Adaptation des politiques de pêche aux changements climatiques en Afrique de l’Ouest

Adaptation aux changements climatiques en Afrique

De la Mauritanie à la Guinée, le littoral d’Afrique occidentale profite de remontées d’eaux froides riches en nutriments, ce qui en fait l’une des zones de pêche les plus productives du monde. C’est dire l’importance du secteur de la pêche pour les économies nationales et locales de la région, de même que pour la sécurité alimentaire de ses populations. Hélas, les stocks de poissons sont menacés par les méthodes de pêche dévastatrices, par le déclin de l’écosystème et par la concurrence au sein du secteur. Pire, les changements climatiques font peser une menace supplémentaire sur la ressource halieutique.

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Cheike Guèye, coordonnateur de projet, Adaptation des politiques de pêche aux changements climatiques en Afrique de l’Ouest (APPECCAO)

Le chargé de projet Cheikh Guèye s’intéresse depuis longtemps au secteur de la pêche.

« Dès 1990, dans le cadre de mes études de maîtrise, mes recherches m’ont conduit non loin d’un des sites actuels du projet APPECCAO : Djifère, petite bande de terre située au large de la côte sénégalaise, qui abrite un port de pêche. Je me rappelle avoir vu, lors d’une sortie en pirogue, se faire capturer un poisson presque aussi gros que moi. De nos jours, avec l’érosion de ses côtes, Djifère n’est plus qu’une île minuscule. Une partie des terres est totalement submergée. »

M. Guèye espère que les recherchées menées dans la cadre du projet APPECCAO conduiront à des mesures concrètes visant à protéger le secteur des pêches des conséquences des changements climatiques, encore mal connues.

« La participation des directeurs nationaux à notre projet est essentielle à la mise en place de politiques nationales. J’espère que la CSRP prendra en compte les changements climatiques dans son prochain plan d’action. Si tel est le cas, notre projet aura concrètement permis d’influer sur les politiques.

Nous nous étions déjà penchés sur d’autres problèmes, comme la pêche illégale ou la surexploitation, mais l’étude précise des conséquences des changements climatiques est quelque chose de relativement nouveau, tout comme les approches déployées à cette fin. Ce projet vise à influer vraiment sur les politiques, pas à produire des rapports qui finiront sur les rayons des bibliothèques. »

Dirigé par l’organisation Environnement et développement du tiers monde (ENDA), basée à Dakar, le projet « Adaptation des politiques de pêche aux changements climatiques en Afrique de l’Ouest » (APPECCAO) vise à faire en sorte que les stratégies et politiques de gestion de la pêche tiennent davantage compte des conséquences possibles des changements climatiques et prévoient des solutions d’adaptation adaptées. Il vise également, grâce à la recherche-action, à élargir le dialogue de façon que tous ceux dont le gagne-pain dépend de la pêche (pêcheurs, propriétaires de bateaux, pourvoyeurs et membres du secteur de la transformation) puissent contribuer à une gestion durable de la ressource.

L’équipe élargit le dialogue afin que les pêcheurs, les propriétaires de bateaux et les membres de la collectivité dont la subsistance repose sur la pêche participent aux discussions sur les programmes et politiques.

L’équipe du projet s’emploie donc à redynamiser le dialogue régional touchant les politiques, à analyser les solutions d’adaptation aux changements climatiques, ainsi qu’à tisser des liens entre les décideurs et les utilisateurs de la ressource locaux, nationaux et régionaux, afin que les stratégies d’adaptation soient mises en oeuvre à l’échelle la plus appropriée aux circonstances. La mise en oeuvre de la réglementation visant la protection des stocks de pêche, par exemple, est plus efficace à l’échelle locale. Elle exige néanmoins une coordination et un financement nationaux. De même, la fixation des quotas de pêche gagne à être faite par les États de la région. Encore faut-il qu’elle se traduise par des réglementations nationales.

Le projet s’appuie sur deux structures régionales préexistantes : le Réseau sur les politiques de pêche en Afrique de l’Ouest (REPAO), d’ENDA, et la Commission sous-régionale des pêches (CSRP). Signalons qu’aucune de ces organisations n’avait encore mis l’accent sur l’adaptation aux changements climatiques avant que le projet ne soit lancé.

Dans le cadre du REPAO, des équipes de recherche nationales du Cap-Vert, de la Guinée et du Sénégal étudient actuellement les conséquences probables des changements climatiques et tentent d’élaborer des stratégies d’adaptation à la lumière des connaissances scientifiques et du savoir local. L’équipe de Guinée a déjà présenté un rapport de synthèse sur les répercussions des changements climatiques lors de la réunion du comité national de coordination des politiques de pêche, qui s’est tenue en novembre 2009 sous la présidence du secrétaire général du ministère de la Pêche et de l’Aquaculture. Une réunion du même ordre doit avoir lieu au Cap-Vert d’ici la fin de 2010.

Les directeurs nationaux des pêches de sept pays se voient exposer les conséquences potentielles des changements climatiques.

Au Sénégal, enfin, l’Alliance pour une pêche durable, conjointement mise sur pied par la direction nationale des pêches maritimes et d’autres organisations dont le REPAO, aura pour tâche de réexaminer les politiques de pêche en fonction des changements climatiques.

La CSRP est l’organisme régional chargé d’harmoniser les politiques de pêche de la région. Elle compte parmi ses membres les directeurs nationaux des pêches respectives du Cap-Vert, de la Gambie, de la Guinée, de la Guinée-Bissau, de la Mauritanie, du Sénégal et de la Sierra Leone. En janvier 2009, l’équipe du projet a organisé une réunion visant à créer, au sein de la CSRP, un organe consultatif régional réunissant des représentants d’organisations professionnelles et d’ONG actives dans le secteur des pêches régional. Cet organe consultatif a pour tâche de soutenir l’action de la CSRP en renforçant la cohérence des politiques de pêche par la prise en compte de divers facteurs, dont les changements climatiques.

Djibril Sy / CRDI
La subsistance du maître-charpentier Pape Diop repose sur la pêche. Le bateau de 23 mètres qu'il est en train de bâtir sera vendu environ 4 millions de francs CFA ou 8 000 $ CA.

« Ce projet vise à influer vraiment sur les politiques et non à produire des rapports qui finiront sur les rayons des bibliothèques. » — Cheikh Guèye, chargé de projet

En février 2010, l’ensemble des intervenants ont passé en revue les études de synthèse réalisées par les équipes nationales et par l’équipe de coordination. Cet exercice pourrait se révéler un pas important vers l’harmonisation des politiques régionales ainsi que vers la prise en compte des observations des intervenants des divers pays, des connaissances scientifiques et du savoir local.

Les participants à la réunion régionale ont été mis au fait des diverses menaces que les changements climatiques font peser sur la pêche. Citons l’élévation du niveau des océans, la fréquence et l’intensité croissantes des tempêtes (qui menacent les infrastructures portuaires et de pêche), le bouleversement de la composition des stocks de poissons, ainsi que l’acidification de l’eau de mer susceptible de mettre en péril la formation de la carapace des crustacés. Les intervenants ont convenu que la coordination des politiques par les États membres est insuffisante et que les lois destinées à contrer les pratiques de pêche non viables à long terme ne sont pas appliquées. Les chercheurs ont discuté d’un certain nombre d’initiatives internationales, régionales et nationales destinées à promouvoir des pratiques et des politiques de pêches responsables, y compris celles coordonnées par le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), par de grandes ONG axées sur la conservation comme l’Union internationale pour la conservation de la nature ou encore le Fonds mondial pour la nature (WWF), ainsi que par des organismes des Nations Unies comme l’UNESCO.

Djibril Sy / CRDI
Karim Abdou Sall, président de l’Association des jeunes pêcheurs de Joal, participe au dialogue régional sur les politiques de pêche dans le cadre du projet APPECCAO. Il prend également part à des initiatives de protection marine, notamment la plantation de mangroves et de pêche durable.

Tant les auteurs d’exposés que les participants ont convenu de la nécessité de renforcer les politiques et les institutions pour assurer une adaptation aux changements climatiques. Les participants ont par ailleurs demandé que les chercheurs se penchent sur la pêche continentale et sur la menace que constitue la salinité accrue des eaux pour la pêche. Ils ont également souhaité en savoir plus sur l’aquaculture en tant que solution susceptible d’alléger la pression sur les stocks d’espèces sauvages.

À l’échelle locale, des discussions stratégiques sont en cours en neuf endroits au Cap-Vert, en Guinée et au Sénégal entre des organisations représentatives des intervenants directement concernés par la pêche. Le but : prêter l’oreille aux points de vue de ceux qui sont exposés de plein fouet aux conséquences des changements climatiques. Les conclusions de ces discussions à l’échelle locale, de même que des enquêtes à venir sur le savoir local, seront abordées dans le cadre de rencontres régionales à venir.

Les pêches sont menacées par l’élévation du niveau des océans, la fréquence et l’intensité croissantes des tempêtes, le bouleversement de la composition des stocks de poissons et l’acidification de l’eau de mer.

En plus de répertorier les preuves scientifiques et le savoir local ainsi que de favoriser les discussions à plusieurs échelons, les chercheurs commenceront cette année à élaborer des scénarios de mise en oeuvre de diverses solutions d’adaptation, sur lesquels les groupes de discussion se pencheront ultérieurement. Ces scénarios ont pour but d’aider les décideurs et les représentants des collectivités à déterminer les solutions les plus aptes à préserver le secteur, et ce, en tentant de prévoir les conséquences possibles des divers choix stratégiques possibles malgré les incertitudes liées aux changements climatiques.

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