Aider les collectivités riveraines de l’Amazone à composer avec les phénomènes météorologiques extrêmes

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Demeure de caboclos sur les berges de l’Amazone

José Alberto Gonçalves Pereira

Les collectivités riveraines sont réputées pour leur capacité d’adaptation aux changements hydroclimatiques. Elles sont cependant exposées à des marées et inondations plus longues et plus importantes. Un projet de recherche vise à mettre au point un système d’alerte rapide et d’autres outils qui aideront les collectivités du delta de l’Amazone à s’adapter à ces phénomènes extrêmes.

Deux fois par jour, les marées viennent gonfler le labyrinthe de rivières et de ruisseaux qui forment le delta de l’Amazone, inondant ainsi une toute petite partie de la plus vaste forêt tropicale humide du monde. Ce cycle quotidien, qu’on appelle lançantes, fait de cette forêt un milieu de vie spectaculaire ou foisonnent les crustacés, surtout les crevettes, et de nombreuses espèces de poissons qui constituent la principale source de nourriture et de revenu pour les collectivités de caboclos, établies sur les berges de l’Amazone.

Quelque cinq millions de personnes vivent dans les plaines inondables de l’Amazone, surtout dans la région de l’estuaire, où l’on estime à entre 200 000 et 300 000 le nombre de familles établies.

Depuis 30 ans cependant, ces collectivités remarquent que les marées sont plus hautes et les crues printanières, plus longues, qu’autrefois, ce qui entraîne plus de dommages à l’environnement et pose une menace. Les périodes sèches de la fin de l’automne croissent elles aussi en intensité. Bien qu’il manque de données hydroclimatiques prélevées sur une longue période dans la région, il est difficile de nier la transformation du climat qui s’opère dans le delta de l’Amazone.

Les mécanismes d’adaptation des caboclos

Les caboclos ont tenté de s’adapter à ces changements en consacrant plus de temps à la collecte de produits forestiers. Entre autres denrées, ils récoltent de l’huile du pracaxi pour confectionner des cosmétiques; des graines, des feuilles, du bois (le pau mulato et le pracuúba, par exemple); des frondes de palmier, qui servent à fabriquer des toitures; et des fruits tels que l’açai, la banane, la goyave et le cupuaçu. Les marées et les inondations de plus en plus hautes et de plus en plus longues font en sorte qu’ils ont presque abandonné des cultures telles que le manioc, le maïs, la tomate, le haricot et la courge.

Miguel Pinedo-Vasquez, chercheur à l’International Research Institute for Climate and Society (IRI), qui relève de l’Earth Institute de l’Université Colombia, à New York, voit dans ces ressources une occasion de faire preuve de souplesse, qui se traduit par une capacité accrue de s’adapter aux changements.

M. Pinedo-Vasquez est membre d’une équipe de scientifiques qui travaillent à un projet triennal ayant commencé en 2012, intitulé Adaptation socioculturelle des collectivités de caboclos aux marées extrêmes dans l’estuaire de l’Amazone, au Brésil, financé par le CRDI.

Selon Nathan Vogt, chercheur à l’Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais, situé à São José dos Campos, au Brésil, et membre de l’équipe du projet Proestuario, ses travaux n’examinent pas uniquement l’utilisation des terres, mais aussi les changements qui s’opèrent chez les espèces de poissons au profit de celles qui sont plus tolérantes aux inondations.

Oriana Almeida, professeure au Núcleo de Altos Estudos Amazônicos (NAEA) de l’Universidade Federal do Pará (UFPA) et chef du projet ayant trait aux caboclos, estime que, bien que ces collectivités soient confrontées quotidiennement à des inondations qui limitent leurs activités économiques, elles s’attachent à diversifier leur production au-delà de l’açai, qui constitue la principale source de revenu des familles. Les caboclos pratiquent la pêche dans l’estuaire au moyen d’un matapi, un cageot fabriqué à partir de plantes locales, et recueillent les fruits du buriti pour confectionner des objets avec la fibre qu’ils contiennent.

Leur revenu a augmenté considérablement au cours des dix dernières années grâce à un certain nombre de mécanismes de transferts en espèces, tels que la Bolsa Família (subvention familiale), Seguro-Defeso (une assurance offerte aux petits pêcheurs pendant la saison du frai) et les pensions. Par le passé, explique Mme Almeida, les activités économiques représentaient 90 % du revenu des familles riveraines. De nos jours, dit‑elle, les transferts en espèces publiques totalisent 45 % de leur revenu.

Le manque de données prélevées sur une longue période

Les répercussions des marées extrêmes et des autres perturbations hydroclimatiques sont évidentes dans l’estuaire de l’Amazone. Cependant, le manque de données prélevées sur une longue période rend difficile la prévision de tels phénomènes. Pour le moment, les données sur la hauteur des marées dans l’estuaire de l’Amazone remontent à 2007 uniquement.

Selon Kátia Fernandes, de l’IRI, à l’Université Columbia, ces données sont insuffisantes pour une étude à long terme. Elle estime que des données recueillies sur une plus longue période montreront clairement ce qui se produit au chapitre des marées dans l’estuaire de l’Amazone. Même les liens existant entre les changements climatiques et les marées extrêmes ne sont pas très bien compris.

Faisant fond sur ses travaux de recherche, Mme Fernandes croit que les phénomènes extrêmes sont plus susceptibles d’être reliés à une augmentation des précipitations dans le bassin amazonien qu’à la hausse du niveau de l’océan, une hypothèse largement acceptée.

Les chercheurs du projet ont récemment commencé à recueillir des données. À Belém, la marine brésilienne s’emploie à amasser des données au moyen d’un marégraphe mis au point par le projet. En outre, des règles sont installées dans trois collectivités et servent à mesurer quotidiennement le niveau de l’océan.

Outre les marées et les inondations plus longues et plus importantes, la région fait face à d’autres perturbations telles que l’érosion et l’élargissement de petits ruisseaux, qui deviennent des bras secondaires. Les villages se déplacent plus rapidement que par le passé, car la terre subit l’érosion ou s’agglomère continuellement. Les vents s’intensifient, ce qui crée des tempêtes de vent saisonnières qui empêchent la floraison et la fructification de l’açai et d’autres plantes fruitières plantées et cultivées par les caboclos.

La nécessité d’outils de planification

Comme le projet vise à trouver des réponses socioculturelles à de telles perturbations, explique M. Pinedo-Vasquez, l’équipe s’attache à documenter les processus de transformation de l’utilisation des terres, qui est passée de l’agriculture aux systèmes d’agroforesterie et de gestion des forêts. Ces processus semblent, indique-t-il, être l’une des plus importantes formes d’adaptation aux phénomènes hydroclimatiques extrêmes. Il ajoute que, néanmoins, le moment où surviennent ces phénomènes ainsi que leur intensité sont inhabituels et limitent la capacité d’adaptation des caboclos.

Il y a donc lieu de mettre au point des outils qui aideront les populations vulnérables à se préparer aux phénomènes extrêmes et à y faire face, comme un système d’alerte rapide. La création de tels outils est l’un des objectifs du projet. La recherche vise aussi à produire des données probantes qui aideront les décideurs dans leur planification et à élaborer des stratégies d’adaptation pour les municipalités de leur district.

José Alberto Gonçalves Pereira est rédacteur au Brésil.

Cet article fait état d’un projet subventionné dans le cadre du programme Changements climatiques et eau (CCE) du CRDI, intitulé Adaptation socioculturelle des collectivités de caboclos aux marées extrêmes dans l’estuaire de l’Amazone, au Brésil.

Entrevue vidéo avec la chercheure Oriana Almeida

Entretien avec Oriana Almeida