Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir? Que oui!

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Hans Schreier

Les montagnes peuvent nous donner des signes précurseurs du sort réservé à la planète tout entière.

L'Organisation des Nations Unies a désigné 2002 Année internationale de la montagne. Ce choix peut paraître bien inusité. Après tout, 60 pour cent de la population mondiale ne vit-elle pas dans un rayon de 500 km d'un littoral? Cette réalité devrait être le centre de nos préoccupations. Vues sous cet angle, les côtes océaniques ont bien plus de choses à nous dévoiler que les pics rocheux.

Cependant les montagnes ont un impact énorme sur les populations du globe — qu'elles vivent en haute altitude, dans une vaste plaine ou en bordure de mer.

L'examen des questions les plus urgentes auxquelles sont confrontés les habitants de cette planète révèle le rôle crucial des montagnes. Le changement du climat, la protection des réserves d'eau douce, la conservation de la biodiversité, la résolution de conflits potentiellement explosifs... tous ces défis ne pourraient être relevés sans l'étude des montagnes.

Afin d'y parvenir, cependant, il nous faudra étendre et améliorer nos connaissances. Nous devons parfaire notre savoir sur les écosystèmes des montagnes et leur fonctionnement mais également sur les relations économiques et sociales uniques qu'entretiennent les collectivités vivant en haute altitude. Ces dernières sont de nature telle qu'elles viendront compliquer assurément tout effort déployé pour résoudre les problèmes les plus menaçants de la planète.

L'enjeu des réserves d'eau douce illustre de manière très éloquente l'importance que revêtent les montagnes pour les populations, même celles habitant les plaines les plus éloignées.

On a qualifié les montagnes de « châteaux d'eau du monde ». Presque tous les grands fleuves prennent leur source dans les montagnes et plus de la moitié de l'humanité dépend de l'eau de ces fleuves pour l'usage domestique, l'irrigation, l'industrie et l'énergie hydroélectrique. Ces eaux qui s'écoulent en aval sont également essentielles à la santé des écosystèmes en nourrissant la vie aquatique d'éléments nutritifs et en diluant les matières polluantes produites pour la plupart dans les terres de faible altitude.

Dans les années à venir, l'importance de ces « châteaux d'eau » deviendra encore plus vitale car l'urbanisation et l'intensification de l'agriculture menace d'épuiser et de contaminer les aquifères existants. Bien que 50 pour cent de la population mondiale habite dans les zones urbaines, cette proportion atteindra vraisemblablement 70 pour cent dans vingt ans, exerçant ainsi une formidable contrainte sur les réserves d'eau des terres de faible altitude. Puisqu'il faudra accroître la production vivrière d'au moins 50 pour cent au cours des trois décennies à venir — l'agriculture accapare déjà près de 70 pour cent de l'eau douce — l'exploitation des campagnes contribuera à imposer une contrainte additionnelle importante.

Cette situation souligne la nécessité, pour les scientifiques, d'en savoir plus sur le rôle des ressources hydriques des zones montagneuses face à cette nouvelle donne. La recherche menée dans ce domaine est insuffisante : par exemple, 75 pour cent de toutes les mesures effectuées sur l'écoulement fluvial sont effectuées à des altitudes inférieures à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Que sait-on de ce qui se passe à des altitudes supérieures? Par ailleurs, la fonte des glaciers (d'où prennent origine la plupart des cours d'eau montagneux), plus accélérée que prévu, soulève de nouvelles questions sur les moyens de protéger cette précieuse ressource — un des défis les plus importants que l'humanité devra affronter.

Autre enjeu de grande envergure, le combat visant à protéger la biodiversité planétaire se déroulera aussi dans les montagnes qui abritent une richesse stupéfiante d'espèces biologiques. Les montagnes, à cause de la variété des microclimats qu'elles favorisent, permettent à une infinité de plantes uniques d'y croître. Les forêts des régions montagneuses ont des caractéristiques botaniques incomparables et une importance écologique vitale en jouant un rôle prépondérant dans la protection environnementale : elles stabilisent les pentes et réduisent la production de sédiments durant les saisons propices à l'inondation des terres de faible altitude.

Dans le passé, les régions montagneuses sont demeurées pour la plupart inaccessibles aux humains facilitant ainsi la survie de ces véritables sanctuaires écologiques riches, mais fragiles.

Mais un vent de changement souffle, porté par l'esprit d'aventure des citadins. Les montagnes sont devenues les terrains de jeux et les lieux de ressourcement spirituel des populations urbaines. Dans les Alpes, par exemple, les habitants des villes avides de sport et de paysages grandioses et revivifiants envahissent régulièrement les villages de montagne pendant de brèves périodes en été et en hiver.

Cette tendance a de graves répercussions sur l'environnement. Ainsi des vagues de touristes déferlent en août et en février, lorsque le débit des ruisseaux est le plus réduit, hypothéquant ainsi dangereusement les réserves d'eau. L'activité humaine constitue en outre une menace réelle pour la flore et la faune qui, pendant des siècles, ont réussi à survivre complètement isolées dans ces environnements équilibrés mais fragiles, jusqu'à ce que le tourisme de masse ne fasse irruption.

Bien sûr, l'épineuse question de la gestion touristique donne une idée de la difficulté d'atteindre un équilibre viable au moment de promulguer des politiques de développement économique des zones montagneuses.

D'un côté, une exploitation économique incontrôlée pourrait entraîner un désastre écologique dans les régions montagneuses du globe. Mais de l'autre, il faut atténuer quelques-uns des problèmes économiques et sociaux qui affligent les collectivités des régions montagneuses. La majorité des 500 millions de personnes qui habitent les montagnes vit dans la pauvreté, une source de conflits qui a conduit, dans certains cas, à la guerre.

Un fossé économique sépare les collectivités des montagnes des populations habitant les terres de faible altitude; une inégalité inhérente à la nature fondamentalement inhospitalière et périlleuse du milieu.

Être fermier en zone de montagne, par exemple, exige toujours un pénible labeur qui ne permet jamais de parvenir aux mêmes rendements des basses terres où la température, la longueur de la saison des cultures et les conditions du sol sont plus favorables. L'accès aux marchés (des produits agricoles, du bois d'œuvre et des minéraux mais aussi de la main-d'œuvre migrante) est également problématique, puisque le coût de la construction et de l'entretien des chemins est généralement exorbitant dans les zones montagneuses. En outre, les dangers d'avalanches, d'éboulements et de glissements de terrain sont omniprésents, faisant obstacle à l'activité économique et augmentant les coûts.
Ce sombre tableau est lourd de conséquences au chapitre de la sécurité internationale.

Si nous portons attention à plusieurs conflits qui se sont déclarés dans le monde — Afghanistan, Cachemire, Philippines, Colombie et Éthiopie, par exemple — nous constatons qu'ils ont pour théâtre des régions montagneuses. En partie parce que ces régions quasi-inacessibles offrent des avantages stratégiques aux mouvements de guerilla qui s'y sentent à l'abri.

Les conflits sont souvent alimentés par les problèmes économiques inhérents à ces régions. La dureté des conditions de vie et de travail dans les montagnes engendrent souvent des conflits animés par la volonté de s'accaparer de ressources telles que l'eau ou encore liés à la transhumance du cheptel et à l'empiétement de certaines ethnies sur les territoires des autres. Il est essentiel de mieux comprendre les racines économiques de ces problèmes afin d'assurer la sécurité dans les régions montagneuses.

Déjà, des idées prometteuses se profilent afin de résoudre ces conflits. Il faut mettre en place des mécanismes de compensation consentie aux habitants des montagnes pour les avantages que leurs terres procurent aux régions en aval. Certains revenus produits par les projets hydroélectriques, par exemple, pourraient être réorientées vers les collectivités des hautes terres — plutôt que d'enrichir uniquement les villes qui utilisent cette énergie. Ces solutions économiques plus équitables demandent, à leur tour, que les habitants des montagnes soient mieux représentés dans les processus de prise de décisions.

Les montagnes peuvent, en somme, nous donner des signes précurseurs du sort réservé à la planète tout entière. Il est vraisemblable, par exemple, que les répercussions du changement climatique seront ressenties en premier lieu dans les écosystèmes fragiles des régions de haute altitude — pour se répercuter plus tard dans les zones moins élevées et affecter la production vivrière, la santé de l'écosystème et les activités humaines.

Voilà pourquoi l'humanité devrait se sentir interpellée par les changements qui surviennent dans les régions montagneuses. Il faut espérer qu'en attirant l'attention, l'Année internationale de la montagne nous aidera à voir plus loin et incitera les individus et les organisations à entreprendre des recherches que les enjeux liés à l'avenir des montagnes rendent plus que nécessaires.

Hans Schreier est professeur à l'Institute for Resources and Environment de l'Université de Colombie-Britannique. Ses recherches se concentrent sur la gestion des bassins versants, les interactions terre-eau et la pollution du sol et de l'eau et les évaluations interdisciplinaires des écosystèmes montagneux. Il a consacré une grande partie de ses études aux questions relatives à l'eau et aux ressources de l'Himalaya et des Andes. Il a réalisé plusieurs CD-ROM multimédias pour sensibiliser le public aux processus montagneux. Il a également élaboré, en mode d'enseignement à distance, quatre cours sur l'aménagement des bassins hydrographiques offerts sur Internet. Des participants des systèmes montagneux les plus éloignés du monde ont donc aujourd'hui la possibilité de participer à ce programme éducatif.

Le professeur Schreier est chercheur associé d'un important projet financé par le CRDI et la Direction de la coopération et du développement de la Suisse, mené en collaboration avec les scientifiques du Centre international pour la mise en valeur intégrée des montagnes (ICIMOD). Ce projet privilégie une approche régionale (Inde, Bhoutan, Chine et Népal) en faveur du développement durable de l'Himalaya.