectés par les ankylostomes que ceux qui utilisent l’eau de canaux.

D’après Faruqui, l’utilisation des eaux usées pour l’irrigation peut avoir des effets positifs sur la santé. « Ainsi, un agriculteur qui peut acheter plus de fruits et de légumes frais avec les revenus de la vente de ses produits de la terre nourrira mieux ses enfants. » Il cite une étude faite en Tanzanie où les enfants de familles pratiquant l’irrigation avec des eaux usées étaient mieux prémunis contre le paludisme grâce à une meilleure alimentation. Les familles avaient aussi plus d’argent pour acheter des moustiquaires.

Risques pour la santé et incidences sur l’environnement

« Si l’irrigation avec des eaux usées offre une solution possible au problème de rareté et un plus pour les moyens de subsistance des agriculteurs, elle s’accompagne aussi de risques potentiels pour la santé des agriculteurs, de ceux qui manipulent les fruits et légumes et de ceux qui les consommeront », précise Faruqui. En fait, 60 % des agriculteurs qui utilisent les eaux usées au Sénégal souffrent de parasitoses intestinales. Pour les agriculteurs qui utilisent un mélange d’eaux usées et d’eau tirée de nappes souterraines, le taux tombe à 40 %.

La question de l’insécurité du régime foncier est aussi cruciale dans les pays en développement parce qu’il est moins probable que les agriculteurs ou les gouvernements investissent dans des techniques d’irrigation par les eaux usées plus sûres et plus efficaces. « Lorsque les agriculteurs pauvres ne sont pas propriétaires des terres, ils n’investissent pas dans des méthodes d’irrigation plus sûres et simples, comme l’irrigation goutte à goutte, où les eaux usées sont versées directement sur la rhizosphère, ou même dans le port de gants ou de bottes pour protéger leur santé », explique encore Faruqui.

Il existe des risques pour la santé de ceux qui consomment crus les légumes obtenus par irrigation avec des eaux usées non traitées (les risques sont beaucoup moins graves après la cuisson) ainsi que pour les agriculteurs et les travailleurs exposés à des eaux usées non traitées. « Pour le public, les risques viennent des bactéries et des virus contractés en consommant des produits mal lavés », précise Faruqui.

Quant aux incidences sur l’environnement, l’eau polluée par les effluents industriels contamine le sol et la nappe souterraine, ce qui affaiblit la viabilité de la base de ressources naturelles à long terme. D’après les auteurs du livre, pour minimiser les effets des substances toxiques sur l’environnement et la santé, « les déchets industriels devraient être soigneusement prétraités pour éliminer les produits chimiques ou ils devraient être traités séparément des eaux usées municipales et des excréments ». Même traitées, cependant, les eaux usées peuvent nuire au sol lui-même.

Et l’avenir

Un débat est nécessaire sur les niveaux de risque acceptables pour les producteurs et les consommateurs de cultures irriguées avec des eaux usées et sur leurs coûts et avantages.

« Nous nous sommes aperçus que les gens n’étaient généralement pas au courant de l’ampleur de l’irrigation par les eaux usées, qu’il faut de plus mieux estimer », fait observer Faruqui. Cependant, l’augmentation de la demande de fruits et légumes frais toute l’année dans les pays industrialisés ainsi que la croissance du tourisme dans les pays du Sud font que la question de l’utilisation des eaux usées se pose au-delà des pays en développement.

Faruqui conclut en disant que le livre, qui attaque de front la question des eaux usées urbaines, « a déjà une influence sur les politiques ». En effet, un projet est en préparation pour aider à revoir les lignes directrices et les normes strictes de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui datent de 1989. De nouvelles directives recommandent une approche holistique reposant sur la situation sociale, culturelle, technique, économique, politique et environnementale de chaque pays. On s’intéresse aussi aux effets d’autres interventions en santé publique, comme la promotion de l’hygiène, l’eau potable et les installations sanitaires. Il s’agit, ce faisant, de s’assurer que chaque dollar dépensé pour la protection de la santé soit investi dans la mesure qui aura le plus d’effets.

Liza Linklater est journaliste à Ottawa.