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40e anniversaire du CRDI

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Bill Carman

ID : 95361
Ajouté le : 2006-03-24 14:03
Mis à jour le : 2006-06-14 12:47
Refreshed: 2010-03-15 07:38

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CULTIVER DE MEILLEURES VILLES / Chapitre 3. Les expériences sur le terrain
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À Kampala, l’agriculture urbaine offre plusieurs avantages. Elle accroît la sécurité alimentaire urbaine—les produits en provenance des zones rurales coûtent cher et sont moins frais—et elle crée des sources de revenus. L’agriculture urbaine réduit également les coûts d’entretien des espaces libres pour le gouvernement local.
Christopher Iga, maire de Kampala, Ouganda

Des frontières floues

Lorsque l’on entend l’expression « agriculture urbaine » pour la première fois, on y voit une contradiction. La majorité d’entre nous, et surtout dans l’hémisphère Nord, sommes conditionnés à voir l’agriculture comme étant une activité à laquelle on s’adonne dans les régions rurales, non dans les villes. Toutefois, comme nous l’avons vu au chapitre premier, dans la plupart des cas on ne peut vraiment pas démarquer l’endroit où prennent fin les activités de nature agricole, même si certains urbanistes souhaitent qu’il en soit ainsi et perçoivent toujours ces espaces de production alimentaire comme étant des espaces non urbains, sous-entendant ainsi qu’ils ne sont pas leur problème mais plutôt celui de « quelqu’un d’autre ». Et tout comme l’AU brouille les frontières entre la ville et la campagne, les enjeux soulevés par l’agriculture urbaine se chevauchent et sont interreliés.

Ce bref tour d’horizon de quelques projets en AU subventionnées par le CRDI présente un échantillon représentatif des principaux problèmes que doit affronter l’AU en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Afrique et au Moyen-Orient, tout en mettant l’accent sur la recherche axée sur les politiques. Comme les questions que pose l’AU sont souvent interreliées, bon nombre de projets soutenus par le CRDI visent de multiples objectifs et cherchent des solutions aussi bien sur le plan technique que sur celui des politiques.

Le sol, les gens et les politiques

La disponibilité du sol aux fins d’agriculture urbaine, et l’accès au sol, sont des enjeux de taille dans la plupart des villes du monde en développement. Un mode d’occupation précaire peut entraîner des conflits, parfois violents, et les municipalités conscientes des avantages possibles de l’AU sont aux prises avec des règlements désuets, alors qu’elles tentent de structurer tant bien que mal cette activité urbaine en plein essor.

En Afrique subsaharienne, deux séries de projets illustrent l’évolution de l’approche du CRDI au chapitre de la recherche sur les politiques en matière d’AU dans les années 1990. Mais faisons d’abord un petit retour en arrière. Daniel Maxwell et Samuel Zziwa, chercheurs principaux associés au premier d’une série de projets à Kampala, ont écrit que pendant les années 1980, on a assisté à l’effondrement d’une bonne partie du secteur moderne et structuré de l’économie africaine, ce qui a entraîné une forte baisse du niveau de vie de la population aussi bien citadine que rurale. Les programmes conçus dans les années 1960 et 1970 en vue de freiner l’exode rural n’ont manifestement pas eu de succès et l’ajustement structurel de l’économie, vers la fin des années 1980 a forcé éventuellement l’annulation d’un bon nombre de ces programmes.

Pourtant, les villes étaient en pleine croissance, et ce malgré le manque d’attention que les milieux officiels portaient à leurs problèmes, dont le principal était le chômage. En Ouganda, le régime Amin avait provoqué l’effondrement du secteur de la grande entreprise au profit de l’économie souterraine. Le taux de croissance annuel de Kampala frôlait les 9 % et en 1990, la population de la ville avait doublé pour atteindre près d’un million (Maxwell et Zziwa, 1992). En Tanzanie, les tentatives de rapatriement vers les régions rurales, mises en oeuvre au milieu des années 1980, se révélèrent inexécutables et très impopulaires sur le plan politique. Sans relâche, Dar es-Salaam, la plus grande ville du pays, poursuivait sa croissance tandis que son environnement se dégradait.

Le CRDI a commencé à soutenir des projets dans les deux villes à une époque où, dans certains milieux politiques, on se rendait de plus en plus à l’évidence que l’AU était devenue un important rouage de l’économie parallèle de ces villes. En 1993, le CRDI et ONU-HABITAT acceptèrent d’appuyer conjointement le Projet Cités viables—Dar es-Salaam. Le projet devait déboucher sur l’élaboration d’un nouveau plan stratégique de développement pour la ville, y compris des politiques visant l’intégration de l’AU à une gestion améliorée de l’environnement urbain. À plusieurs égards, le projet illustrait le virage que prenait, dès le début des années 1990, le CRDI au dossier de l’AU, soit le passage de la recherche académique à la recherche axée sur les politiques. Il s’agissait du premier projet d’AU du CRDI à être officiellement et systématiquement intégré à un processus de conception de politiques publiques. Les autres partenaires de ce projet étaient la Ville de Dar es-Salaam et le ministère du Développement urbain. Le ministre lui-même avait demandé que l’un des groupes de travail du projet se penche sur les enjeux liés à l’AU.

Camillus Sawio, géographe à l’Université de Dar es-Salaam, venait tout juste de terminer à l’Université Clark un mémoire subventionné par le CRDI (Sawio, 1993). Il avait choisi pour sujet l’AU à Dar es-Salaam, ce qui en faisait le candidat tout trouvé pour diriger l’équipe de projet constituée de six chercheurs tanzaniens. L’équipe a informé et conseillé plusieurs groupes de travail sur des thèmes comme l’accès au sol urbain (et son utilisation), la sécurité alimentaire et la gestion des déchets.

Grâce à leurs entrevues et visites auprès de 2 000 producteurs urbains, les chercheurs ont documenté les principaux systèmes de production en AU, les zones utilisées, le nombre de personnes mises à contribution, les principaux types de cultures et d’éle-vages, et des entreprises de diverses envergures. Ils ont examiné les tendances au cours des cinq années précédentes et les questions connexes, dont le transport, l’irrigation, les apports, la gestion des déchets et la commercialisation, les infrastructures, ainsi que les prix et pratiques liés à ces services d’appui (Kyessi, 1996). Les chercheurs ont analysé soigneusement les interactions—tant profitables que nuisibles—entre l’AU et l’environnement urbain, de même que le rôle que l’AU jouait déjà à ce moment-là (et pourrait jouer) au chapitre de l’utilisation des déchets solides et liquides de la ville. Ils ont pris note de l’utilisation faite par les producteurs des produits agrochimiques et des déchets agricoles (Kishimba, 1996).

Aspect encore plus important, les chercheurs ont étudié les règlements municipaux et les autres « instruments d’intervention » qui ont une certaine incidence sur l’AU. Ils ont demandé aux agriculteurs urbains de recommander eux-mêmes les activités qui devraient être autorisées ou encouragées, celles qui devraient être interdites ou rigoureusement réglementées, et pourquoi. Ils ont fait l’examen critique du bien-fondé et du caractère exécutoire de certains règlements et ont offert conseils et assistance pour la révision de ceux-ci et la rédaction de nouveaux règlements. Les producteurs urbains, un groupe encore passablement exclu de la plupart des processus de conception de politiques réalisés dans le monde, ont ainsi pu, grâce à ce projet, se faire entendre (Mwaiselage, 1996). Au moment où s’achevait le projet en 1997, neuf autres municipalités tanzaniennes s’apprêtaient à rééditer la démarche—un signe manifeste de l’incidence du projet.

L’équipe de ce projet a également créé une base d’information afin de faciliter la gestion des espaces libres, des espaces récréatifs et des terrains à risques. Les constatations de l’équipe ont permis de formuler une proposition pour la réhabilitation des jardins horticoles municipaux, laquelle a été très bien accueillie. La proposition a permis d’obtenir un demi-million USD du National Income Generating Program. Dès 1997, plusieurs propositions visant le nouveau plan stratégique de développement urbain de Dar es-Salaam avaient été adoptées (Sawio, 1998).

De réels progrès dans trois villes africaines

La résolution des conflits entourant l’accès au sol urbain et son utilisation a été l’un des principaux problèmes de gestion mis en lumière par le Projet Cités viables—Dar es-Salaam. Cet enjeu est devenu la cible d’un projet impliquant trois villes de la région : Kinondoni (l’une des trois municipalités formant la ville de Dar es-Salaam), Kampala et Harare. La proposition de projet était venue d’une ONG, le Municipal Development Partnership for Eastern and Southern Africa (MDP-ESA), à la suite d’un atelier de travail qui avait réuni des chercheurs et des organismes responsables des politiques gouvernementales en Tanzanie, en Ouganda et au Zimbabwe (MDP-ESA, 2001, 2002).

En premier lieu, les chercheurs ont fait ressortir les similitudes et les différences entre les démarches des trois villes à l’égard de l’AU. Kampala, qui une décennie auparavant ne disposait que d’un cadre réglementaire primaire, avait depuis réalisé des progrès considérables. Le schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de Kampala, vieux de 30 ans, avait été révisé afin d’y inclure l’AU en tant qu’utilisation légitime du sol. Pour mettre en œuvre la nouvelle approche, une unité d’agriculture urbaine avait été installée au service de la production et de la commercialisation du Conseil municipal de Kampala (elle était auparavant logée au ministère de l’Agriculture). Un processus participatif pour la rédaction de nouveaux règlements avait été amorcé et de nouveaux règlements exigeant des permis d’occuper et prévoyant des enregistrements pour les producteurs urbains étaient à l’étude, afin d’assurer un mode d’occupation plus sûr pour un plus grand nombre de gens qu’auparavant (Nuwagaba et coll., 2005).

La situation était similaire à Harare, où l’on avait déjà adopté des dispositions réglementaires et de planification de l’utilisation des terrains publics et privés à des fins agricoles. Pourtant la ville se retrouvait mal outillée pour faire face à l’essor qu’avait connu l’AU durant les dernières décennies. Officieusement, la pratique à grande échelle de l’AU est maintenant largement acceptée et un changement d’attitude s’est amorcé au Conseil municipal, en partie grâce à l’information fournie par ce projet de recherche et par d’autres qui l’ont précédé. Les chercheurs n’ont trouvé que peu de mécanismes municipaux structurés de résolution de conflits, mais un projet de loi pourrait explicitement donner aux gouvernements locaux les pouvoirs de réglementer l’AU (Mudimu et coll., 2005).

Ce n’est qu’à Kinondoni que l’AU était largement appuyée et pratiquée au point d’être considérée comme faisant partie du paysage urbain. Elle s’y trouvait régie par des politiques et des règlements; le site Web de la municipalité présentait même des renseignements sur les différents types d’agriculture dans la ville et en périphérie, ainsi que des photos d’agriculteurs urbains au travail. Des trois villes, c’est Kinondoni qui possédait le cadre juridique et réglementaire le plus avancé, mais, tout comme à Harare, il n’y avait pas de stratégie participative pour en assurer la révision ou le respect. Les aînés et les tribunaux de village constituaient le principal mécanisme local de règlement des conflits (Mlozi et coll., 2005). Dans son rapport sur le projet, Takawira Mubvami (2004) a souligné qu’il était nécessaire de définir des arrangements institutionnels pour gérer les conflits, négocier, prévenir et régler les différends sur l’accès au sol survenant entre les agriculteurs et les autorités, de même qu’entre les familles d’agriculteurs elles-mêmes. Des entrevues menées dans les trois villes avec des centaines d’agriculteurs ont révélé que les moyens d’accès au sol les plus répandus étaient du type non structuré, comme par exemple, le squattage de terrains privés ou publics ou l’emprunt de terrains auprès de connaissances ou d’amis. Le louage est de plus en plus hors de la portée des familles pauvres, la spéculation faisant grimper les valeurs foncières dans les villes. Dans les trois villes, les chercheurs ont constaté que la demande de terrains convenant à l’AU dépassait l’offre; pourtant, des photographies aériennes de certains districts situés à proximité du centre-ville de Dar es-Salaam indiquaient la présence d’une grande quantité de terrains vacants convenables.

Aussi bien à Kampala qu’à Harare, la recherche a démontré que les plans d’aménagement et les lois relatives à l’utilisation du sol ne réussissent pas à régler la question du mode d’occupation, les urbanistes ne reconnaissant pas l’AU en tant que mode légal d’utilisation du sol. Toutefois, les chercheurs ont pu constater que les deux villes avaient commencé à envisager d’un « œil positif » les enjeux relatifs à l’AU. Pour sa part, Kinondoni avait adopté des règlements sur l’agriculture urbaine en 1992, mais avait négligé de les appliquer par la suite. Selon M. Mubvami, ces règlements ont été très peu appliqués et respectés, ce qui a entraîné un développement anarchique de l’AU, qui n’est pas intégrée aux plans d’aménagement du territoire.

Pour compliquer les choses, la plupart des agriculteurs urbains n’étaient tout simplement pas au courant de l’existence de lois et règlements régissant l’AU. M. Mubvami écrit qu’à Harare, par exemple, les autorités locales ont appliqué ces politiques et règlements par intermittence, d’où la grande difficulté pour les agriculteurs urbains de se convaincre du sérieux des autorités locales. Il ajoute que dans les trois villes, les lois et règlements n’ont pas été largement divulgués et qu’ils doivent être simplifiés afin que les agriculteurs urbains puissent bien les comprendre. À Kampala, un processus participatif de formulation des règlements, soutenu par l’initiative Urban Harvest du GCRAI et appuyé par le CRDI et le Department for International Development (DFID) du Royaume-Uni, a commencé en 2004 à remédier à ce problème de dissonance entre textes réglementaires et leur public (KUFSALCC et UH, 2005; Nuwagaba et coll., 2005).

Étant donné la présence d’un certain cadre juridique et réglementaire dans ces trois villes, le rapport de M. Mubvami en vient à la conclusion qu’il existe un besoin pressant d’intégrer de façon plus claire l’AU aux plans d’aménagement. Un ancien directeur du service d’urbanisme de Dar es-Salaam m’avait exprimé ce besoin on ne peut plus clairement, en me disant : si les urbanistes n’ont jamais eu de problème à mettre des terrains en réserve pour y enterrer les morts, ne devrait-on pas, à plus forte raison, mettre en réserve des terrains qui permettront aux gens de se nourrir et de rester en vie ?

Les signes de progrès sont toutefois nombreux. Lors d’une conférence ministérielle sur l’agriculture urbaine et périurbaine (AUP) en Afrique de l’Est et australe tenue en 2003, Crispen Maseva, écologiste principal au ministère des Richesses naturelles du Zimbabwe, faisait observer que compte tenu de la reconnaissance croissante du caractère permanent de l’AUP, pas nécessairement en fonction d’un lieu en particulier, mais en tant que caractéristique socioéconomique du tissu et du paysage urbains, les réactions officielles à l’AUP et le traitement qui lui est réservé avaient commencé à changer de façon visible (Mushamba et coll., 2003).

Les partenaires du CRDI

Il y a dix ans, le CRDI est devenu le premier organisme international à lancer un programme à grande échelle consacré à la recherche sur l’agriculture urbaine. Aujourd’hui, il ne fait plus cavalier seul, puisque toute une gamme d’organisations régionales et mondiales—dont bon nombre sont des partenaires du CRDI dans différents projets—oeuvrent dans des domaines semblables.

Au haut de la liste figure le Groupe de soutien à l’agriculture urbaine (SGUA). Fondé en 1996 à l’occasion d’une réunion organisée par le CRDI, le SGUA est une initiative mondiale regroupant 43 membres, qui s’intéresse à différents volets de la recherche : formation, politiques, aide technique, crédit et investissement. Le SGUA publie le Magazine sur l’agriculture urbaine, qui paraît trois fois par année; il a également lancé le programme de bourses AGROPOLIS, administré par le CRDI.

L’organe d’information du SGUA est l’International Network of Resource Centres on Urban Agriculture and Food Security (RUAF), créé pour faciliter l’intégration de l’AU aux politiques et aux plans des autorités municipales. Dans un premier temps, le RUAF IP AU. Puis le RUAF a créé une fondation qui administre maintenant son deuxième cycle d’activités, également subventionné par le CRDI.

Urban Harvest est le nouveau nom de l’initiative de recherche technique en AU créé par le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI). Urban Harvest est dirigé par le Centre international de la pomme de terre (CIP), un membre du GCRAI qui a son siège au Pérou.

Au sein des Nations Unies, on retrouve ONU-HABITAT (anciennement Centre des Nations Unies pour les établissements humains, CNUEH) et son Programme Cités durables. « Ravitaillement des villes » est l’un des domaines prioritaires pour une action interdisciplinaire de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

À l’échelle régionale, on retrouve la Red Latinoamericana de Investigaciones en Agricultura Urbana (AGUILA). Créé avec l’aide du CRDI, AGUILA forme des alliances stratégiques avec les gouvernements municipaux qui se sont engagés à promouvoir l’AU en signant la Déclaration de Quito. En Afrique de l’Ouest francophone, on retrouve le Réseau francophone pour le développement de l’AU, coordonné par l’Institut africain de gestion urbaine (IAGU). En Afrique orientale et australe, il y a le programme d’agriculture urbaine du Municipal Development Partnership for Eastern and Southern Africa (MDP-ESA).

Partenaires municipaux en Amérique latine

La région de l’Amérique latine et des Caraïbes (ALC) est l’une de celles où le CRDI et ses partenaires sont parvenus à faire progresser considérablement l’intégration de l’AU aux plans d’aménagement urbain. Environ 75 % de la population de la région vit aujourd’hui en milieu urbain. Dans la région ALC tout comme en Afrique, la mondialisation et la libéralisation des échanges—souvent renforcées par des ajustements structurels ou d’autres politiques nationales—ont eu des répercussions directes sur les moyens de subsistance des familles au cours des années 1980 et 1990. La hausse du chômage et la baisse des salaires réels ont contribué à aggraver la situation encore davantage. Il n’est donc guère étonnant que de nombreux citadins se soient tournés vers l’économie parallèle pour survivre. La production, la transformation et la commercialisation de denrées alimentaires en milieu urbain figurent parmi les stratégies adoptées (Cabannes et Mougeot, 1999).

Ici comme ailleurs, l’accès au sol et le mode d’occupation entravent le développement efficace de l’AU. L’essor démographique et la spéculation foncière font grimper le prix des terrains et les loyers fonciers bien au-delà des moyens des citadins pauvres. Toutefois, des projets du CRDI ont révélé que la difficulté était moins liée à la disponibilité des terrains qu’à l’accès à des terrains convenables et, jusqu’à tout récemment, l’AU était encore grandement laissée pour compte dans les plans d’aménagement de la majorité des villes de la région. Même les municipalités très urbanisées ont encore d’énormes réserves de terrains non aménagés ou partiellement bâtis et de plans d’eau qui pourraient servir à l’agriculture (tableau 1).

À la recherche de solutions, le CRDI a subventionné un projet régional assurant la mise en réseau de 10 villes d’Argentine, du Brésil, de Cuba, de l’Équateur, du Mexique et de l’Uruguay. Le projet était cofinancé par le PGU-ALC d’ONU-HABITAT et l’Institut pour le développement durable du Pérou (IPES), une ONG régionale. Il visait à déterminer la manière dont l’AU S’était développée à l’échelle locale, qui étaient les agriculteurs urbains, et quels obstacles ils devaient affronter pour pratiquer la culture et l’élevage. Les chercheurs ont documenté différentes approches locales novatrices, qu’il s’agisse de mesures de protection des cultures et de contrôle de l’étalement urbain, de stimulants fiscaux destinés à revitaliser l’économie locale, de la création de petites agroindustries ou de la mise sur pied de programmes nationaux d’AU (PGU-ALC, 2001).

Tableau 1. Espaces libres à l’intérieur des limites de quatre villes d’Amérique latine.

Ville (population)

Espaces libres

Observations

Quito, Équateur (1,4 million en 2001)

35 % en 2001

On n’a pas évalué s’ils étaient convenables ou non

Rosario, Argentine (0,9million en 2001)

80 % en 2003

En grande partie convenables

Santiago de los Caballeros, République dominicaine (0,5 million en 2002)

33 % en 1998

Plus 16 % de terrains utilisés pour l’AU

Cienfuegos, Cuba (141 000 en 2002)

10 % en 2003

Plus 8 % de terrains utilisés pour l’AU

Source : résultats de projets du CRDI

Ce projet a aussi encouragé les échanges de nature officielle et officieuse entre les administrations locales. Une incidence inattendue, mais fort heureuse, de ces interactions a été la signature de la Déclaration de Quito par les maires de plus de 50 villes, laquelle apporte un vigoureux soutien de l’AU. Cette déclaration a été signée par suite d’un colloque international sur l’AU tenu à Quito, en Équateur, que l’ONU-HABITAT, le CRDI et la FAO ont organisé conjointement dans le cadre du projet.

L’ensemble des expériences de ces 10 villes a fourni bon nombre d’éléments nécessaires à l’élaboration d’un nouveau cadre réglementaire. Avec le soutien du CRDI, le PGU-ALC et l’IPES ont entrepris un nouveau projet, auquel participeraient trois villes choisies. Ce projet avait pour objectif de concevoir et de mettre à l’essai des outils et des méthodes de planification dont les villes de la région auraient besoin pour mettre en oeuvre le plan d’action produit dans le cadre du « projet des 10 villes ». Les villes participantes étaient Rosario, en Argentine, Cienfuegos, à Cuba, et Governador Valadares, au Brésil; elles différaient les unes des autres tant par leur taille que par leur situation, mais accordaient toutes déjà une certaine reconnaissance officielle à l’AU.

Les trois villes ont constitué des équipes pluridisciplinaires formées de représentants du gouvernement local, d’universitaires, de chercheurs, de membres de la collectivité, d’agriculteurs et de membres d’ONG locales. Les équipes ont mis au point un système pour dresser la cartographie de l’utilisation du sol, de même que des outils pratiques, des politiques et des stratégies axés sur l’intégration de l’AU aux plans d’aménagement. En plus de présenter des recommandations préconisant la création d’un cadre juridique régissant l’AU et l’intégration de l’agriculture dans les plans d’aménagement urbain, les équipes se sont attaquées à divers autres problèmes, dont la nécessité d’instaurer de nouvelles formules de crédit afin d’aider les agriculteurs urbains, ainsi que des mesures pour atténuer les répercussions de certaines pratiques sur l’environnement (PGU-ALC, 2003).

Les études de cas auxquelles ce projet a donné lieu ont contribué à la formulation de politiques locales en matière d’AU et de gestion durable des villes, ou à l’amélioration des politiques en vigueur. En plus de renforcer les campagnes d’ONU-HABITAT sur la sécurité d’occupation foncière et la bonne gouvernance, le projet a favorisé la conception de nouveaux ensembles résidentiels auxquels s’intègre l’AU. Le projet a par ailleurs suscité l’intérêt d’organismes de nature très différente partout sur la planète : service de l’habitation de Rosario, mouvement national pour l’habitation du Brésil, académie d’urbanisme de la Chine, et mouvement des sans-abri en Afrique.

Enfin, l’analyse du projet des 10 villes a permis d’élaborer un plan régional en matière d’AU, mis en oeuvre à Quito, faisant de cette ville une sorte de laboratoire régional dans le domaine. Le programme de Quito, qui a favorisé la coopération entre membres de la collectivité, représentants municipaux et ONG, s’est traduit par la reconnaissance officielle de l’AU et son inclusion dans le plan stratégique d’aménagement du territoire de la ville. Par ailleurs, il y existe maintenant des lois municipales régissant l’accès au sol, et le budget municipal prévoit l’affectation d’un soutien financier au programme d’AU.

Déchets, eau et environnement

La culture sur des sols contaminés, l’irrigation au moyen d’eaux usées non épurées et l’utilisation de produits chimiques ne sont que quelques-unes des pratiques dangereuses qu’il importe de prendre au sérieux, dans le cadre de tout programme de promotion de la production alimentaire urbaine. Par contre, l’AU peut être très avantageuse : elle peut contribuer à améliorer la qualité de l’environnement, puisqu’elle favorise le recyclage et la réutilisation d’une partie des déchets organiques de la ville, et à faire reculer des pratiques comme le déversement illégal de déchets et la construction sur des terrains qui ne s’y prêtent pas.

Une ville est un immense puits de nutriments, qui ne cesse « d’engloutir » les denrées alimentaires afin de pouvoir nourrir une population en croissance constante. La majorité de ces denrées viennent de loin, et une partie se gaspille ou se détériore en transit ou pendant l’entreposage. Ce puits de nutriments pourrait être plus efficace si une plus grande partie des déchets étaient recyclés. Cela pourrait même permettre de réduire certaines importations. La ville deviendrait un meilleur milieu de vie si une partie de ses déchets y étaient réutilisés, car l’air, l’eau et le sol y seraient moins pollués. Or, l’insuffisance de mécanismes efficaces d’élimination des déchets dans la majorité des villes des pays en développement se traduit par d’énormes accumulations de déchets riches en nutriments, qui jusqu’à ce jour constituent une menace pour l’environnement et pour la santé humaine. La découverte d’un moyen sûr et économique de recycler une partie ou la totalité des déchets urbains et agroindustriels aurait un triple avantage : l’assainissement de l’environnement urbain, la réduction des risques pour la santé et l’accroissement de la production agricole grâce au renouvellement des éléments nutritifs du sol.

En Afrique de l’Ouest, l’IP AU et Gens, terre et eau, une IP connexe du CRDI, se sont associées à l’Institut international de gestion des ressources en eau afin de mener à bien un projet de recherche visant à déterminer si le compostage des déchets urbains constituait véritablement une situation gagnante à la fois pour les agriculteurs urbains périurbains et pour les municipalités. Composée de membres du personnel et d’étudiants issus de plusieurs universités ghanéennes, l’équipe de recherche a étudié le cas de trois villes du Ghana, soit Accra, Kumasi et Tamale.

L’équipe s’est penchée sur tout un éventail de questions : approvisionnement en déchets organiques, demande de compost, options de traitement, coûts du compostage et des formules de rechange, et aspects institutionnels et juridiques. Il est apparu que l’AU, combinée à l’aménagement paysager et à d’autres utilisations, pourrait permettre d’absorber jusqu’à 20 % des déchets organiques disponibles. (D’autres chercheurs étaient arrivés à une constatation semblable quelques années plus tôt, dans la ville de Santiago de los Caballeros, en République dominicaine; cette dernière s’est dotée depuis d’un programme de compostage communautaire.) Il faudrait des subventions pour la gestion des déchets et le compostage, mais les coûts pourraient être compensés en partie par la vente de compost et la réduction de la quantité de déchets.

Les chercheurs ont envisagé la mise en place, à l’échelle de la ville, d’un système qui permettrait de recycler le plus de déchets organiques solides possible, et de produire plusieurs types de compost afin de répondre aux besoins d’une clientèle diversifiée. Par exemple, plusieurs petits centres approvisionneraient les agriculteurs avoisinants en compost de très grande qualité pour la production alimentaire, tandis que de grandes installations de traitement livreraient des camions complets de compost aux entreprises ayant besoin d’importants volumes de compost de moindre qualité pour l’amendement des terres à bois, les travaux de remblai et l’aménagement paysager (Deschel et coll., 2004).

Boucler la boucle des nutriments

L’AU se pratique généralement de manière très intensive sur une superficie limitée. Elle peut donc entraîner une dégradation rapide du sol. Cependant, de nombreux agriculteurs en milieu urbain—en fait, particulièrement en milieu périurbain—font de l’élevage, parfois principalement pour fertiliser leurs champs. Le CRDI a appuyé dans six villes du Sénégal et de la Gambie un projet visant à « boucler la boucle des nutriments ». Les chercheurs se sont investis à concevoir des systèmes intégrés d’horticulture et d’élevage, lesquels permettraient d’accroître la productivité et d’améliorer les moyens de subsistance des agriculteurs urbains (Fall et Fall, 2001).

Les chercheurs ont également voulu déterminer s’il serait efficace d’intégrer certains sous-produits agricoles aux systèmes d’alimentation des animaux d’élevage. L’objectif visé était d’ajouter de la valeur aux déchets et d’améliorer la productivité à longue échéance de parcelles relativement petites, situées dans des zones urbaines et périurbaines. Dans les six villes visées, l’élevage d’animaux comportait également des questions délicates sur le plan de l’urbanisme—bêtes et circulation automobile ne faisant pas bon ménage. Les chercheurs ont donc souligné la nécessité d’une meilleure coopération entre urbanistes et producteurs afin de mieux intégrer les animaux d’élevage au milieu urbain (Akinbamijo et Fall, 2002).

Le projet mis de l’avant en Gambie et au Sénégal a eu des répercussions considérables sur la qualité de l’environnement urbain, en plus d’accroître les revenus et d’améliorer l’utilisation du sol. L’utilisation des produits chimiques et des pesticides a été surveillée de près, et les agriculteurs ont été encouragés à utiliser au maximum les déchets issus de l’horticulture et les déjections du bétail, en remplacement des engrais chimiques. Tant la population que les autorités ont été informées des dangers que pose pour la santé l’utilisation imprudente de produits chimiques toxiques.

Cartographie de l’offre et de la demande de déchets

La gestion des déchets solides et l’AU ont également été étudiées dans le cadre d’un projet subventionné par le CRDI et mené dans la ville de Santiago de los Caballeros, en République dominicaine. Il s’agissait du premier projet du CRDI à se centrer sur le lien entre l’AU et la gestion des déchets. Il s’agissait également du premier projet financé par le CRDI à produire une carte, grâce à un système d’information géographique, de la répartition de l’AU pour chaque pâté de maisons de toute une ville (del Rosario et coll., 1999).

La ville, en plein essor démographique et comptant déjà plus de 400 000 habitants, était aux prises avec la dégradation de son milieu physique en raison d’une gestion inappropriée des déchets. Le Centro de Estudios Urbanos Regionales—centre universitaire local—et la municipalité de Santiago avaient conclu depuis longtemps un accord de coopération. S’appuyant sur ce cadre institutionnel, le CRDI a épaulé un projet visant à déterminer comment l’AU pourrait permettre à la municipalité d’utiliser plus efficacement ses ressources locales afin d’améliorer le milieu de vie et fournir des aliments à moindre coût à ses citoyens pauvres.

Au début du projet, la municipalité n’était en mesure de gérer que le tiers des déchets produits. De nombreux quartiers n’étaient pas reliés au réseau d’égouts, et les industries locales déversaient des déchets toxiques dans la rivière Yaque, principale source d’approvisionnement en eau de la ville, eau dont on se servait également pour irriguer des cultures. Des cartes produites par l’équipe du projet ont révélé l’emplacement de décharges non autorisées et celui de zones de culture hors parcelles (terrains vacants non prévus pour l’agriculture ou l’horticulture) (figure 2). La superposition de ces cartes permet d’identifier les endroits où des déchets organiques pourraient être utilisés pour des activités agricoles à proximité, la proximité de l’offre et de la demande entraînant une réduction des coûts.

Figure 2. Décharges () et culture hors parcelles (zones ombragées) à Santiago de los Caballeros.

À partir des résultats de sa recherche, l’équipe du projet a contribué à l’élaboration d’un plan officiel devant guider la gestion intégrée des déchets solides, à la création d’une commission et à la mise en oeuvre d’un projet pilote de gestion communautaire des déchets (PUCMM, 1998). En plus de réduire la quantité de déchets solides à éliminer, ce projet pilote a permis de fournir des aliments frais à prix abordable aux citadins pauvres et leur a procuré un revenu d’appoint. Une fois le projet terminé, on a créé un programme municipal d’AU pour soutenir le recyclage des déchets organiques et réduire la pauvreté.

Réduire les déchets, nourrir les pauvres

Un projet appuyé par le CRDI et l’Agence canadienne de développement international (ACDI), avec des objectifs sensiblement comparables à ceux du projet dominicain a été mis de l’avant par CARE-Haiti dans ce pays voisin. Toutefois, Haiti se trouvait dans une conjoncture politique fort différente de celle de la plupart des autres villes de la région ALC où le CRDI avait travaillé. Le gouvernement très centralisé du pays était en crise au moment de la mise en oeuvre du projet, à la fin des années 1990. Bon nombre des grands bailleurs de fonds avaient suspendu leur aide, à l’exception de quelques organismes humanitaires comme CARE-Haïti, qui est engagée dans plusieurs petits projets d’agriculture et de santé dans le pays.

Le gouvernement municipal de la capitale, Port-au-Prince, fonctionnait de manière très précaire. Il a donc fallu obtenir l’appui des administrations de quartiers, où on a obtenu l’approbation et le soutien des conseillers municipaux pour le travail sur le terrain dans leurs quartiers respectifs. Certes, on ne pouvait, dans ces conditions, espérer avoir une incidence considérable sur les politiques publiques; par contre, le fait de travailler avec les organismes communautaires et les ONG locales pouvait permettre d’accomplir beaucoup.

Les trois quarts des 1,2 million d’habitants de Port-au-Prince vivent dans des bidonvilles où sévit une pauvreté extrême. Les emplois réguliers sont rares : moins d’une personne sur cinq en âge de travailler touche un salaire. Il n’est donc pas étonnant que de nombreux ménages aient du mal à satisfaire leurs besoins alimentaires de base. La malnutrition et l’anémie sont courantes chez les enfants et les femmes allaitantes. Ici, la nourriture est véritablement un « produit de luxe essentiel » !

Dans ces bidonvilles densément peuplés, la production de déchets est très élevée, mais on estime que ces déchets se composent à 80 % de matières organiques qui, si elles étaient transformées en compost, pourraient constituer un excellent terreau pour les légumes. Un peu partout, les déchets ménagers s’amoncellent près des maisons, dans les ravins et ailleurs, à l’air libre, où ils constituent un danger pour la santé. Le projet visait à trouver des moyens de composter une partie de ces déchets—et plus particulièrement les déchets de cuisine et les autres matières organiques—et de s’en servir pour la culture intensive. Intensive parce que la densité des habitations laisse peu d’espaces non bâtis. En étroite collaboration avec une ONG nationale, Jardins d’Haïti, des organisations communautaires, des conseillers municipaux, et les ministères de l’Environnement et de l’Agriculture, les chercheurs de CARE-Haïti ont conçu des technologies simples et des techniques de culture en conteneurs qui ont commencé à donner des résultats en l’espace de quelques mois.

Les gens ont tôt fait d’adapter les techniques et d’improviser des conteneurs de toutes sortes, utilisant vieilles marmites, paniers, pneus usés, et même châssis de téléviseurs et de postes radio inutilisables—ce qui montre bien qu’en AU, même les déchets non organiques peuvent servir. Outre les déchets organiques compostés, on utilisait du fumier de bovin et de cheval. Plutôt que de composter leurs déchets de cuisine, certains participants ne faisaient que les déposer dans le fond des conteneurs. Lorsque le projet en était à mi-parcours, des jardins potagers ont commencé à apparaître sur les bâtiments dotés de toits rigides; un espace qui n’avait guère été utilisé jusque là était maintenant mis à profit. De nombreux propriétaires partageaient leurs toits avec leurs voisins, créant ainsi des « jardins de quartier ». Les gens cultivaient des produits de base, telles les carottes, les betteraves et les tomates, mais également des légumes-feuilles à croissance rapide, tels les épinards et la bette à cardes.

Le projet a rapidement pris de l’ampleur. Au départ, quatorze jardins pilotes avaient été aménagés, et 1 100 personnes (dont plus de la moitié étaient des femmes), réparties en 68 groupes, ont reçu la formation voulue pour établir et cultiver des jardins. Des organismes locaux ont aussi été formés en création de petites entreprises. Le nombre de quartiers participants est passé de deux, en 1996, à 16, en 1999, et trois autres ont emboîté le pas aux Gonaïves, pour un total de 19, alors que le nombre prévu au départ était de trois (Regis et coll., 2000). En plus d’améliorer le régime alimentaire et la santé des familles, le projet a favorisé la création de liens sociaux entre les membres des collectivités, renforcé le rôle des femmes, réduit les dépenses et provoqué un changement d’attitude à l’égard de la gestion des déchets. Au lieu de pouvoir s’offrir des légumes du marché uniquement une ou deux fois par semaine, les gens avaient désormais à leur portée des légumes frais et savoureux tous les jours. De nombreux participants ont attribué l’amélioration de la santé de leurs enfants—la réduction du nombre des visites chez le médecin et l’amélioration du rendement scolaire en faisant foi—au fait qu’ils consommaient des légumes frais tous les jours.

Gestion des eaux usées municipales

En 1990, la Banque mondiale estimait que, seulement dans la région ALC, un demi-million d’hectares de cultures agricoles étaient irrigués avec des eaux usées urbaines, en grande partie non épurées. Mais une superficie encore beaucoup plus vaste était irriguée avec des eaux de surface contaminées par des eaux usées non épurées.

Entre 1977 et 1989, le CRDI a mis en oeuvre deux projets en coopération avec le Centre panaméricain de génie sanitaire et des sciences de l’environnement (CEPIS). Le premier visait à déterminer l’efficacité d’un système expérimental d’épuration progressive par passage dans un étagement de bassins multiples, dans la municipalité de San Juan, à Lima, au Pérou. Les travaux des chercheurs ont permis de démontrer que le système supprimait très efficacement les parasites, les virus et les bactéries pathogènes. On a développé un modèle pour déterminer pendant combien de temps l’eau devait séjourner dans les bassins afin de permettre l’élimination de ces éléments. Ce modèle allait se révéler très utile pour la conception et l’exploitation de systèmes semblables ailleurs dans la région. Dans le cadre du second projet, le CEPIS a élaboré une méthodologie sûre d’évaluation de la salubrité des produits agricoles irrigués avec des eaux usées; cette méthodologie est devenue par la suite une composante clé de la stratégie de formation employée par le CEPIS dans la région.

Depuis lors, des villes d’Argentine, du Chili, du Mexique et du Pérou ont adopté ces méthodes. Toutefois, après plus d’une décennie passée à reproduire ces systèmes, le CEPIS a constaté des problèmes dans plusieurs installations d’épuration et a demandé l’aide du CRDI en vue d’améliorer les systèmes en place et d’en concevoir de nouveaux. Entre 2000 et 2002, ce projet a permis de recenser, de documenter et d’analyser différents types de systèmes de gestion des eaux usées domestiques utilisés dans 13 pays de la région. La recherche a révélé que bien que les eaux usées étaient couramment utilisées pour l’irrigation, la réutilisation était l’aspect auquel on s’intéressait le moins.

Les chercheurs ont évalué 20 systèmes différents de gestion des eaux usées, certains comportant l’épuration des eaux, d’autres pas, certains prévoyant la réutilisation, d’autres pas. Le comité technique du projet a par la suite établi une série d’étapes détaillées, présentées dans le document Guidelines For the Formulation of Projects qui constitue sans doute le plus important extrant de ce projet. Dans ces lignes directrices, le CEPIS recadre sa démarche à la lumière de l’information tirée des études de cas. Ces lignes directrices renferment des mesures indispensables sur des aspects fondamentaux de la gestion des eaux usées, mesures à l’égard desquelles les lois de la région sont soit inappropriées, soit inexistantes (CEPIS, 2002). Dans le cadre d’un projet plus récent, le CRDI a aidé le CEPIS à valider ces lignes directrices auprès du public-cible (voir www.bvsde.ops-oms.org/).

Réduire la charge polluante

L’Afrique de l’Ouest s’urbanise rapidement elle aussi. Ici aussi, l’eau douce est en train de devenir une ressource de plus en plus précieuse en milieu urbain. Depuis 1990, le CRDI soutient une équipe de chercheurs, sous la direction de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal. Les projets entrepris visent la mise au point de systèmes intégrés et adaptés aux réalités locales pour la gestion et l’épuration des eaux usées domestiques et leur réutilisation dans des activités agricoles.

Les légumes cultivés en milieu urbain et périurbain constituent la plus grande partie des produits frais consommés dans la ville, et l’on s’inquiétait du fait que la majorité des cultures étaient irriguées avec des eaux usées non épurées, à forte teneur en nutriments. Les terres donnaient ainsi un meilleur rendement, mais n’y avait-il pas un risque pour la santé ? À cette époque, Dakar avait déjà été touchée par des épidémies de choléra attribuées à la consommation de légumes irrigués avec des eaux usées inappropriées. Presque tous les procédés d’épuration examinés contribuaient à réduire la charge polluante des eaux, mais aucun n’en réduisait suffisamment la charge bactérienne pour que ces eaux répondent aux normes requises pour être utilisées sans restrictions en agriculture et en pisciculture. Dans le cadre du projet, un ensemble de procédés a été recommandé pour atteindre de telles normes, à la suite de quoi les chercheurs ont consacré une bonne partie de leurs efforts à la mise à l’essai d’un tel système (Niang, 1996).

Au milieu de 1992, le chercheur principal, Seydou Niang, a indiqué à une commission gouvernementale nationale sur l’environnement qu’à l’avenir, les installations d’épuration ne devraient pas être calquées sur des modèles importés mais bien être conçues en fonction de la réalité socioéconomique du pays. Le ministère des Sciences et de la Technologie lui a demandé par la suite de préparer un rapport sur l’état des technologies d’épuration des eaux usées au pays.

Pendant ce temps, à Dakar, Environnement et développement du Tiers-Monde (ENDA), une ONG locale d’aide au développement, avait commencé à travailler avec des collectivités de la ville à l’installation de réseaux d’égouts communautaires à faible diamètre, aux coûts plus abordables. En 1998, l’organisation a demandé à l’équipe de l’IFAN de valider les dispositifs d’épuration et de réutilisation de deux systèmes communautaires déjà construits à Castor et Diokoul—avec l’aide financière de l’ACDI—et de leur apporter les ajustements nécessaires. Le système d’ENDA était économique et comportait un taux élevé de recouvrement des investissements. L’organisation avait déjà commencé à exercer des pressions auprès des services d’utilité publique afin qu’ils adoptent des stratégies de gestion des déchets plus à la mesure des besoins et moyens des communautés pauvres de la périphérie de Dakar.

En 1998, le contexte des politiques, tant à l’échelle du pays que des municipalités, était de plus en plus favorable. L’Office national de l’assainissement du Sénégal (ONAS) s’intéressait davantage à ces systèmes. Un accord de coopération fut conclu entre ENDA, l’IFAN et l’ONAS au cours d’un atelier de mise en réseau parrainé par le CRDI à Ouagadoudou, au Burkina Faso. Dans le cadre d’un projet pilote, deux systèmes d’épuration des eaux usées ont été mis à l’essai à Castor et Diokoul; le premier système utilise des laitues d’eau, et le second des massettes et des tilapias. Ce projet, également financé par l’ACDI, a démontré que les systèmes d’épuration naturelle étaient nettement plus robustes que les systèmes mécaniques (Niang et Gaye, 2002). Un nouveau projet a pour objectif de faire en sorte que les systèmes en place sont conformes aux lignes directrices de l’OMS (Faruqui et coll., 2004).

Jardins potagers et eaux grises

En Jordanie, l’une des régions les plus arides de la planète, la pénurie d’eau constitue une double menace pour les pauvres : l’insécurité alimentaire et l’insécurité d’alimentation en eau. Près des trois quarts de la population du pays vit dans les villes, petites et grandes, où il y a à peine suffisamment d’eau pour boire, et encore moins pour cultiver. On estime que la quantité d’eau disponible pour chaque habitant est inférieure à 200 mètres cubes par année. À moins de 1 000 mètres cubes par année, on estime que le développement économique est menacé et la santé humaine est en danger.

Les eaux grises sont des eaux usées domestiques (qui ont servi à la toilette et à la lessive). La réutilisation de ces eaux en AU a constitué l’objectif d’un projet cofinancé par le CRDI et l’Inter-Islamic Network on Water Resources and Developement and Management (INWRDAM), mis de l’avant en Jordanie. Dans le cadre de ce projet, on a adopté une nouvelle approche face à l’insécurité alimentaire et la rareté de l’eau. On y a exploré des techniques de gestion de l’eau, des innovations technologiques simples et des pratiques agricoles créatives.

Selon une enquête préliminaire menée par le ministère de la Statistique, les ménages de la ville d’Amman s’occupaient de 50 000 jardins potagers privés, soit au total 648 hectares cultivés, ce qui malgré tout ne représentait que 25 % de toute la superficie disponible dans la ville. On arrosait la majorité de ces jardins potagers avec de l’eau douce provenant du réseau de distribution public. Par ailleurs, on a observé que près du tiers de tous les ménages ne disposaient pas suffisamment d’eau, et que bon nombre d’entre eux se plaignaient du prix élevé de l’eau. Toutefois, certains ménages avaient déjà recours à des pratiques d’économie d’eau, telle la collecte de l’eau de pluie et l’utilisation des eaux grises pour l’arrosage de leurs potagers (Shakhatreh et Raddad, 2000).

Murad Jabay Bino, directeur exécutif d’INWRDAM, souligne l’importance de trouver des moyens de conserver et de réutiliser l’eau. Il ajoute que la réutilisation de l’eau pour l’irrigation constitue un nouveau domaine de recherche en AU qui a permis de réduire considérablement la demande en eau douce. Il est d’avis que les techniques de réutilisation des eaux usées élaborées dans le cadre de ce projet pourront contribuer à mieux nourrir les pauvres, mais précise qu’il est cependant essentiel de garantir que la réutilisation des eaux usées soit sans risques pour la santé et socialement acceptable.

Les chercheurs ont réussi à satisfaire à ces exigences lors d’essais effectués dans une petite ville au sud d’Amman. Ils ont conçu un système de recyclage des eaux usées domestiques qui permet leur réutilisation pour l’arrosage des jardins potagers privés. Moyennant une légère modification de la plomberie de l’habitation, ce système permet d’acheminer l’eau des éviers et des lavabos vers un filtre plutôt que vers les égouts. Les résultats obtenus dépassent les attentes. On estime que les économies d’eau sont déjà d’au moins 15 %, et les ménages utilisent l’eau recyclée pour accroître notamment leur production d’aubergines, d’herbes et d’olives. L’utilisation des eaux grises pour l’irrigation des jardins maraîchers se serait traduite par une augmentation du revenu des ménages de l’ordre de 10 à 40 % (Bino et coll., 2003).

Le ministère du Plan a été tellement impressionné par ces résultats qu’il a appuyé la construction, dans l’ensemble du pays, de 700 autres systèmes fondés sur le modèle de l’INWRDAM. En prime, cette nouvelle technologie a donné lieu à la création d’une entreprise locale prospère regroupant ingénieurs, plombiers et maîtres d’oeuvre. D’autres pays du Moyen-Orient manifestent également un intérêt, et l’INWRDAM s’emploie à tisser dans toute la région un réseau de partenaires qui rendra possible la mise en commun des connaissances et de la recherche. Pour sa part, le CRDI finance, au Liban de même que dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, des projets semblables dans le cadre desquels s’effectue de la recherche dans le domaine des politiques relatives à l’AU et à la réutilisation des eaux usées.

Sécurité alimentaire et revenus

En 1986, la Banque mondiale a défini la sécurité alimentaire comme étant la possibilité pour tous d’avoir accès, en tout temps, à une quantité suffisante de nourriture pour mener une vie saine et active. Pour les citadins pauvres, la sécurité alimentaire est inversement proportionnelle à la part du budget du ménage qui doit être consacrée à l’achat de nourriture. Lorsque ce budget ne permet plus d’acheter suffisamment de nourriture, comme c’est le cas dans les bidonvilles d’Haïti, les stratégies pour s’en sortir sont limitées. Certains citadins désespérés en viennent à fouiller dans les décharges, à la recherche de restes de nourriture et de fruits et de légumes en décomposition pour nourrir leur famille. Dans pareil contexte, l’AU apparaît comme une option intéressante, voire même inévitable.

Haïti est peut-être le pays le plus pauvre de l’hémisphère Nord, mais il est loin d’être le seul pays où la pauvreté constitue une menace pour la sécurité alimentaire des habitants. Ainsi, le port de mer de Fortaleza, au Brésil, malgré son statut de capitale de l’État de Ceará, traverse actuellement une période difficile. Le chômage et la faim y sont généralisés; environ 70 % des familles ont un revenu mensuel inférieur à 150 USD. C’est dans ce contexte que deux projets ont été mis de l’avant dans le cadre de l’IP AU. Le premier était une étude des efforts déployés actuellement et antérieurement pour favoriser l’AU. On a notamment recensé un programme coopératif financé par le gouvernement de l’État et l’Union européenne, destiné à promouvoir le jardinage domestique et communautaire, l’élevage de petits animaux et la plantation d’arbres fruitiers, toutes activités comportant des avantages sur les plans de l’économie, de la santé et du microclimat.

Se fondant sur les leçons et les recommandations issues du premier projet de l’Union européenne, le CRDI a soutenu un second programme, plus ambitieux, qui comportait une série de projets pilotes. Ces projets, mis en oeuvre dans des zones périurbaines, portaient notamment sur l’aquiculture en cages, la culture des légumes, la plantation d’arbres fruitiers, la culture de plantes médicinales et la production de remèdes à base de plantes (Albuquerque, 1996 a, b, c). En étroite coopération avec des ONG et des organisations communautaires, l’équipe du projet a organisé de nombreux ateliers à l’intention de la population locale. L’équipe a également élaboré des programmes de formation comportant des cours et des ateliers, ainsi que des échanges avec des techniciens et des étudiants d’autres institutions, tant locales qu’étrangères. L’équipe a en outre produit des livres, des vidéos et d’autres documents de formation (Albuquerque, 1999). Tous les résultats des projets pilotes ont été transmis au gouvernement de l’État, afin qu’ils puissent être mis à la disposition des autres chercheurs dans le domaine de l’AU (Cabannes, 1997).

Beaucoup de jeunes ont participé tant aux activités de pisciculture que de culture des fruits, des légumes et des herbes. Le projet a offert de la formation par l’entremise du Serviço Nacional de Aprendizagem Rural (SENAR), de même que des possibilités d’emploi. La formation portait notamment sur les techniques de production, le compostage, la plantation et l’entretien des arbres fruitiers, ainsi que sur l’amélioration, l’irrigation et la fertilisation du sol. Un jardin communautaire de plantes médicinales a été aménagé par les femmes qui ont participé au projet. Elles y ont reçu de la formation sur la production, le séchage, la transformation et la manutention des plantes. Les services d’un pharmacien ont été retenus pour expliquer comment les plantes médicinales pouvaient constituer un traitement de remplacement pour des maladies courantes comme le rhume, la grippe, la bronchite, l’asthme, la diarrhée, les mycoses et certaines parasitoses intestinales (Collombon et coll., 1996).

Il en a résulté une très forte demande d’autres projets du genre de la part des collectivités. Un groupe a réussi à réunir des fonds suffisants pour lancer son propre laboratoire de plantes médicinales et un centre de massages thérapeutiques. D’autres ont utilisé les connaissances acquises au cours du projet pour aménager d’autres sites d’aquiculture, et on a même montré aux enfants à construire des cages à poissons.

Leçons apprises

Au chapitre 4, nous examinerons les leçons tirées de ces projets et d’une multitude d’autres projets financés par le CRDI et des partenaires, et comment il est possible de traduire ces leçons en applications concrètes.







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