ID : 85030
Ajouté le : 2005-07-18 11:45
Mis à jour le : 2005-07-18 11:46
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Luc J.A. Mougeot, Paule Moustier
D’ici 2030, la population mondiale augmentera de 3 milliards d’individus, dont 95 % dans les pays en développement, la production de nourriture devra doubler, et celle des déchets et effluents sera multipliée par quatre dans les villes. Trois milliards de personnes ne disposeront pas d’équipements d’évacuation des eaux usées. Ces tendances et leur impact potentiel, tout comme le défi que pose la gestion de cet impact, seront particulièrement prononcés dans les régions en voie d’urbanisation rapide, comme l’Afrique subsaharienne. En Afrique de l’Ouest et du Centre en particulier, les villes, petites et moyennes, se multiplient. L’influence des marchés urbains sur les productions rurales s’accentue, les populations sont de plus en plus mobiles et les régimes alimentaires se modifient. De plus en plus de citadins acquièrent un patrimoine foncier rural. Les villes se ruralisent tandis que les campagnes s’urbanisent (Chaléard et Dubresson, 1999). Alors que l’Etat se désengage de l’économie, la pauvreté urbaine s’accroît même si le pouvoir économique des femmes augmente, à la faveur notamment du développement du secteur informel (Coussy et Vallin, 1996). Divers facteurs poussent les productions agricoles urbaines à accroître leur part dans l’approvisionnement alimentaire des villes de cette région. Depuis une dizaine d’années, l’agriculture urbaine est reconnue comme un enjeu majeur en termes d’approvisionnement des villes, d’emploi et de gestion de l’environnement urbain (Undp, 1996). Cependant, les outils de diagnostic des problèmes de cette agriculture et les moyens d’intervention pour son développement durable font défaut aux chercheurs, décideurs et agents du développement, traditionnellement tournés vers les zones rurales, et aux spécialistes de la gestion urbaine, peu familiers du monde agricole. En effet, l’agriculture urbaine a des spécificités par rapport à l’agriculture rurale (Mougeot, 2000 ; Moustier et Mbaye, 1999) : nouvelles fonctions, marchandes et non marchandes (coupures vertes, emploi de marginaux urbains, etc.) ; acteurs aux opportunités d’emploi et de capitaux plus variés qu’en milieu rural ; complexité du droit foncier ; sophistication voire artificialisationde certaines pratiques culturales. Le jeu des contraintes et des atouts est complexe. Les risques par rapport à l’environnement et au marché sont nombreux. Il est donc nécessaire d’articuler différentes disciplines pour caractériser l’agriculture urbaine et lui permettre de mieux répondre aux défis de la société et de l’environnement urbains. Certaines de ces disciplines prennent plus particulièrement en compte les spécificités du milieu urbain : c’est le cas de la géographie, de la sociologie, de la planification urbaine et des sciences du paysage. D’autres éclairent le fonctionnement des exploitations agricoles dans leur environnement : l’agronomie, l’économie ainsi que les sciences de l’environnement. L’ouvrage a pour objectif de familiariser le lecteur avec les approches et les outils appliqués aux problèmes posés par le développement de l’agriculture urbaine. Il s’inscrit dans une démarche de recherche-développement : améliorer la rigueur scientifique des diagnostics (recherche) et privilégier les interventions concrètes visant à maintenir ou à transformer les systèmes pour répondre à la demande des acteurs concernés à court, moyen et long terme (développement durable). Il est issu des travaux d’un atelier, qui a été l’occasion à la fois de présentations à caractère didactique et de discussions sur les projets de recherche-développement des participants. Grâce à la diversité des origines des participants et intervenants, l’atelier a permis de développer des échanges de questionnements et d’expériences dans une perspective de réseau. Les problématiques de l’agriculture urbaineL’ouvrage comprend cinq chapitres. Le premier présente des définitions et des concepts sur l’agriculture urbaine et ses dynamiques. Il montre en quoi l’agriculture urbaine pose des questions différentes de l’agriculture rurale. Il expose, en particulier, les spécificités de l’agriculture urbaine, la pluralité des approches qui s’y rapportent, la multiplicité de ses fonctions, ses impacts et ses facteurs de changement. Il met en relation l’intérêt récent de la communauté scientifique pour l’agriculture urbaine avec l’urbanisation en Afrique, le développement des flux entre la ville et l’agriculture, ainsi que les politiques de décentralisation. Il souligne la diversité des définitions de la ville et de l’agriculture urbaine et périurbaine, ainsi que leurs points de convergence, car toutes mettent l’accent sur les interactions entre la ville et l’agriculture. Ces interactions sont caractérisées, en mettant en avant la compétition pour l’accès aux ressources foncières ainsi que les pollutions urbaines et agricoles. Ce chapitre illustre également la prise en compte de différentescatégories et échelles dans des typologies et présente les disciplines qui se sont intéressées à l’agriculture urbaine, notamment, l’économie spatiale et institutionnelle. Enfin, il décrit la diversité des fonctions et des impacts de l’agriculture urbaine, ainsi que les principaux paramètres de son évolution dans le temps, en soulignant la non-linéarité de la dynamique de l’agriculture urbaine. Deux chapitres sont centrés sur la place de l’agriculture urbaine dans son environnement physique et administratif immédiat : le deuxième, sur la place de l’agriculture dans la planification urbaine, et le cinquième, sur l’utilisation des déchets urbains par l’agriculture urbaine. Le chapitre 2 démontre que l’agriculture urbaine qui se développe dans plusieurs villes de l’Afrique de l’Ouest et du Centre est confrontée à diverses contraintes, lesquelles limitent son plein essor. Il aborde, dans une première partie, la prise en compte de l’agriculture urbaine par les politiques publiques. Après une réflexion à caractère général sur sa place dans le développement des villes, l’accent est mis sur les conséquences pour l’agriculture urbaine de l’application des textes législatifs et réglementaires édictés en vue d’autres objectifs et des stratégies générales de développement. La deuxième partie du chapitre est consacrée aux méthodes de planification urbaine. Les méthodes participatives peuvent améliorer le développement de l’agriculture urbaine en l’incorporant à la stratégie de développement socio-économique local. Ces méthodes insistent sur l’implication de tous les acteurs du secteur dans l’élaboration des politiques, sur l’identification des problèmes majeurs et leur hiérarchisation, sur le choix de solutions adaptées pour résoudre les problèmes identifiés et sur le partage des responsabilités pour les actions de suivi. Les troisième et quatrième chapitres se situent au croisement entre une approche horizontale, par espace, et une approche verticale, par filière. Les exploitations urbaines dépendent en effet fortement à la fois de leur environnement physique et administratif urbain et de leur marché, urbain également. Ces deux chapitres considèrent la place de l’agriculture dans le marché des intrants et des produits, pour deux types de production : le maraîchage et l’élevage. Le chapitre 3 concerne la gestion des filières maraîchères. L’accent y est mis sur les fonctions productives du maraîchage, c’est-à-dire la fourniture de produits alimentaires, d’emploi et de revenus. La question de la durabilité de ces filières résulte des multiples contraintes exercées par le milieu urbain, notamment la contrainte foncière et les pollutions. Etant donnée la diversité des acteurs et des intérêts en jeu, la concertation est la condition essentielle d’une meilleure réponse du maraîchage urbain aux objectifs de revenus et d’alimentation, auxquels ce secteur répond. La forte liaison du maraîchage urbain et la relative spécialisation des activités de production justifient une approche par filière pour répondre à ces problèmes. Des méthodes pratiquesde caractérisation de la consommation et de la commercialisation sont présentées, avec une combinaison d’analyses sociologiques, économiques et géographiques. Un exemple d’amélioration de la commercialisation par la diffusion d’informations sur les marchés est proposé. Une partie du chapitre est consacrée spécifiquement au diagnostic des contraintes et des voies d’amélioration des systèmes de production, en mettant l’accent sur les typologies de systèmes de culture et d’exploitations et sur l’analyse de l’impact des pratiques culturales sur l’environnement. Le chapitre 4, pour sa part, porte sur les productions animales urbaines et périurbaines. Celles-ci sont le fait de plusieurs types d’exploitation : de très petits élevages, qui ont principalement une vocation d’autoconsommation, de spéculation ponctuelle et, parfois, de maintien d’une tradition ; des élevages plus importants, qui ont une réelle vocation de production destinée prioritairement au marché. Dans tous les cas ces élevages doivent s’insérer dans le contexte urbain. Ils contribuent à l’approvisionnement des villes ainsi qu’à l’emploi et au revenu des familles, mais ils ont également des impacts négatifs sur l’environnement et parfois sur la santé publique. L’insertion dans la ville comporte des avantages liés, par exemple, à la proximité du marché (achat des intrants et accès au marché) mais pose certains problèmes : gestion des nuisances (effluents, bruits et divagation d’animaux), problèmes sanitaires (pour les animaux et pour la santé publique). L’étude des élevages en milieu urbain utilise en partie les outils classiques de l’étude des systèmes d’élevage : typologie, étude technique et économique des filières, etc. Toutefois, le contexte urbain impose de prendre en compte les autres activités agricoles et non agricoles qui entrent en compétition avec l’élevage pour l’occupation de l’espace, l’accès aux ressources et l’emploi de la main-d’œuvre. Tous ces éléments ainsi que le jeu des contraintes de l’environnement urbain agissent sur les caractéristiques des filières et contribuent à expliquer leur évolution. Les perspectives d’amélioration passent par une bonne connaissance des filières et de leurs problèmes spécifiques, qui permet de limiter les inconvénients liés au contexte urbain, notamment l’approvisionnement en aliments et la gestion des nuisances, et d’améliorer les avantages de ces filières, en organisant le marché et en instaurant une gestion de la qualité pour rompre avec la mauvaise réputation des produits urbains. La recherche a un rôle majeur à jouer pour identifier les pratiques d’élevage les mieux adaptées à ce contexte particulier, qui diffèrent des situations traditionnelles rurales ou des modèles étrangers. Enfin, le chapitre 5 aborde le traitement et la réutilisation des déchets organiques des villes dans l’agriculture urbaine. Les rejets urbains comprennent les déchets solides et les effluents liquides. Les premiers contiennent une forte proportion de matière organique et d’éléments fertilisants nécessaires à l’amélioration de la productivité des sols tropicaux. Les effluents liquides, composés essentiellement d’eau, sont particulièrement intéressants pourl’irrigation des cultures. Toutefois, la présence d’éléments contaminants tels que les métaux lourds et les pathogènes constitue un frein au recyclage direct des effluents liquides dans l’agriculture. Pour les déchets solides, des techniques de traitement telles que la méthanisation et le compostage permettent de disposer d’un coproduit de qualité : le compost. Pour les effluents liquides, il existe des techniques de collecte et de traitement adaptées, telles que le réseau à petit diamètre et le lagunage. Le recyclage agricole des rejets urbains ne sera envisageable à grande échelle que si, à l’échelon gouvernemental, des décisions politiques sont prises pour éduquer et impliquer les populations, mais aussi pour sensibiliser les services publics aux nouvelles relations possibles entre la ville et l’activité agricole. Quelques tendances et questionnementsQuelques tendances de l’agriculture urbaine se dégagent de ces différents chapitres, de même que des questions ouvertes pour la recherche dans ce domaine. Un secteur très dynamiqueL’agriculture urbaine dans la région se modernise et s’intensifie ; elle jouit d’un accès meilleur et plus diversifié aux intrants et attire toujours de nouveaux acteurs, dans un milieu pourtant soumis à de multiples contraintes (légales, foncières, sanitaires, financières, techniques, organisationnelles). Face aux contraintes et aux atouts liés à la croissance urbaine, notamment le manque de protection et l’ambiguïté des droits fonciers, l’agriculture urbaine cherche à s’adapter en repoussant constamment les frontières du techniquement possible. Ainsi, les cycles de production sont parfois raccourcis, l’utilisation d’intrants et les rendements augmentent, l’élevage et l’horticulture se combinent, le disponible fourrager s’améliore. La recherche doit également s’adapter, par exemple en renforçant les services de diagnostic et de surveillance épidémiologique, surtout pour le petit élevage, l’adéquation de l’habitat urbain aux fonctions d’élevage et la diffusion de systèmes de culture hors sol. Une agriculture aux multiples risques sanitairesLe développement en quantité et la diversité des rejets urbains avaient fait abandonner les processus de valorisation au profit d’une élimination simple et rapide (les décharges). Cette approche représente maintenant des coûts environnementaux difficiles à prendre en charge par la collectivité. Il fautarticuler à nouveau la gestion des déchets organiques à l’agriculture intra et périurbaine, mais les risques sanitaires doivent être bien gérés. Le coût élevé du transport par rapport à la valeur marchande des coproduits du traitement oblige à revoir l’organisation spatiale des activités génératrices et consommatrices de rejets, impliquant forcément le recours à une stratégie diversifiée de réutilisation des rejets organiques à différentes échelles. En termes d’environnement, une interrogation demeure sur l’impact de l’agriculture urbaine sur l’approvisionnement d’autres secteurs en eau potable (via le prélèvement ou la contamination). Ses productions et ses systèmes se redéfinissent-ils dans le temps et l’espace en fonction de la disponibilité des ressources en eau fraîche dans les villes de la région? Partout et de plus en plus l’agriculture urbaine est irriguée avec des eaux usées, le plus souvent non traitées : dans quelle mesure cette agriculture peut-elle accroître l’approvisionnement des villes en aliments sains tout en prolongeant la vie utile des eaux déjà utilisées par les activités urbaines à d’autres fins? Peu d’attention est portée aux pollutions et aux prédations de l’agriculture sur le milieu urbain mais beaucoup aux pollutions engendrées par les activités non agricoles qui affectent les activités agricoles ou ses produits. Par exemple, la qualité de l’eau épandue conditionne le choix de la spéculation tout comme la qualité sanitaire requise de la spéculation conditionne le choix du traitement exigé de l’eau usée pour son irrigation. Les boues peuvent provoquer le colmatage physique par des matières en suspension, le colmatage biologique par le développement végétatif d’algues, le colmatage chimique par défloculation des argiles par le sodium échangeable. Les eaux usées et excréta posent des problèmes sanitaires : concentration d’agents pathogènes, maladies diarrhéiques et parasites intestinaux. La faible biodégradabilité et le pouvoir de concentration des polychlorobiphényles (PCB) dans certains tissus végétaux restreignent leur utilisation. La présence de matières organiques et minérales, de métaux lourds et d’organismes pathogènes impose des précautions ou des traitements : séparation physique ou traitement primaire (séparation des éléments solides de la phase liquide) par décantation ou flottation, transformations biologiques secondaires, corrections chimiques ou désinfection tertiaire. Les sous-produits sont les boues, qui elles-mêmes subissent des traitements préalables à leur évacuation finale (épaississement, déshydratation) pour éviter leur putréfaction et réduire leur volume. A Dakar, on a démontré qu’il est possible de réaliser un assainissement avec la réutilisation des eaux domestiques traitées dans l’agriculture urbaine et de revaloriser des espaces avec des techniques efficaces et adaptées. Cet assainissement peut être couplé à des productions agricoles, qui fournissent un fonds de roulement pour agrandir le réseau d’assainissement. Il est aussi possible de déléguer le pouvoir de services publics urbains aux organisations et microentreprises pour cet assainissement. Les principaux problèmes résidentdans l’entretien et l’amortissement du réseau, le recouvrement des dettes et la rentabilité des microentreprises. L’ouvrage consacre peu de place aux zoonoses résultant d’interactions entre l’environnement contaminé (sol, air et eau) et les animaux ou les hommes, entre les animaux, les hommes infectés et l’environnement, entre les animaux infectés et les animaux non infectés. Certaines situations — espèces, systèmes de production, produits animaux et groupes de personnes, conditions de travail et manipulation des produits — sont plus propices à la transmission de zoonoses que d’autres. Dans tous les cas, l’analyse du risque attribuable et du risque relatif doit occuper une plus grande place dans l’évaluation des dangers qu’entraînent certaines pratiques agricoles urbaines pour la santé publique ou dans l’appréciation des risques que l’environnement urbain fait courir à la qualité des produits agricoles. La perception qu’ont les communautés agricoles et non agricoles des pratiques agricoles urbaines varie grandement d’un endroit à l’autre et dans le temps. La préférence pour certaines spéculations, l’acceptabilité de certains systèmes de production, le seuil de tolérance des habitants face à certains impacts environnementaux, les processus de résolution de conflits, la réglementation elle-même sont grandement influencés par l’appartenance culturelle des exploitants, de leur voisinage, de la ville ou du pays en général. C’est une dimension importante, mais sur laquelle il existe encore trop peu d’études spécifiques. Des questions à approfondir en sciences socialesL’application de l’économie spatiale à l’analyse des différents systèmes agricoles urbains reste à approfondir. Sur le plan macroéconomique, il y a encore peu d’études sur l’impact des politiques économiques nationales ou sous-régionales sur la compétitivité des produits en milieu urbain : certaines politiques peuvent affecter l’importation d’intrants en même temps qu’elles favorisent l’exportation de produits. Par exemple, l’élevage urbain, en général plus intensif qu’en milieu rural, peut être fortement dépendant d’aliments importés (son principal coût d’exploitation). En général, on ignore la nature des taxes sur les produits exportés et des droits de douane sur les intrants importés, ainsi que leurs impacts sur le développement des filières. Sur le plan local, quel est le poids de facteurs au coût d’opportunité proche de zéro — par exemple les terres marécageuses utilisées en maraîchage — dans le développement, la rentabilité et la durabilité de certaines pratiques agricoles urbaines, sachant que dans des économies de marché imparfaitesles relations entre les acteurs conditionnent de façon critique l’accès aux ressources, aux intrants et aux débouchés? Sur le plan des bénéfices, y a-t-il des externalités autres que purement économiques qui puissent expliquer qu’une agriculture urbaine, à l’origine fortement stimulée par une situation de crise, ne se résorbe pas, ou beaucoup moins que prévu, une fois cette crise passée? Sur le plan microéconomique, des productions agricoles urbaines spécifiques acquièrent leur rationalité lorsqu’elles sont replacées au sein de stratégies économiques antirisque, en combinaison avec d’autres systèmes, ou dans le cadre de la gestion de la fertilité (utilisation des déchets d’élevage dans les jardins), des calendriers de travail (vivrier-maraîchage à Bangui), de la trésorerie (maraîchage-maraîchage à Bissau), des complémentarités entre productions rurales et urbaines (Congo) et de la vente d’autres produits. L’utilité de ces productions au sein des stratégies économiques des ménages doit être mieux appréciée. En milieu urbain, on invoque la méfiance croissante des consommateurs citadins à l’égard de produits alimentaires d’origine lointaine et l’avantage que peuvent en tirer les productions urbaines, proches de leur marché. Mais la contribution de l’agriculture urbaine à des systèmes d’approvisionnement alimentaire urbain qui soient qualitativement plus sûrs reste à démontrer : est-ce que les productions urbaines, en principe mieux gérables, sont moins risquées, vu le nombre moindre d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur? Ou le seraient-elles plus, étant donné les plus hauts niveaux de pollution possibles par les intrants chimiques et organiques généralement disponibles et abordables dans les villes? Même si les produits urbains affichaient une qualité supérieure, cet avantage ne risquerait-il pas d’être largement annulé par l’effet de sources de pollution en aval (mise en marché des légumes, du lait)? Pour comprendre la rationalité des pratiques agricoles urbaines, il est indispensable de mieux prendre en compte son économie institutionnelle et sa gouvernance, laquelle est essentielle pour que les interventions sur ses principales contraintes soient durables. Les chapitres sur les systèmes de production et le recyclage des déchets mettent en évidence l’importance des relations entre acteurs, principalement entre propriétaires fonciers, exploitants et commerçants, et entre les exploitants eux-mêmes. Sur le plan de la distribution des pouvoirs de négociation entre les acteurs dans la formation des prix, les producteurs urbains semblent avantagés par rapport aux ruraux : dans les filières maraîchères en tout cas, la distribution du capital stockage est moins critique et celle du capital transport est plus équilibrée dans le cas de l’agriculture urbaine. La distribution de l’information sur l’offre et la demande y est aussi plus équilibrée, ce qui avantage les exploitants urbains par rapport aux ruraux.Ces relations donnent lieu à des situations de collaboration, de concurrence ou de conflit. Les liens interpersonnels de fidélisation et de confiance mutuelle semblent capitaux et se concrétisent par des contrats, une intégration verticale, des associations, des règles. On ne connaît pas encore assez bien les modalités de mise en relation entre les acteurs de l’agriculture urbaine, lesquelles sont pourtant cruciales pour la reconnaissance, sinon la protection, de l’activité par les institutions publiques. Mais s’il est vrai que dans plusieurs cas les exploitants ont ressenti le besoin de s’organiser pour pallier les multiples contraintes (petites surfaces, vols, déguerpissement, nuisances, problèmes d’évacuation des déchets) et pour accroître les bénéfices liés à l’écoulement des produits, à la transformation agroalimentaire, à l’accès aux intrants et au recyclage des déchets, il y a très peu d’informations sur ces organisations, leur genèse et leur efficacité (par exemple, les mutuelles d’épargne). Y a-t-il, parmi les petits exploitants, des systèmes plus propices à l’organisation que d’autres? Est-ce que le groupement spatial des exploitants est une condition préalable à la création d’une organisation? Pourquoi dans certaines villes, comme Dakar, l’approvisionnement en intrants est-il facilité par des sociétés et un réseau de revendeurs spécialisés et pas ailleurs? Les problèmes de durabilité économique et écologiqueLa durabilité économique et écologique des systèmes agricoles urbains est une préoccupation que l’on retrouve dans tous les chapitres. Plutôt qu’une pérennisation ou une reproduction sur place de systèmes spécifiques, en milieu urbain l’agriculture doit se doter de moyens pour s’ajuster au fil de la dynamique urbaine. Il lui faut constamment redéfinir les stratégies de production en fonction des valeurs ajoutées et des avantages comparatifs des spéculations et des sites de production choisis. Sur le plan écologique, on constate une réduction de la jachère, imposée par une pression foncière toujours plus forte (maraîchage dans la Grande Niaye de Pikine). Ce phénomène, s’il n’est pas compensé, mine la qualité des sols. La réduction des rotations culturales peut rendre inefficace la protection phytosanitaire et ce, malgré des traitements chimiques abondants. Est-ce que la durabilité écologique de l’agriculture urbaine passe obligatoirement par une agriculture plus biologique? Si c’est le cas, est-ce que cette approche rend incontournable une gestion plus intégrée des déchets urbains? La durabilité économique et la durabilité écologique des systèmes agricoles urbains sont intimement liées l’une à l’autre et semblent devoir s’appuyer sur la diffusion de solutions techniques reproductibles (nouvelles variétés permettant de réduire l’effet de saisonnalité, meilleure gestion des ressources en eau disponibles) et de formes de coordination et de concertation (services d’appui et de conseil, formation, recherches d’accompagnement et obser-vatoire économique pour le maraîchage et l’élevage, voir les chapitres 3 et 4). Pourtant, on connaît toujours très peu les performances technico-économiques des exploitations à vocation maraîchère. De nouveaux systèmes d’intensification, des outils d’aide à la décision (avec un souci multidisciplinaire), un meilleur partage de connaissances et des compétences via des organisations régionales sont aussi nécessaires. Des dispositifs institutionnels encore trop rigidesLa multiplicité de ses systèmes et de ses produits permet à l’agriculture urbaine de s’acquitter, en principe, de diverses fonctions au sein de la ville. Toutefois, on retrouvera dans une ville donnée quelques-uns de ces systèmes, chacun remplissant tant bien que mal et de façon isolée l’une ou l’autre de ces fonctions. Moins nombreuses sont les villes qui délibérément stimulent la fonctionnalité de systèmes agricoles urbains spécifiques. Et encore plus rares sont celles qui, maîtrisant pleinement la multifonctionnalité de l’agriculture urbaine, promeuvent une multitude de systèmes et de combinaisons de systèmes afin de gérer de façon plus efficace et sans risque l’ensemble des ressources et des flux de leur environnement et de leur économie locale. Il est nécessaire de faire prévaloir les diverses fonctions de l’agriculture urbaine et sa contribution à des objectifs politiques pour inciter les gestionnaires à protéger l’agriculture urbaine et à accompagner ses spécificités par des mesures financières et réglementaires. Un survol des dispositifs institutionnels en vigueur dans la plupart des pays de la région suggère que les réglementations héritées sont souvent mal adaptées au contexte local. Mais une analyse critique des politiques publiques et de leur effet sur l’agriculture urbaine reste à faire. Les politiques publiques peuvent s’exercer dans les domaines suivants : santé publique, agriculture, habitat, environnement et assainissement, industrie agroalimentaire, infrastructures et mise en marché, politique sociale, fiscalité locale, voirie et travaux communaux. Par exemple, l’analyse épidémiologique a permis de spécifier des facteurs de risque (helminthes) liés à l’utilisation des eaux usées, non détectés jusqu’à récemment par les analyses microbiologiques mais persistants malgré les traitements habituels, et donc de préciser les groupes exposés aux risques d’infection, de réviser les normes et les mesures de protection sanitaire applicables, en plus du traitement des eaux au sein d’une approche plus intégrée. La révision de ces dispositifs institutionnels doit compter avec l’implication d’expertises traditionnellement non associées à l’élaboration de ces dispositifs. Par exemple, dans le cas de réglementations ou de normalisations portant sur certaines productions agricoles en milieu urbain, les arrêtés sur la possession d’animaux d’élevage en concession sont trop souvent de nature prohibitive et générique ; ils ne spécifient pas le nombre ou l’espèce, lesquelspourraient varier selon la culture locale, la densité de l’habitat dans l’un ou l’autre secteur de la ville, le zonage prédominant, les espaces disponibles en concession et les conditions d’exploitation. Les spécialistes de l’agriculture et ceux de la ville doivent travailler avec les municipalités pour élaborer des réglementations mieux raisonnées techniquement, plus acceptables culturellement et plus opérationnelles. Autre exemple, la mise en marché des produits de l’agriculture urbaine est moins concentrée dans l’espace urbain : le repérage des flux de ses produits et les spécificités des marchés (taille, fréquence, spécialisation) pourraient induire un aménagement du territoire plus réceptif à l’intégration de l’agriculture urbaine au système d’approvisionnement alimentaire urbain. Une cartographie spatiale et temporelle des échanges de rejets organiques et leur emploi dans les productions agricoles urbaines permettraient également de réutiliser plus efficacement ces rejets dans l’agriculture urbaine et de mieux intégrer l’agriculture urbaine à l’écologie de la ville. Références bibliographiquesChaléard J.L., Dubresson A., 1999. Villes et campagnes dans les pays du Sud : géographie des relations. Paris, France, Karthala, 258 p. Coussy J., Vallin J., 1996. Crise et population en Afrique : crises économiques, politiques d’ajustement et dynamiques démographiques. Paris, France, Ceped, 580 p. Mougeot L.J.A., 2000. Urban agriculture: definition, presence, potential and risks. In : Bakker N. et al., Growing cities, growing food: urban agriculture on the policy agenda, a reader on urban agriculture. Feldafing, Allemagne, Des-Etc. Moustier P., Mbaye A., 1999. Introduction générale. In : Moustier P. et al. (éd.), Agriculture périurbaine en Afrique subsaharienne. Montpellier, France, Cirad, Colloques, p. 7-17. Undp (United Nations Development Program), 1996. Urban agriculture: food, jobs and sustainable cities. New York, Etats-Unis, Undp, 302 p.

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