ID : 85031
Ajouté le : 2005-07-18 12:36
Mis à jour le : 2005-07-18 12:38
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| Chapitre 1 - Les dynamiques de l’agriculture urbaine : caractérisation et évaluation |

Document(s) 3 de 7
Paule Moustier et Abdou Salam Fall
Ce chapitre vise à préparer le lecteur à la pluralité des définitions et des approches de l’agriculture urbaine. Il s’attache également à souligner la complexité des dynamiques de l’agriculture urbaine et à montrer comment les différents chapitres de l’ouvrage correspondent aux questionnements de l’agriculture urbaine. Il analyse en particulier la nature des liens entre la ville et l’agriculture et les problèmes de recherche qu’ils posent, puisque ces liens sont au cœur de l’identité des agricultures dites urbaines. Il présente le contexte de l’urbanisation en Afrique à partir de l’analyse de deux textes de synthèse, la diversité des définitions de l’agriculture urbaine, les interactions de la ville et de l’agriculture ainsi que les atouts et les contraintes qu’elles génèrent. Il traite également de l’intérêt des typologies de systèmes de production agricoles urbains, des concepts et des disciplines qui apportent des éclairages théoriques sur les questions posées par l’agriculture urbaine, des fonctions et des impacts de l’agriculture urbaine. Enfin, il expose les principaux critères d’analyse de la dynamique de l’agriculture urbaine, illustrés par des études de cas dans différents pays africains. Le contexte de l’urbanisation en AfriqueL’intérêt pour l’agriculture urbaine s’est accru au cours des dix dernières années. Deux phénomènes expliquent en partie cette situation : la rapidité de la croissance urbaine, d’une part, le renouvellement des politiques publiques, d’autre part. Le taux d’accroissement urbain de l’Afrique se situe à 4 % par an depuis 1960, il est supérieur à celui de l’Amérique latine ou de l’Asie (Undp, 1996). Nous nous appuyons sur deux textes de synthèse pour expliciter ces évolutions (Pélissier, 2000 ; De Lattre, 1994). Les tendances de l’urbanisation en Afrique de l’Ouest et du CentreSelon Pélissier (2000) et De Lattre (1994), l’urbanisation en Afrique de l’Ouest et du Centre se caractérise : – par un taux d’urbanisation variable selon les pays ; – par une croissance urbaine moins forte depuis 1990 que pendant la période 1960-1990, mais qui affiche des tendances à la reprise ; – par la multiplication des villes petites et moyennes, alors que le poids des grandes villes dans la population reste stationnaire ; – par le développement du secteur informel par manque de qualification professionnelle ; – par la ruralisation des villes. Les interactions entre monde urbain et monde ruralLe monde urbain et le monde rural interagissent. Ainsi, les villes exercent une influence sur les campagnes en favorisant l’émergence de secteurs vivriers, maraîchers et fruitiers marchands, en stimulant la mobilité des personnes et des produits, en diffusant leur mode d’alimentation vers les campagnes, en acquérant une partie du patrimoine foncier rural. Réciproquement, les campagnes influencent les villes. Les habitudes alimentaires rurales se retrouvent en ville : ces dernières années, les régimes alimentaires urbains ont tendance à s’africaniser, les consommateurs recherchant la typicité des produits villageois. Les structures d’autorité villageoises sont reproduites dans certaines composantes de la vie de quartier des villes. Les ruraux investissent dans l’immobilier urbain (c’est le cas des ressortissants de la région de l’ouest à Douala, au Cameroun). Compte tenu de ces observations, Pélissier (2000) prévoit, dans les dix prochaines années, une intégration toujours plus forte des lois du marché dans les agricultures rurales (commercialisation, intensification), l’urbanisation des campagnes (augmentation du nombre de villes dans toutes les régions) et la ruralisation des villes (développement de l’agriculture urbaine). Les politiques de décentralisation et d’aménagement du territoirePar les politiques de décentralisation, encouragées par de nombreux bailleurs de fonds, les populations se trouvent responsabilisées dans la gestion des ressources de leurs terroirs. Ces évolutions conduiraient à la super-position de pouvoirs entre gestionnaires étatiques, contribuables et élus locaux. Elles renforceraient le pouvoir foncier des citadins à fort pouvoir d’achat et le développement du bâti au détriment de l’espace agricole urbain. Elles favoriseraient l’accès à l’eau, aux intrants, au crédit et au transport des populations rurales. L’un des problèmes des politiques d’aménagement réside dans le décalage entre les prévisions et l’évolution démographique des villes. Les définitions de l’agriculture urbaineLes problèmes de définition de l’espace urbain et périurbainComme l’écrit Snrech (1997), la ville est un concept flou, ce qui complique la définition de l’agriculture urbaine, puisque celle-ci est définie par rapport à la ville. On distingue des définitions statistiques de la ville, c’est-à-dire celles qui sont utilisées dans les recueils de données statistiques, des définitions analytiques, celles qui s’appuient sur l’analyse des spécificités du milieu urbain, et des définitions géographiques, fondées sur l’utilisation de l’espace. Les définitions statistiques elles-mêmes sont extrêmement diverses selon les pays. Elles prennent en compte des critères démographiques, complétés parfois par des critères administratifs et économiques (tableau 1). Tableau 1. Définitions statistiques de la population urbaine dans différents pays africains, d’après Un (1995). 
Les définitions analytiques considèrent que les critères démographiques sont insuffisants pour saisir la spécificité du monde urbain par rapport au monde rural. Coquery-Vidrovitch (1988) propose la définition suivante de la ville : la ville est un centre de densification humaine et de diffusion culturelle. Son existence repose sur des conditions économiques et politiques particulières d’organisation de la production et des échanges : un surplus agricole nourrissant des spécialistes non agricoles, une classe de dirigeants, une classe de marchands. Il existe d’autres critères de définition : la permanence d’activités de service liées à l’exercice du pouvoir politique (De Maximy, 1988) ; le niveau d’équipement social (écoles, hôpitaux, casernes, etc.) ; le degré de monétarisation des échanges — pour l’historien Fernand Braudel (1980), la ville est le lieu de l’élaboration monétaire —, les dépenses par tête sont deux fois plus élevées en ville qu’en milieu rural (Cour, 1990) ; le degré de disparité des revenus, dû à des sources de revenus plus diversifiées qu’en milieu rural (Cour, 1990). Comme l’indique Tricaud (1996), les définitions géographiques considèrent la ville physique, c’est-à-dire l’agglomération, telle qu’elle peut être repérée à partir de l’observation visuelle, de la photographie aérienne ou de l’image satellitaire. Tricaud définit l’espace urbain, au sens strict, comme l’ensemble des parcelles bâties ou revêtues, c’est-à-dire les parcelles portant des bâtiments ou majoritairement couvertes d’un revêtement empêchant la végétation (dallage, ciment) ou de sol majoritairement tassé pour assurer la circulation (cour, marché). Ces parcelles sont ainsi définies par leur absence de végétation et leur imperméabilité. On définit la ville, ou l’agglomération, au sens le plus étroit, comme un espace urbain de surface ou de population supérieure à un seuil donné. L’Onu (Organisation des nations unies), la base de données Géopolis et l’Insee (Institut national des statistiques et études économiques) recommandent de considérer comme agglomérées des constructions éloignées de moins de 200 m, en Europe, ou de moins de 500 m, en Amérique latine. L’Iaurif (Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Ile-de-France) distingue trois catégories d’usage du sol : rural, urbain construit (bâti ou revêtu), urbain ouvert (parcs et jardins, terrains de sport, cimetières). Mais les villes, si denses soient-elles, ne sont pas des continuums d’espaces bâtis contigus. L’enveloppe urbaine, ou périmètre urbain, englobe un certain nombre d’espaces urbains extérieurs et d’espaces non urbains intérieurs. A mesure que l’on s’éloigne du centre, certains caractères distinctifs de la ville et de la campagne suivent un gradient croissant ou décroissant : densité des espaces bâtis et revêtus ; caractère monétaire des productions ; pression foncière. Ce gradient permet d’identifier des espaces urbain, rural ou périurbain, sans tracer leurs limites précises (Tricaud, 1996). Agriculture périurbaine, intra-urbaine, urbaineLes agricultures urbaine, intra-urbaine et périurbaine font l’objet de définitions multiples dans la littérature. Nous nous proposons ici de réaliser une analyse critique de neuf de ces définitions selon les variables suivantes : les principaux critères de caractérisation ; la mise en évidence de spécificités par rapport à l’agriculture rurale ; le caractère opérationnel ; la distinction entre agriculture urbaine, intra-urbaine et périurbaine. 1. Urban agriculture is an industry that produces, processes, and markets food and fuel, largely in response to the daily demand of consumers within a town, city or metropolis, on land and water dispersed throughout the urban and peri-urban area, applying intensive production methods, using and reusing natural resources and urban wastes, to yield a diversity of crops and livestock (Undp, 1996). 2. Urban agriculture is an industry located within (intra-urban) or on the fringe (peri-urban) of a town, an urban centre, a city or a metropolis, which grows or raises, processes and distributes a diversity of food and non-food products, (re-)using mainly human and material resources, products and services found in and around the urban area, and in turn supplying human and material resources, products and services largely to that urban area (Mougeot, 2000). 3. While there is not yet a universally agreed-upon definition, urban and peri-urban agriculture—referred to jointly in this paper as UPA, except in the cases where a clear distinction must be made—is perceived as agricultural practices within and around cities which compete for resources (land, water, energy, labor) that could also serve other purposes to satisfy the requirements of the urban population. Important sectors of UPA include horticulture, livestock and milk production, aquaculture, and forestry (Fao, 1999). 4. Urban agriculture is defined as agriculture that occurs in or on the perimeters of cities, for market purposes. As such, it contains the elements of both urban and peri-urban agriculture (Ipc, 1999). 5. L’agriculture périurbaine, au strict sens étymologique, est celle qui se trouve à la périphérie de la ville, quelle que soit la nature de ses systèmes de production. Avec la ville, cette agriculture peut soit n’avoir que des rapports de mitoyenneté, soit entretenir des rapports fonctionnels réciproques. Dans ce dernier cas, elle devient urbaine et c’est ensemble qu’espaces cultivés et espaces bâtis participent au processus d’urbanisation et forment le territoire de la ville (Fleury et Donadieu, 1997). 6. L’agriculture périurbaine — correspondant à l’agriculture urbaine selon la terminologie anglo-saxonne — est considérée comme l’agriculture localisée dans la ville et à sa périphérie, dont les produits sont destinés à la villeet pour laquelle il existe une alternative entre usage agricole et urbain non agricole des ressources ; l’alternative ouvre sur des concurrences, mais également sur des complémentarités entre ces usages : – foncier bâti et foncier agricole ; – eau destinée aux besoins des villes et eau d’irrigation ; – travail non agricole et travail agricole ; – déchets ménagers et industriels et intrants agricoles ; – coexistence en ville d’une multiplicité de savoir-faire dus à des migrations, cohabitation d’activités agricoles et urbaines génératrices d’externalités négatives (vols, nuisances) et positives (espaces verts) (Moustier et Mbaye, 1999). 7. Urban agriculture is farming and related activities that take place within the purview of urban authorities . . .[where urban authorities are] the panoply of laws and regulations regarding land use and tenurial rights, use of water, the environment, etc., that have been established and are operated by urban and municipal authorities. Urban agriculture takes place within certain boundaries which may extend quite far from an urban centre, while peri-urban agriculture takes place beyond that often geographically precise boundary, although its own outer boundary may be less well defined (Aldington, 1997). 8. Urban agriculture refers to farming or livestock keeping within the municipal boundaries. Peri-urban agriculture refers to the same activities in the area immediately surrounding the city in areas where the presence of the city has an impact on land values, land use, property rights, and where proximity to the urban market and urban demand drive changes in agricultural production (Maxwell et Armar-Klemesu, 1998). 9. Urban agriculture is understood as agricultural activities undertaken within the urban area or its surroundings, by people living within the city’s administrative boundaries (Lourenco-Lindell, 1995). Ces définitions peuvent être classées selon différents critères. • La définition n. 4, qui définit l’agriculture urbaine ou périurbaine principalement par rapport au marché urbain, a l’avantage de la simplicité mais elle manque de spécificité par rapport à l’agriculture rurale. Si la localisation est spécifiée (à l’intérieur de la ville ou à sa périphérie), cette indication est peu précise. • La définition n. 1 définit l’agriculture urbaine ou périurbaine de manière précise et opérationnelle, par rapport à l’intensification des systèmes de production et à l’utilisation des déchets urbains. Cependant, cette définition est restrictive, car certaines formes de production urbaine sont extensives, et certaines exploitations n’utilisent que des fertilisants chimiques et pas de déchets urbains.• Les définitions n. 2, 5 et 6, qui définissent l’agriculture urbaine ou périurbaine par rapport aux flux de ressources et de produits entre l’agriculture et la ville, ces flux créant des concurrences et des complémentarités entre usages agricoles et non agricoles, apparaissent comme les plus pertinentes : elles font bien ressortir la spécificité de l’agriculture urbaine. • Les définitions n. 7, 8 et 9, qui définissent l’agriculture urbaine principalement en fonction des limites administratives de la ville, sont les plus opérationnelles, mais elles sont peu analytiques et elles excluent des zones très proches de la ville mais appartenant à des juridictions différentes de la municipalité, qui peuvent être beaucoup plus influencées par l’expansion de la ville que certaines zones urbaines. Quant à la distinction entre agriculture intra-urbaine, périurbaine, urbaine, elle diffère selon les auteurs. La définition n. 2 considère l’agriculture urbaine comme englobant l’agriculture intra et périurbaine. La définition n. 6 considère l’agriculture périurbaine comme englobant l’agriculture intra et périurbaine au sens strict et comme synonyme de l’agriculture urbaine. La définition n. 8 considère l’agriculture urbaine comme synonyme d’agriculture intra-urbaine. La définition n. 5 fait une différence entre agricultures urbaine et périurbaine selon la présence ou l’absence de rapports fonctionnels entre ville et agriculture. Les autres définitions ne suggèrent pas de différences entre les trois termes. Dans certaines définitions, le type d’activités englobées sous le vocable d’agriculture est précisé : activités de production, commerce, transformation ; productions végétales et animales, alimentaires et non alimentaires (n. 1, 2, 3 et 8). Les interactions entre la ville et l’agriculture, en termes de flux de ressources et de produits, sont au cœur de l’identité de l’agriculture urbaine (terme que nous employons ici pour désigner à la fois l’agriculture intra et périurbaine). La suite du chapitre se propose de caractériser ces interactions et leurs conséquences en termes d’atouts et de contraintes pour l’agriculture urbaine. Les interactions de la ville et de l’agricultureLes spécificités de la contrainte foncièreAlors qu’en milieu rural le mode prédominant d’accès au foncier demeure un droit d’usage gratuit, inhérent à l’appartenance à une communauté détentrice d’un terroir, les modes marchands d’accès au foncier se développent en milieu urbain et périurbain, bien qu’ils ne se substituent jamais totalementaux modes traditionnels de type lignager (sur l’accès au foncier en Afrique, voir Verdier et Rochegude, 1986). En milieu urbain et périurbain, la terre devient un enjeu monétaire, en premier lieu parce qu’elle peut porter des bâtiments ou des équipements lucratifs. En milieu urbain, l’achat d’une parcelle pour la construction de logements qui seront loués est généralement plus rentable que l’exploitation du même terrain à des fins agricoles. Le coût du terrain est ainsi dissocié de la rentabilité de l’activité agricole. Des exemples de monétarisation des terres sont donnés par Swindell (1988) : « In 1967-1968, Goddard et al. (1971) found that 19 and 29% of land had been acquired by purchase in the periphery of Sokoto. Near Kano, Hill (1977) estimated that 44 per cent of the land of rich farmers had been purchased ». A Brazzaville, en 1986, une parcelle de 400 m2 valait 200 000 à 300 000 FCfa dans le quartier de Madibou, en 1988, la même parcelle valait entre 400 000 et 500 000 FCfa (Moustier, 1995). La concurrence pour le foncier entre usages agricoles et non agricoles affecte tous les types de terrain, car même les terrains marécageux peuvent être drainés en vue d’être construits, et la bonne terre agricole peut avoir favorisé le développement d’infrastructures de desserte, qui attirent l’immobilier (Moustier et Pagès, 1997). Le retrait des usages agricoles du périurbain au bénéfice de la construction est favorisé par des politiques foncières ambiguës de la part des autorités. Une cohabitation tendue entre droits coutumiers et droits constitutionnels aggrave la précarité de la propriété foncière agricole. Les modes d’accès au foncier agricole sont variés : installation par le gouvernement, paiement d’une somme forfaitaire ou d’un loyer à un propriétaire coutumier ou combinaison de ces formes, voire installation sans aucune procédure préalable. Dans tous les cas, aucune procédure ne protège de l’expulsion. L’expulsion peut avoir lieu après qu’une offre intéressante a été faite au propriétaire coutumier par un citadin qui veut bâtir sur le terrain, ou si les autorités municipales souhaitent aménager le terrain, par exemple y construire une route. Une compensation peut être accordée à l’agriculteur, mais rarement au prix du marché (Swindell, 1988). D’ailleurs, les agriculteurs peuvent contribuer eux-mêmes au processus en faisant construire sur leurs propres terrains, c’est l’exemple de Kinshasa (Richard et al., 1985). Le manque de protection du foncier et l’ambiguïté des droits fonciers conduisent les autorités à marginaliser les activités de production agricole. L’absence de données sur cette agriculture, son caractère informel, parfois saisonnier, et la séparation des fonctions relevant de l’urbanisme et de l’agriculture au sein de l’administration sont autant de facteurs qui contribuent à brouiller la perception de ce secteur. Même en Zambie, où le Président Kauda déclarait en 1972 que les « 450 000 citadins de Lusaka devaient faire pousser leurs propres légumes et céréales », les agriculteurs urbains cultivent sur des terrains sur lesquels ils n’ont pas de maîtrise foncière légalement reconnue (Jaeger et Huckabay,1984). D’autres motifs sont également évoqués pour justifier des mesures parfois extrêmes. C’est le cas de Bafoussam, dans l’ouest du Cameroun, où, sous prétexte d’hygiène, le maire a fait couper le maïs et saisir tous les animaux domestiques (Cta, 1991 ; Moustier et Pagès, 1997). La précarité des activités agricolesL’ambiguïté du droit foncier en milieu urbain entraîne la précarité des activités agricoles. D’après Van Den Berg (1984), la conversion de la terre agricole en terre urbaine en périphérie des villes africaines est irrémédiable et procède par étapes : à l’agriculture rurale, de rente ou d’autoconsommation, succèdent différents types de maraîchage ; le maraîchage est suivi de la « jachère sociale » (social fallow), c’est-à-dire d’une situation dans laquelle une utilisation du foncier disparaît bien avant que la suivante ne la remplace ; la jachère sociale conduit à la construction. Le maraîchage périurbain est donc considéré par Van Den Berg (1984) comme un mode transitoire d’utilisation du foncier (Moustier et Pagès, 1997). La concurrence entre eau d’irrigation et eau potableLa concurrence entre eau d’irrigation et eau potable est surtout marquée en zone sahélienne, comme l’illustre le cas de Dakar. Malgré la diversité et l’abondance des différentes ressources hydriques utilisées, l’approvisionnement de Dakar reste actuellement caractérisé par un important déficit de l’ordre de 100 000 m3 par jour en période de pointe (Mbaye et al., 1999). Cette situation résulte du déficit pluviométrique et de l’accroissement de la population, passée de 54 000 habitants, en 1930, à près de 1 500 000 habitants, en 1988. Une évaluation par la Sonees (Société nationale d’exploitation des eaux du Sénégal) des productions des forages alimentant Dakar et ses environs, depuis 1925, montre que l’accroissement continu des prélèvements a entraîné une baisse importante du niveau des nappes et, dans certains cas, une avancée du biseau salé, avec parfois la pollution des forages. Plusieurs ressources ont été utilisées de manière excessive pour l’agriculture et l’alimentation en eau potable, notamment les nappes quaternaires du Cap-Vert et les nappes paléocènes de Sébikhotane. Des interactions négativesLes pollutionsLes pollutions non agricoles en ville correspondent aux pollutions liées aux activités industrielles, aux égouts et aux déchets domestiques et industriels. Ces pollutions affectent l’air, l’eau et le sol. Elles sont responsables des concentrations en métaux lourds et en agents microbiologiques pathogènes.Les déchets de plastiques et les débris de verre dans les déchets domestiques et industriels sont également des facteurs de nuisance. Les pollutions agricoles sont liées aux apports d’engrais (concentration de nitrates), aux pesticides et aux déchets et effluents d’élevage. Les pollutions engendrées par les activités urbaines, agricoles et non agricoles, entraînent des risques sanitaires pour les produits. A Hanoi, des métaux lourds ont été détectés dans les produits cultivés dans des eaux et des sols contaminés par les pollutions urbaines ou des déchets recyclés : des excès de plomb ont été décelés dans les étangs piscicoles, par exemple (Le Thi Nham et al., 1995). A Bangkok, il existe des données sur les problèmes posés à l’agriculture par la pollution de l’eau (Vagneron et al., 2003). Les producteurs peuvent aussi être directement affectés par la pulvérisation des pesticides ainsi que par le contact avec des eaux polluées (cas de cécité recensés à Hanoi). Enfin, l’utilisation mal raisonnée des pesticides et des engrais peut contribuer à la pollution des nappes phréatiques. En Afrique, les études sur ce type de problème sont peu nombreuses. Il existe cependant des travaux sur la contamination des légumes par les eaux usées (voir le chapitre 5). Les prédations et les nuisancesLe vol des produits ou des bêtes sur les parcelles est un problème couramment cité par les agriculteurs urbains. La divagation des animaux peut occasionner des dégâts sur les parcelles cultivées. Les élevages urbains peuvent provoquer des nuisances : fumier, odeurs, bruits, etc. La proximité de bas-fonds cultivés est parfois considérée par les citadins comme source d’insalubrité et de paludisme, souvent sans fondement. Des interactions positivesLes interactions positives entre la ville et l’agriculture sont développées dans la partie sur les impacts de l’agriculture urbaine. En ce qui concerne l’effet positif de la ville sur l’agriculture, on peut citer la proximité du marché et ses opportunités commerciales, mais aussi un accès plus facile aux services de crédit, aux intrants et à la vulgarisation. La perception réciproqueComment les citadins perçoivent-ils l’agriculture dans leur ville : comme une source de nuisances ou, au contraire, comme un bienfait pour leur environnement? Comment les agriculteurs perçoivent-ils l’environnement urbain : comme une gêne pour leurs activités agricoles ou plutôt comme unatout? Ces questions sont fondamentales car de leurs réponses dépend la capacité des agriculteurs de voir relayées leurs revendications par les acteurs de la ville. Ce sujet a été étudié par des chercheurs de l’Ensp pour des agriculteurs de villes françaises, canadiennes et tunisiennes (Mouez, 1999 ; Donadieu et Fleury, 1997). Ils montrent que les perceptions de part et d’autre seraient plus positives si les pratiques agricoles des exploitants périurbains étaient mieux connues des citadins. C’est un sujet à approfondir pour l’Afrique subsaharienne. Les typologies et les échellesLes typologies de systèmes de production, de zones de production ou d’exploitations ont pour objectif de présenter des caractéristiques pertinentes pour l’ensemble d’un groupe tout en tenant compte de la diversité des situations entre plusieurs groupes (généralement de deux à cinq). Exemple de typologiesPour chaque groupe d’unités d’analyse retenues, une liste de variables de caractérisation est élaborée, ces variables pouvant être corrélées. Nous reprenons ici l’exemple de la typologie des systèmes de production présents dans l’agriculture urbaine des Niayes au Sénégal (Fall, 2000). Les variables suivantes ont été retenues : – les sites écologiques de production ; – le type de production : arboriculture, maraîchage, céréaliculture, floriculture ; – la taille des exploitations ; – les spéculations les plus fréquentes ; – la destination des productions – les régimes fonciers ; – les techniques d’exploitation : itinéraires techniques, mode d’irrigation ; – les acteurs sociaux impliqués. Des exemples de typologies seront développées dans les chapitres 3 et 4. Les échellesLa caractérisation de l’agriculture urbaine peut être réalisée à plusieurs échelles complémentaires. En termes d’unités d’analyse, on peut considérer les ménages, les exploitations, les systèmes de production. En termes d’espace, on peut considérer un site écologique, un quartier, un espace administratif. Les disciplines et les concepts associésL’économie spatialeLe modèle de Von Thünen concerne l’effet de la distance sur l’utilisation des sols. Il est résumé ici à partir des textes originaux (Huriot, 1994). Von Thünen (1783-1850) était un exploitant agricole allemand. La première traduction française, partielle, de son ouvrage L’Etat isolé date de 1851. L’ouvrage de Huriot (1994) rassemble les textes essentiels de cet ouvrage traduits en français. Le modèle de Von Thünen repose sur un certain nombre d’hypothèses. Il considère une ville dont l’arrière-pays est une plaine homogène séparée du reste du monde par un désert. Le cultivateur fait des choix de culture rationnels en terme de rentabilité. Ce modèle répond à la question suivante : comment le cultivateur choisit-il ses systèmes de culture en fonction de la distance de son exploitation à la ville? Sa principale conclusion est que ce choix est déterminé par la part du coût de transport du produit dans la valeur marchande du produit. Ainsi, les produits de grand poids par rapport à leur valeur, représentant des frais de transport élevés, sont cultivés près de la ville. C’est également le cas des produits très altérables, consommés à l’état frais, comme la salade et le lait. Avec la proximité de la ville, la jachère disparaît et l’agriculture utilise plus d’engrais acheté en ville. Le modèle offre toujours une certaine pertinence pour les agricultures tropicales, où les infrastructures de transport sont peu développées. Ainsi, dans les études de cas citées par Moustier (1998), plus des trois quarts des flux de légumes-feuilles proviennent de zones situées à moins de 30 km de la ville. Gockowski (1988) a appliqué le modèle au cas de Yaoundé, au Cameroun, Kumar (1986) à celui d’Amritsar, en Inde. Quand le coût de transport devient négligeable par rapport à la valeur marchande du produit, comme c’est le cas dans les pays occidentaux, l’apport du modèle est limité. L’économie spatiale s’intéresse aux déterminants de la localisation des activités économiques. Cette discipline est notamment inspirée de Von Thünen. L’économie et la géographie des territoires sont des disciplines récentes (Rallet et Torre, 1995). Ces disciplines aident à comprendre les spécialisations de certains bassins d’approvisionnement : par exemple, l’ouest du Cameroun pour le maraîchage ou la région de Sikasso au Mali pour la pomme de terre. L’analyse des spécialisations géographiques s’appuie généralement sur les spécificités agroécologiques. La notion de territoire fait intervenir également la concentration et la proximité d’entreprises, l’importance des savoir-faire collectifs et les économies d’échelle. En milieu urbain, les logiques de territoire semblent moins marquées qu’en milieu rural, les savoir-faire se côtoient sans s’échanger avec facilité, la cohé-sion sociale est moins forte. L’espace de l’agriculture urbaine est-il un territoire? C’est un sujet de recherche à approfondir (Bomkondé, 1999 ; Fleury et Moustier, 1999). Les systèmes d’approvisionnement et de distribution alimentairesLes systèmes d’approvisionnement et de distribution alimentaires (Sada) sont l’objet du Programme approvisionnement et distribution alimentaires des villes lancé en 1995 par la Fao, dont l’activité principale est la diffusion de documentation sur Internet (http://www.fao.org/waicent/faoinfo/agricult/ags/agsm/sada/sada.htm). Ces systèmes correspondent à la définition classique de filière, appliquée au domaine de l’approvisionnement des villes. La filière est définie comme l’ensemble des agents économiques qui contribuent directement à la production puis à la transformation et à l’acheminement jusqu’au marché d’un produit. La filière correspond à la succession des opérations qui partant d’un produit aboutit, après plusieurs stades de transfert dans le temps, l’espace et la forme, à un produit fini pour le consommateur (Duruflé et al., 1988). Le programme de la Fao s’est donné comme objectif d’améliorer l’efficacité des systèmes d’approvisionnement et de distribution alimentaires des villes, c’est-à-dire leur capacité à assurer l’approvisionnement alimentaire, en quantité, en qualité et à un prix accessible à toutes les catégories de la population urbaine, et cela de façon durable (Wilhelm, 1998). Les intermédiaires entre la production vivrière et la consommation alimentaire urbaine et l’efficacité de cette mise en relation sont également au centre des analyses économiques de Hugon (1985) et des études sociologiques de Guyer (1987). L’approvisionnement des villes et les relations ville-campagne sont des thèmes classiques de la géographie. On pourra se rapporter à Bricas (1998), Moustier et Leplaideur (1998), Scott et Griffon (1998) pour des méthodes pratiques d’étude de la consommation et du commerce alimentaires à destination des villes. Le concept de sécurité alimentaire fait référence à l’accès de tous, toute l’année, à une alimentation équilibrée. Le concept de sécurité des aliments est plus récent. Il correspond à l’absence de risques sanitaires résultant de l’ingestion des aliments (Hanak et al., 2002). Les systèmes agricoles et urbains durablesLa durabilité au sens économique fait référence à la capacité de l’exploitation à être rentable et à se reproduire au fil du temps. La durabilité au sens écolo-gique fait référence à la préservation des ressources naturelles de base utilisées par l’exploitation ou affectées par les ressources agricoles (Robin, 2000). Pour l’agriculture, Robin (2000) présente les définitions de la production intégrée et de l’agriculture raisonnée. Ces deux concepts, proches, impliquent une réduction des apports d’intrants chimiques, afin de préserver l’environnement, et la prise en compte des spécificités du milieu naturel. Seule l’agriculture biologique fait l’objet de critères précis dans la nature des intrants utilisés. En milieu urbain, dans un contexte de forte pression sur les ressources naturelles, la question de la durabilité de l’agriculture est cruciale (voir le chapitre 4). A l’échelle de la ville, la notion de durabilité fait référence au recyclage des intrants, qui limite les sorties de produits polluants : boucles fermées plutôt que boucles ouvertes (Undp, 1996). L’économie institutionnelle et la gouvernance urbaineL’économie institutionnelle2 s’intéresse aux formes de coordination entre acteurs économiques (Bardhan, 1989 ; Ménard, 1990). Le marché n’est pas considéré comme la forme de coordination la plus efficace dans une situation d’information imparfaite, de risques pour l’environnement et de comportements opportunistes. Les formes de coordination étudiées sont principalement : les liens de fidélisation interpersonnels, les contrats, l’intégration verticale, les associations, les règles. Il est important de prendre en compte ou de promouvoir ce type d’organisations dans le domaine de l’agriculture urbaine où les risques sont nombreux (sur l’accès au foncier et au marché). La gouvernance urbaine s’intéresse surtout aux règles de gestion des ressources urbaines, qui doivent s’appliquer dans un contexte de conflits d’intérêt et de biens communs ou collectifs difficilement gérables par des structures privées (chapitre 2). Les fonctions et les impacts de l’agriculture urbaineL’agriculture urbaine a de multiples objectifs et remplit de nombreuses fonctions (tableau 2). Pour l’analyser, il convient de séparer ses sous-secteurs — maraîchage, élevage. . . —, car ils ne remplissent pas les mêmes fonctions Tableau 2. Matrice d’analyse des fonctions de l’agriculture urbaine, d’après Cissé et Moustier (1999). 
Les dynamiques de l’agriculture urbaineL’agriculture urbaine se caractérise par une évolution rapide, qui résulte des changements fréquents dans l’utilisation de l’espace urbain, d’une part, et du dynamisme des acteurs, d’autre part. Il est donc indispensable de disposer d’indicateurs de suivi de cette évolution. Le tableau 3 synthétise les variables susceptibles de changer dans l’évolution de l’agriculture urbaine et qu’il convient d’observer à différentes échelles de temps. L’évolution de ces variables ou indicateurs résulte de nombreux facteurs de changement, révélés par plusieurs études de cas (Moustier et David, 1997 ; tableau 4). En conséquence de ces nombreux facteurs de changement et de leurs effets contrastés sur l’agriculture urbaine, les dynamiques d’évolution de l’agriculture urbaine ne sont pas linéaires. Les analyses historiques permettent de relativiser les discours tendant à présenter l’agriculture urbaine comme irré-médiablement galopante ou au contraire vouée au déclin. On peut mettre en relation l’importance de l’agriculture urbaine dans l’approvisionnement avec la densité urbaine : elle occupe une place beaucoup plus grande dans les villes à faible densité foncière, comme Bangui, que dans les villes à forte pression foncière, comme Antananarivo. Cependant, la précarité de l’emploi en ville peut entraîner le développement du périurbain malgré une pression foncière forte, c’est le cas à Yaoundé. Mais ce développement peut se heurter au faible pouvoir d’achat des consommateurs. A Bangui, le nombre de producteurs de légumes Tableau 3. Les variables de l’agriculture urbaine, d’après Moustier et David (1997). 
n’avait pas augmenté entre 1989 et 1996 du fait de la restriction du pouvoir d’achat des consommateurs. A Madagascar, le développement des infrastructures de transport reliant la ville à sa plaine, en sus de la pression foncière urbaine, a conduit à la régression de l’agriculture urbaine et du périurbain dans les années 1950 au profit des productions rurales (Douessin, 1974). A l’heure actuelle, la production maraîchère intra-urbaine se limite à une centaine de producteurs de cresson, sur des parcelles d’une centaine de mètres carrés. Cependant, le périurbain proche (20 km des limites de la ville) approvisionne toujours le marché des légumes-feuilles. Au Congo, les perturbations du chemin de fer de 1992 et 1993 ont incité des producteurs du sud du pays à se déplacer dans les environs de Pointe-Noire pour cultiver (expérience d’un groupement de producteurs de Loutété). Si dans certaines villes, des organisations publiques, des groupements de producteurs et des associations de commerçants ont permis un maintien et un développement harmonieux de l’agriculture urbaine (cas de Brazzaville et de Bissau), dans d’autres situations (Dakar, Pointe-Noire), l’absence de régulation institutionnelle a conduit à des situations de crises, de conflits et de tensions sociales (pour l’accès à l’eau et à la terre surtout), dommageables à l’approvisionnement des consommateurs. Ces comparaisons soulignent les conséquences négatives d’un laisser-faire. Il ne s’agit pas de créer ex nihilo ou de conserver de manière figée des activités qui se développent et s’adaptent avec une grande souplesse, mais plutôt d’accompagner les dynamiques existantes en s’inspirant des expériences réussies (Moustier, 1998). Tableau 4. Les principaux facteurs de changement de l’agriculture urbaine, d’après Moustier et David (1997). 
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