Amal comme l'espoir : Une coopérative d'huile d'argan a changé la vie des femmes

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Zoubida Charrouf
« Ma vie a changé. J'étais condamnée à ne jamais sortir de la maison. Aujourd'hui, je gagne de l'argent et je peux envoyer mes enfants à l'école. » Ainsi parle une femme qui est revenue à la vie grâce à la coopérative exclusivement féminine de Tamanar. Dans la région d'Essaouira au Maroc, une cinquantaine de femmes ont, grâce à un savoir-faire ancestral, allié gestes de grand-mère mille fois répétés et intégration à l'économie.
 
Au commencement, l'arganier. Un arbre séculaire, aujourd'hui menacé, qui ne pousse nulle part ailleurs qu'au Maroc. En moins d'un siècle, plus d'un tiers de la forêt a disparu. L'arganeraie qui constitue avec ses 800 000 hectares et ses 20 millions d'arbres la deuxième essence forestière du Maroc, a ses vertus, confrontées à l'inconscience des Hommes. Pourtant, l'arganier est un arbre oléagineux d'avenir, véritable rideau vert dressé contre la désertification rampante et surtout source de revenus pour des populations livrées à la précarité et à l'exclusion, puisque l'arganeraie peut assurer la subsistance de quelques trois millions de personnes.
 
L'ancien et le nouveau
 
Au croisement de la lutte pour la préservation de cet arbre porteur de mille espoirs et de femmes condamnées à la pauvreté, une universitaire de la Faculté des Sciences de Rabat, Zoubida Charrouf, qui a choisi d'axer ses recherches sur l'arganier avec la conviction profonde que toute tentative de conservation serait vaine sans la valorisation des produits de l'arbre et l'implication des communautés locales. Et au cur de ce combat, un projet de recherche développement, financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), porteur d'un double objectif : la préservation de l'arganeraie par la valorisation durable de ses produits et l'amélioration de la situation socio-économique de la femme rurale. Ainsi que la contribution de l'ambassade Britannique pour l'achat des équipements de la coopérative Amal.
 
Des gestes mille fois répétés, transmis au fil des générations pour que soit préservé un savoir-faire ancestral. De tout temps, les femmes qui vivent dans les régions arides et tout particulièrement dans le sud-ouest du Royaume ont eu affaire à l'arbre mythique. Son bois chauffe, ses feuilles et ses fruits sont un fourrage pour les caprins, ses vertus médicinales guérissent, son huile nourrit et embellit. L'huile d'argan est magique. Elle est aussi difficile et pénible à extraire. Alors Zoubida Charrouf, la chercheure qui veut rescaper l'arganier, eut cette belle et généreuse idée. Regrouper les femmes qui vivent de l'arganier en coopérative, moderniser la structure en la mécanisant et en vendre les produits pour que ces femmes démunies, analphabètes puissent en vivre. La coopérative de production d'huile d'argan est née. A Tamanar, à 70 kilomètres au sud d'Essaouira, pour les femmes seulement. La petite unité qui emploie jusqu'à cinquante permanentes et 100 temporaires porte fièrement son titre, celle de première coopérative féminine d'huile d'argan qui a été crée au Maroc.
 
Un grand pas vers l'indépendance
 
La coopérative de Tamanar s'appelle Amal. C'est le nom arabe de l'espoir, celui-là même qui a été rendu aux femmes de la coopérative. Veuves ou divorcées pour la plupart, toutes soumises à la précarité, elles sont revenues à la vie, à la dignité et à l'intégration par l'arganier. Avec un revenu mensuel de 600 dirhams (environ 85 $CAN), ces femmes — dont la plus âgée affiche joyeusement ses 80 ans — sont désormais responsables de leur destin car elles sont devenues responsables du fonctionnement de la coopérative d'huile d'argan après une formation aux techniques d'extraction, de conditionnement, de gestion, d'organisation et de marketing. « Nous voulons être respectées et apprendre à nous débrouiller. Nous ne voulons plus dépendre de quiconque », résume l'une d'entre elles. Et celles qui veulent s'en sortir vont jusqu'au bout en suivant les cours d'alphabétisation dispensés dans le cadre de la coopérative. Deux heures par jour pour apprendre à lire, à écrire et à compter dans la perspective de prendre des décisions.
 
À Tamanar, la vie des femmes de la communauté a changé. Doucement mais sûrement. Aujourd'hui, elles en sont convaincues : elles représentent un poids social et la coopérative qui est la leur, une force. « Avant, les hommes refusaient que leurs épouses y travaillent. Maintenant, ce sont eux qui viennent demander du travail pour elles », témoigne une femme de la coopérative. Grâce aux revenus des mères, des épouses, des femmes, l'activité économique commence à reprendre à Tamanar. Le commerce aussi. Les épiciers peuvent vendre, les souks écoulent bien leurs marchandises, le pouvoir d'achat commence à faire son apparition. « Ce n'est pas énorme, ce n'est pas Byzance. Mais ce n'est plus comme avant », affirme Zoubida Charrouf.
 
Une multitude de bienfaits
 
L'arganier et ses produits sont source intarissable de bienfaits. Pour les femmes, pour la région, pour la lutte contre la désertification. Les femmes de la coopérative participent ainsi au reboisement de la forêt d'arganier et ce en s'engageant à planter chacune dix arbres par an. Le tourisme local y trouve également son compte lorsque l'on sait que la coopérative Amal est visitée par une centaine de touristes par jour.
 
À Tamanar, la capitale de l'arganier, grâce soit rendue à la mécanisation et l'introduction des machines. Les femmes berbères, n'ont plus besoin de passer 20 longues et pénibles heures de travail pour extraire un litre d'huile. Et si elles continuent de concasser et torréfier tout en chants et en danses à l'image de leurs mères et de leurs grands-mères, le net et le commerce électronique ont changé leur vie. La coopérative Amal a pignon sur la Toile à la faveur de son site Web, grâce auquel elle reçoit commande émise de contrées lointaines. Derrière l'arganier, il faut toujours chercher la femme.
 
La coopérative Amal a deux soeurs dans l'arganeraie, une a Tidzi et l'autre a Mesti. Toutes les deux ont beneficié de l'assistance du CRDI ainsi que d'autres bailleurs de fonds, notamment l'Agence canadienne de développement international (CIDA).
 
Narjis Rerhaye est une journaliste au Maroc. Chantal Schryer est Chef des affaires publiques au CRDI.