Agriculture intelligente face au climat et sensible au genre en Amérique latine

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Intervieweur :   Bonjour.

Sophia Huyer :   Bonjour.

Intervieweur :   Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur vous et sur l’organisation pour laquelle vous travaillez ?

Sophia Huyer :   Je m’appelle Sophia Huyer. Je suis chef des sexospécificités et de l’inclusion sociale pour le programme sur les changements climatiques, l’agriculture, la sécurité alimentaire du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR). Nous sommes donc un programme intercentral du GCRAI. Nous avons 15 centres membres et nous rassemblons et encourageons en quelque sorte la recherche mondiale autour des programmes sur les changements climatiques, l’agriculture, la sécurité alimentaire dans le Sud, dans le monde en développement, dans les quatre, les cinq régions suivantes sur lesquelles nous concentrons notre travail : Amérique latine, Afrique de l’Est et de l’Ouest, Asie du Sud et du Sud-Est. Nous nous penchons sur l’agriculture intelligente face au climat, qui, telle que définie à l’origine par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), est une approche en matière d’agriculture qui vise à promouvoir durablement la sécurité alimentaire, à aider les petits agriculteurs à s’adapter aux effets des changements climatiques et, lorsque cela est possible et bénéfique, à réduire les émissions que l’agriculture peut produire sous divers aspects, qu’il s’agisse de la production animale, des pratiques de plantation ou de l’utilisation de machines.

Le programme sur les changements climatiques, l’agriculture, la sécurité alimentaire s’articule autour de quatre thèmes principaux ou projets phares comme on les appelle. La première consiste à examiner les politiques et à travailler avec les décideurs politiques sur les questions liées à l’agriculture adaptée aux changements climatiques.

Le deuxième consiste à examiner les pratiques et options de l’ASC pour les petits exploitants. Et dans le cadre de ce projet, nous travaillons à travers le monde dans des « villages intelligents sur le plan du climat » dans toutes les régions.

Le troisième projet vise le développement de faibles émissions dans l’agriculture.

Et le quatrième est celui des services de soutien au climat. Il s’agit donc de renseignements sur le climat, ainsi que de mécanismes de soutien financier, tels que l’assurance indicielle.

Mon rôle en tant que chef des sexospécificités et de l’inclusion sociale consiste à travailler sur ces quatre projets phares et avec les responsables des programmes régionaux pour intégrer les préoccupations liées à l’égalité des sexes et les préoccupations des jeunes dans la conception, la mise en oeuvre et l’analyse des résultats de tous les projets de recherche que nous menons dans la région. C’est donc en partie une fonction d’intégration du genre. Ailleurs, je peux définir les questions de genre clés dans une région ou dans un secteur, et ensuite promouvoir certains travaux ou des recherches dans ces domaines particuliers.

Intervieweur :   C’est fort intéressant.

Sophia Huyer :   Oui, c’est un travail très intéressant.

Intervieweur :   Aujourd’hui, nous avons eu la chance de vous compter parmi les membres de l’équipe Changements climatiques. Pourriez-vous nous donner un bref aperçu de ce dont vous avez parlé aujourd’hui ?

Sophia Huyer :   Le programme sur les changements climatiques, l’agriculture, la sécurité alimentaire existe depuis près de 10 ans, je pense. Nous en sommes à notre deuxième phase de progrès, et nous avons vraiment commencé récemment à chercher à aller au-delà de la simple garantie que les femmes sont incluses dans les projets, vous savez, l’approche de l’équité entre les sexes. Nous commençons à examiner les avantages pour les femmes et la façon dont nous pouvons permettre aux femmes et aux jeunes de ces communautés de participer activement à la production agricole qui utilise les pratiques de l’ASC, et de participer aux décisions au sein du foyer concernant les pratiques utiles, ce qu’il faut mettre en oeuvre et comment le foyer peut en bénéficier, mais aussi, de participer aux processus politiques à l’échelon communautaire et national, afin que leurs préoccupations soient reconnues et qu’ils puissent être des contributeurs actifs.

Donc, dans ce projet particulier, nous nous intéressons à deux pays, le Nicaragua et le Guatemala, en nous servant de l’expérience acquise dans d’autres pays de la région, comme la Colombie. Et nous travaillons avec les villages, nous adoptons une approche de « villages intelligents face au climat », pour les aider à décider quelles pratiques, en termes de récolte d’eau ou d’irrigation, de variétés de cultures, de transformation alimentaire, ou de maraîchage, entre autres, leur conviennent et seront utilisées pour améliorer leur production et augmenter leurs revenus.

Et en ce qui concerne les femmes, nous voulons nous assurer qu’elles en bénéficient également, que nous n’interagissons pas seulement avec les hommes, parce que dans différentes régions, dans différents pays, dans différentes parties du monde, souvent les femmes et les hommes ont des responsabilités différentes au sein du ménage. Ils auront différentes activités dans l’agriculture. Ils ont peut-être des fonds différents sur lesquels ils ont le contrôle ou ils ont le pouvoir de décision et il faut donc s’assurer que non seulement les besoins des hommes sont satisfaits, mais que les priorités des femmes sont également incluses dans la planification et que nous mesurons également les résultats pour les femmes. Et dans l’ensemble, c’est ce que nous voulons faire avec ce projet, ce projet qui vise l’Amérique latine, la région de l’Amérique latine. Il s’agira du premier projet à intégrer des tests de manière plus complète et systématiquement un ensemble d’approches, d’approches d’adoption et les résultats de cette adoption au sein des ménages, avec les femmes, avec les jeunes et avec les ménages de différents niveaux socio-économiques. Et en d’autres termes, quelles technologies sont bonnes, quelles méthodes fonctionnent, quels aspects de la production dans l’agriculture à soutien communautaire ont vraiment de bons effets, et quelles sont les choses que nous voulons reproduire éventuellement dans d’autres régions ou peut-être dans d’autres parties de la région de l’Amérique latine.

Intervieweur :   Donc, à la fin de ce projet, il y aura vraiment un ensemble de solutions applicables localement qui pourront être adoptées à grande échelle.

Sophia Huyer :   L’adoption à grande échelle, c’est exact. Et grâce à cela, nous voulons acquérir une compréhension beaucoup plus significative des avantages de ces approches, technologies, approches, pratiques, semences, etc., savoir quels en sont les avantages pour différents ménages, différents groupes au sein du ménage, peut-être même des communautés différentes. Ensuite, nous relions tous ces éléments pour établir des politiques à l’échelon communautaire et national. Et nous voulons aussi connaître les approches stratégiques, les mécanismes stratégiques, et comment répandre cela dans un pays ou une région, en commençant par l’Amérique latine, et peut-être les leçons apprises que nous pouvons appliquer ailleurs.

Intervieweur :   Et c’est vraiment fascinant. Prenons un peu de recul. J’aimerais vous poser une question vraiment fondamentale. Quelle est la différence entre une agriculture simple et une agriculture intelligente face au climat ? Et comment l’utilisation d’une agriculture intelligente face au climat peut être bénéfique pour les femmes, mais je ne veux pas utiliser une approche sensible, mais une optique sexospécifique.

Sophia Huyer :   L’agriculture intelligente face au climat est différente en ce sens qu’elle vise à soutenir les petits exploitants agricoles afin qu’ils soient en mesure de faire face aux défis que posent les changements climatiques. Nous parlons donc de la variabilité et de l’imprévisibilité du temps. Nous parlons d’une augmentation des sécheresses ou d’une augmentation des inondations. Ou nous parlons d’une variation accrue, vous savez, il pleuvra trop à un moment de la saison de croissance, puis le temps peut être trop sec à un autre moment de la saison de croissance. Ainsi, l’agriculture intelligente face au climat examine en grande partie la résistance à la sécheresse, les plantes résistantes à la sécheresse ou de meilleurs systèmes d’arrosage qui permettront aux agriculteurs de faire face aux fluctuations de la disponibilité de l’eau, la diminution des processus d’évaporation ou des processus qui diminuent la quantité d’évaporation de l’eau de sorte qu’ils conservent l’eau, des variétés résistantes aux parasites, des variétés résistantes à la sécheresse ou des variétés qui auront aussi une meilleure nutrition. Il y a donc toute une gamme de ces facteurs qui interviennent dans le choix ou l’offre de différentes options pour les agriculteurs d’Amérique latine. Par exemple, lorsque j’étais à Calca l’année dernière, la communauté m’a montré une nouvelle technologie qu’elle possédait, une nouvelle technologie d’irrigation goutte à goutte qui a également augmenté la diversité de la nourriture disponible pour les ménages. Cela a donc augmenté la diversité des légumes que les ménages pouvaient manger et vendre. Il s’agissait essentiellement de plusieurs tuyaux, des tuyaux en polyuréthane, qui étaient cloués au mur d’une maison, à l’ombre, et ils perçaient des trous à intervalles réguliers dans le tuyau et ils plantaient de petits plants dans chacun des trous, puis il y avait un minuscule tube d’arrosage en caoutchouc qui longeait le tuyau. Ils ont donc découvert que la quantité d’eau utilisée était beaucoup moins importante. Les légumes poussaient au soleil et avaient une source d’eau constante. Et ils s’épanouissaient très bien et à moindre coût. Ainsi, les niveaux de nutrition des ménages ont augmenté et la diversité de leur alimentation a augmenté.

Intervieweur :   J’aimerais peut-être simplement poser une question de suivi parce que vous avez mentionné qu’il s’agissait d’une initiative de la communauté et que cette dernière vous avait montré plusieurs de ses idées. Ma question est donc la suivante : Quelle est la proportion, disons, du savoir traditionnel ou du savoir local dans cette approche dans le cadre de ce projet ?

Sophia Huyer :   Eh bien, c’est une très bonne question et cela varie d’une région à l’autre et d’une communauté à l’autre. Ainsi, au Kenya par exemple, le travail dans certains villages de la région s’appuie très fortement sur les cultures indigènes. Et dans un village, ils travaillent avec un groupe de femmes et un groupe de jeunes qui les ont aidés à développer une parcelle de démonstration pour tester les résultats d’une variété de cultures différentes, mais aussi un élevage de poissons dans un étang et des approches mixtes en ce qui a trait à l’agroforesterie de production. Et ils trouvent que les variétés indigènes sont plus résistantes. Elles sont moins chères et elles sont cultivées avec beaucoup de succès dans la région. Et en fait, cette approche particulière qui consiste à tester une variété d’espèces, des approches, etc., avec une organisation communautaire, jumelée à un système de crédit renouvelable, a vraiment augmenté considérablement le montant d’argent disponible pour la communauté et ils ont vraiment fait un bon profit sur le produit des ventes. C’est ainsi que l’on entend dire que l’agriculture intelligente face au climat est axée sur la technologie et que de grandes entreprises interviennent, mais ce n’est pas nécessairement comme cela que les choses se passent. Et vraiment, l’approche doit être abordable pour l’agriculteur et les cultures doivent être adaptées à l’environnement et au paysage. Ainsi, le village intelligent face au climat est perçu comme une entité géographique et comme une entreprise de produits agricoles. Il y a donc plusieurs champs d’application différents qu’il prend en charge.

Intervieweur :   Maintenant, mais plus précisément à propos des villages intelligents face au climat, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce que signifie cette approche et en quoi elle diffère d’un village ordinaire ?

Sophia Huyer :   Vous devez comprendre que je ne suis pas experte en la matière. Mais un village intelligent face au climat est en quelque sorte une zone d’essai d’un projet pilote pour des approches intelligentes face au climat. Et nous avons travaillé en petits groupes sur la question de l’agriculture intelligente face au climat, mais le village est une occasion d’examiner les questions communautaires plus vastes, les questions d’échelle, tant dans une communauté qu’à l’extérieur d’une communauté. Cette approche examine l’ensemble du paysage de la région où se trouve le village, ce qui influe sur le choix des technologies et des pratiques et sur la gestion de l’environnement dans la région. Et c’est une approche dans laquelle il y a une plus grande interaction intégrée entre la politique, l’agriculture, la technologie, le financement, toutes ces données. Il s’agit donc d’une plateforme qui intègre toutes ces composantes liées à l’activité.

Intervieweur :   En quoi cette approche est-elle vraiment transformatrice et habilitante pour les hommes et les femmes de la région où vous travaillez ?

Sophia Huyer :   Donc, en général, l’approche est transformatrice lorsque la production augmente sans qu’il y ait une grande quantité d’intrants supplémentaires requis en matière de finances, d’engrais ou d’autres ressources. Et c’est productif lorsque, sur le terrain par exemple, dans un village qui n’était pas un village intelligent face au climat, les champs des agriculteurs étaient étiquetés. Voici un champ pour lequel l’approche intelligente face au climat a été adoptée et un champ pour lequel elle n’a pas été adoptée. Et il y aurait une différence, s’il y a une différence dans la production, si le maïs pousse plus ou s’il y en a plus, ou s’il est plus sain, alors les autres agriculteurs le ramasseront. En ce sens, il s’agit donc d’une approche transformatrice parce qu’elle s’appuie sur les ressources disponibles localement. Elle combine un ensemble de choses : l’information, les intrants, le soutien financier, la recherche et le savoir, pour former un tout.

Pour les femmes, l’approche est transformatrice à plusieurs égards si elle accomplit plusieurs choses, et c’est là que je peux parler avec plus d’autorité. L’approche est donc plus transformatrice lorsque les femmes participent à la prise de décisions concernant la production agricole au sein du ménage, qu’il s’agisse de leur propre production ou de celle de leur mari. Elle est plus transformatrice lorsque le revenu des femmes augmente et qu’elles ont le contrôle des actifs et des ressources, y compris l’argent, mais aussi en ce qui concerne les intrants pour l’agriculture et les produits de l’agriculture. Ainsi, les femmes et les hommes peuvent avoir différentes parcelles de terre et souvent, ce qui se produit, c’est que la parcelle de terrain des hommes est prise en charge en premier. Et quand c’est fait, on passe alors aux parcelles des femmes. Le reste de la famille peut alors se rendre à la parcelle de la femme. C’est quand les femmes commencent à avoir un peu plus de contrôle sur les tâches ménagères ou, peut-être, une représentation égale dans la répartition des tâches ménagères, que le processus est transformateur. Lorsqu’elle diminue la charge de travail des femmes, l’approche est transformatrice. Les femmes ont des tâches qui demandent beaucoup de temps et qui sont très difficiles. Les femmes s’occupent des tâches ménagères : s’occuper des enfants, cuisiner, s’occuper des membres de la famille, ainsi que leurs activités productives en plein air et elles travaillent plus longtemps que les hommes dans la plupart des régions du monde, dans presque toutes les régions du monde.

Les autres facteurs qui entrent en ligne de compte sont que les technologies agricoles utilisées par les femmes ont tendance à être des technologies non améliorées et, en fait, ce sont plutôt des technologies très, très anciennes. Il s’agit souvent de houes manuelles ou de seaux pour transporter l’eau, soit des technologies très désuètes et non ergonomiques. Par exemple, l’Union africaine a récemment lancé un programme visant à éliminer les houes à main en Afrique d’ici 2025. Et qui utilise les houes à main ? Ce sont les femmes, les agricultrices. Et dans certains cas, ces outils agricoles n’ont pas été améliorés depuis des milliers d’années, n’est-ce pas ? On en voit dans les musées. Il faut donc améliorer la situation afin que la charge de travail des femmes soit moins lourde, qu’elle soit moins lourde pour le corps et plus efficace. Ce sont donc les trois principaux domaines que nous examinons pour les femmes : Comment pouvons-nous transformer la vie des femmes de cette façon ? Nous voulons que les femmes soient en mesure de prendre davantage de décisions au sujet de leur vie, de la vie de leur famille et qu’elles participent à parts égales avec les hommes au sein de leur foyer et de leur communauté en ce qui concerne les événements qui les affecteront elles et leur avenir.

Intervieweur :   Et voyez-vous des défis à relever à cet égard ? Sur deux plans, donc d’abord sur la mise à l’échelle de cette approche. Et ensuite, en ce qui concerne la mise en oeuvre d’une ASC sociale, voyez-vous des difficultés à cet égard ?

Sophia Huyer :   Je vais donc commencer par l’application à grande échelle. Il y a des défis en termes de politiques et d’autres défis à relever également. Donc, le défi en matière de politique correspond, je pense, à ce que nous constatons à l’échelon national, et le programme sur les changements climatiques, l’agriculture, la sécurité alimentaire a fait des recherches, à savoir qu’il y a une assez bonne compréhension des questions de genre dans les politiques agricoles, la planification gouvernementale et ainsi de suite. Il y a une compréhension du rôle des femmes dans l’agriculture qui est assez bien développée, très peu de compréhension du rôle des femmes dans la lutte contre les changements climatiques ou la politique climatique, ce que les pays doivent faire pour autonomiser les femmes face aux changements climatiques. Donc, à l’échelle nationale, il y a cette lacune. Mais aux échelons locaux et municipaux, et même au niveau infranational, la compréhension est beaucoup, beaucoup moins grande et il y a donc une réelle lacune dans les connaissances sur les changements climatiques en général, sans parler de certaines des implications sociales et des implications sexospécifiques autour des changements climatiques et de l’agriculture. Nous avons donc ce fossé du savoir et les gens savent qu’il existe. Il est abordé différemment, de différentes façons. Dans certains pays, s’agit-il du Nicaragua ou du Guatemala ? Je n’arrive pas me rappeler quel pays a une politique d’ASC, une politique nationale d’ASC. Les choses commencent donc à se mettre en place. Plusieurs pays ont mis en place une politique sur le genre et le climat, ou une stratégie sur le genre et le climat. En Amérique latine, en Afrique, cela commence à se mettre lentement en place. Il faut que cela se fasse. Les pays doivent vraiment évaluer les secteurs, les contraintes, les problèmes, le paysage des activités des femmes et des hommes dans les secteurs climatiques clés ou la manière dont les femmes et les hommes utilisent les différentes parties de l’industrie ou des services liés au climat et leurs répercussions. Il faut donc que cela se fasse à l’échelon national, puis à l’échelon local, afin que les décideurs locaux puissent comprendre ce qui doit être fait.

Il y a également un écart énorme. Il y a un énorme déficit de financement pour la mise à l’échelle, en particulier pour les agricultrices. Les agricultrices, les femmes du monde entier, en particulier dans les pays en développement, ont très peu d’accès au crédit, aux prêts, à la possibilité d’acheter des engrais ou des semences améliorées, de sorte qu’il faut vraiment faire preuve d’innovation et de créativité. Il faut prêter attention au fait que les femmes sont des agricultrices à part entière. Les femmes valent la peine que l’on investisse dans ce secteur et, en fait, beaucoup d’agricultrices ne bénéficient pas d’investissements à l’heure actuelle. La FAO a estimé que si les agricultrices, si l’écart entre les hommes et les femmes dans l’accès aux ressources et aux services devait être comblé, la production alimentaire mondiale pourrait augmenter d’environ 10 pour cent et il y aurait 150 millions de personnes affamées de moins dans le monde. Il s’agit donc d’une lacune importante. Le financement est vraiment un élément important, mais aussi l’information pour les femmes, la capacité de prendre des décisions concernant l’accès et l’utilisation des ressources pour leur exploitation agricole sont vraiment importantes.

Aspect social : Certaines des préoccupations sociales ou des problèmes sociaux liés à l’ASC et à l’autonomisation des femmes sont qu’il est difficile pour les femmes de certaines régions de surmonter les obstacles et de décider elles-mêmes du produit de leur travail ou du type de travail qu’elles font. Ainsi, dans un grand nombre d’études que nous réalisons avec les ménages, nous cherchons à savoir quelles sont les activités familiales autour de l’agriculture, qui fait quoi et qui prend les décisions. En règle générale, nous constatons que les femmes et les hommes ont le sentiment de prendre des décisions, mais que les hommes ont tendance à penser qu’ils le font sans l’apport des femmes. Que pouvons-nous en déduire ? Qu’est-ce que cela signifie en ce qui concerne la voie des femmes au sein du ménage ? Qu’est-ce que cela signifie quand les hommes ont l’impression d’être diminués s’ils discutent avec leur femme ? Ou lorsqu’on les aperçoit en train de discuter avec leur femme, qu’est-ce que cela signifie ? C’est une énorme barrière sociale qu’il faut vraiment surmonter.

Dans certains cas, on constate que lorsque les femmes améliorent leurs activités qui génèrent davantage de revenus, les hommes se sentent plus importants et participent davantage à ces activités, que ce soit une bonne chose ou non, et prennent parfois le relais. Il faut donc comprendre comment donner du pouvoir aux femmes ou comment travailler avec les femmes sans aliéner les membres de leur communauté, leurs maris et les membres de leur famille. Et vraiment, mon approche est celle qui consiste à dire que l’on ne travaille pas avec des individus, mais avec les communautés. En d’autres termes, on travaille avec des organisations de femmes. On travaille avec les organisations et les plateformes existantes dans la communauté, de sorte à ne pas cibler seulement une femme au sein d’un ménage, mais à travailler avec un aspect de la communauté et à renforce la capacité des femmes à parler en leur propre nom, à s’adonner aux activités auxquelles elles participent déjà et on travaille au sein de structures communautaires qui existent déjà, si possible. Et je crois fermement en l’organisation des femmes. L’organisation des femmes a apporté beaucoup de bonnes choses dans notre vie, dans notre quotidien à tous, et je pense que nous devons vraiment aider les femmes à s’organiser pour qu’elles puissent dire ce qu’elles pensent, s’exprimer. C’est à elles de décider si elles veulent le faire avec les hommes dans leur vie ou si elles veulent le faire séparément. Voilà mon approche à cet égard.

Intervieweur :   En tant que centre de recherche, comment pensez-vous que nous pouvons vous aider dans cette démarche ?

Sophia Huyer :   Eh bien, vous pouvez nous soutenir dans notre analyse de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas, ainsi que des répercussions sexospécifiques de plusieurs choses. Et vous pouvez aussi nous soutenir en comprenant qu’il n’y a pas de réponse simple. Dans certains cas, l’augmentation du crédit aux femmes sera utile. Dans d’autres cas, l’augmentation du crédit aux femmes signifiera que leurs maris prendront l’argent et l’utiliseront à leur guise. Nous devons donc être conscients que les réponses sont nuancées. Personnellement, je crois que nous devons travailler avec les structures existantes, que nous parlons beaucoup d’autonomisation et de transformation, mais ce n’est pas à nous d’entrer dans une communauté et d’appliquer ces principes. Mais nous devons travailler avec des groupes, des groupes existants, des organisations de femmes, des décideurs locaux, des groupes de jeunes locaux, pour les aider à comprendre ce qu’ils veulent, quelles sont leurs options, pour accroître leurs connaissances afin qu’ils puissent prendre leurs propres décisions et faire leurs propres choix. Je pense donc vraiment que c’est un aspect important de ce qu’il faut faire. Et je pense que pour nous aider à étendre les réussites à d’autres parties de l’Amérique latine et d’autres parties du monde, pour nous aider à mettre à l’échelle ce que nous savons qui fonctionne ou ce que nous pensons qui a de grandes chances de réussir dans différents contextes. Et en nous aidant à trouver cet ensemble d’éléments de base qui sont traduisibles dans différents contextes. Et il nous en faudra peut-être plusieurs. Nous pourrions avoir besoin de deux ou trois, ou de plusieurs modèles différents, ou de plusieurs approches différentes qui s’adapteront à des contextes différents. Il faut comprendre que ce n’est pas simple, mais que nous avons une idée de certaines directions qui peuvent être prises pour apporter des changements positifs. Il faut aussi nous faire profiter de votre expérience avec votre partenaire et de vos travaux de recherche parce que le CRDI, je le sais, après avoir interagi de nombreuses années avec le CRDI, que les institutions ont beaucoup d’expérience et de connaissances. Ce sera donc formidable de pouvoir collaborer avec vous à cet égard et d’accroître nos deux corpus de connaissances.

Intervieweur :   Et nous espérons pouvoir le faire.

Sophia Huyer :   Même chose pour moi, vraiment. Merci.

FIN DE L’ENREGISTREMENT SONORE                                                                 

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