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L’expérience des cinquante dernières années a montré le rôle déterminant que peut jouer la communication dans le domaine du développement. À l’intérieur de cette perspective de communication pour le développement, deux grandes tendances se sont successivement formées : une approche privilégiant les actions de grande envergure et s’appuyant sur les médias de masse, et une approche de communication à la base, appelée aussi communication communautaire, qui privilégie les micro-réalisations et qui s’appuie surtout sur les médias légers (vidéo, affiches, diaporamas, etc.). Ces tendances, qui coexistent encore aujourd’hui à des degrés divers dans le domaine de la communication pour le développement, sont liées à l’évolution des modèles de développement et de communication qui ont marqué les efforts de développement jusqu’à aujourd’hui. En fait, les premiers modèles de développement étaient définis exclusivement selon leurs variables économiques. Comme le mentionne le rapport de la commission MacBride :
Ainsi, la tendance à la communication de masse a d’abord marqué les deux premières décennies de l’utilisation des médias dans le développement. Elle correspondait à l’idée qu’il suffisait de diffuser les connaissances et les technologies du Nord pour qu’elles soient adoptées et entraînent, par conséquent, le développement du Sud. Cette première vision du développement correspond au paradigme de la « modernisation ». Ces premières expériences, axées principalement sur les médias de masse, s’appuyaient à la fois sur un modèle de communication fondé sur la persuasion et la transmission d’information et sur un modèle de développement fondé sur l’augmentation de l’activité économique et le changement de valeurs et d’attitudes. Le paradigme d’intervention de ces deux décennies, qu’on retrouve dans deux publications ayant eu une influence décisive sur les orientations prises à ce moment, soit The Passing of Traditional Society de Daniel Lerner (1958) et Mass Media and National Development de Wilbur Schramm (1964), consiste en un modèle de communication très simple pouvant être décrit en termes de stimulus-réponse, s’appuyant à la fois sur une logique de la persuasion et sur un modèle de développement qui lie ce dernier à l’accroissement de la productivité. Le modèle de diffusion des innovations constitue un des modèles issus de ce paradigme et a exercé une influence marquée dans les pratiques de communication éducative pour le développement. Ce modèle, émanant des pratiques d’extension agricole exportées dans les pays en développement, et dans lequel l’information était transmise aux agriculteurs par une personne-ressource, fut formulé en théorie par Everett Rogers en 1962. Cette théorie prenait en compte trois éléments principaux : le public cible de l’innovation, l’innovation même à transmettre et les sources et canaux de communication. Ce modèle a été critiqué par plusieurs pour son réductionnisme. Il ne prenait pas en compte les types de public cible, par exemple des fermiers prospères, possédant des terres, ouverts aux techniques nouvelles et, à l’opposé, des illettrés, pauvres et exploités. Il faisait également abstraction de l’influence des structures économiques et politiques sur le pouvoir d’adoption des innovations. Les mêmes reproches de cécité par rapport aux facteurs sociaux, politiques et économiques s’appliquent à l’égard de l’innovation faisant l’objet d’un processus de diffusion. Enfin, les canaux et les sources de communication étaient généralement employés dans une communication verticale allant du haut vers le bas. On ne parlait jamais de communication horizontale entre les groupes et les communautés touchés par le problème auquel voulait répondre l’innovation, ni de communication verticale du bas vers le haut, permettant de porter les problèmes des gens au niveau des décideurs et des experts. Par la suite, le modèle même de développement ainsi que les modèles de communication ont considérablement évolué. Dans la foulée des expériences en matière d’utilisation des médias à des fins éducatives ou informatives, dans le processus de développement, de nouvelles orientations et de nouvelles pratiques se sont développées. En même temps, plusieurs critiques se sont élevées à propos des premiers modèles de développement et de la vision fonctionnaliste des modèles de communication pour le développement. Un nouveau modèle, mettant l’accent sur le caractère endogène du développement, a permis de définir ce dernier comme un processus global dont les sociétés sont responsables. Dans cette nouvelle perspective, le développement n’est pas quelque chose qui peut provenir de l’extérieur. Il est un processus participatif de changement social dans une société donnée (Rogers, 1976, p. 133). Ce modèle a permis également d’étendre le concept de développement à des notions non matérielles telles que l’égalité sociale, la liberté, la distribution des revenus, la participation populaire au développement. Les conceptions qu’on se faisait du rôle de la communication dans le développement ont donc radicalement changé. Dans le premier modèle de développement, le paradigme communicationnel consistait à transmettre la technologie nécessaire à l’accroissement de la productivité. Dans le second modèle, il consiste à animer le potentiel de changement d’une communauté. La notion de participation des populations au processus de développement devient donc le concept clé. La conséquence première de ces changements de perspective a été, au niveau des pratiques, d’inciter les gens à dépasser une vision relativement simple de transmission à sens unique de l’information technique afin de promouvoir des systèmes bi ou multidirectionnels basés sur la participation des populations. En même temps que se produisait ce changement dans les modèles de développement et de communication, sont apparus deux paradigmes de développement qui sont venus orienter les interventions de communication. D’une part, plusieurs mirent en question le modèle de modernisation en constatant que la communication ne conduisait pas au développement et qu’en fait les pays du Sud semblaient connaître davantage de pauvreté, de bas salaires et de mauvaises conditions de vie. Cette critique, répandue surtout en Amérique latine, établit un lien entre cette situation et une situation de dépendance économique face au Nord industrialisé : puisque le développement des pays du Nord implique le sous-développement des pays du Tiers-Monde, le « centre » s’enrichit aux dépens de la «périphérie». Le terme de paradigme de «dépendance » résume cette conception. Selon ce paradigme, les obstacles au développement proviennent d’abord et avant tout de sources externes et non internes, c’est-à-dire du système économique international. En conséquence, les médias ne peuvent agir comme agents de changement puisqu’ils transmettent les messages occidentaux et l’idéologie capitaliste et conservatrice. Ce paradigme, encore actif aujourd’hui, a été également critiqué parce qu’il a accentué les contradictions d’ordre international et qu’il n’a pas assez mis en évidence les contradictions d’ordre local et national. Les discussions et les recommandations qui ont débouché sur le «Nouvel Ordre de l’information» se rattachent à ce paradigme. Son pendant au niveau national a porté sur la relation entre communication et politisation. Un des modèles issus de ce paradigme et qui a exercé, et exerce toujours, une influence déterminante dans les pratiques de communication pour le développement est le modèle de conscientisation mis au point par Paolo Freire. Ce dernier et plusieurs autres communicateurs à sa suite ont défini la communication comme un processus inséparable des processus sociaux et politiques indispensables au développement. Freire s’est inscrit en faux contre la mentalité de transmission de l’information. Il a insisté sur le fait que le seul transfert de connaissances d’une source d’autorité à un récepteur passif n’aide en rien à promouvoir la croissance de ce dernier comme personne humaine, ayant une conscience autonome et critique capable d’influencer et de changer la société. Selon lui, pour qu’elle soit efficace, la communication pour le développement doit être liée à des processus de « technicité » ou d’acquisition de connaissances et d’habiletés techniques, mais aussi à des processus de conscientisation, de politisation et d’organisation. Dans son modèle, qu’il présente dans La Pédagogie des opprimés (Freire, 1973), la communication pour le développement peut être considérée comme un outil de prise en main qu’utilisera la population. Cet outil servira successivement aux fins suivantes : prendre conscience des diverses facettes des problèmes réels de développement de leur région, s’organiser pour réagir collectivement et efficacement devant ces problèmes, mettre en lumière les conflits qui animent les divers groupes d’intérêt, se politiser, c’est-à-dire apprendre à proposer d’autres solutions à des situations problématiques et à trouver des façons de régler divers problèmes, se «techniciser», c’est-à-dire se donner les outils nécessaires à l’application concrète des solutions issues de la communauté. Ce modèle et ses applications ont également fait l’objet de critiques. On a avancé, entre autres, que la politisation par les médias communautaires peut constituer une approche adéquate dans les pays qui tolèrent le recours à l’action politique, mais que, dans la plupart des pays en développement, cette action politique mène au renversement d’une élite possédante et gouvernante sans donner au peuple les moyens de changer la situation, et que les affrontements qui s’ensuivent se soldent généralement par la répression et le recul des droits démocratiques (voir en particulier sur ce point Berrigan, 1981, p. 41). Ainsi, à l’opposé d’une approche de politisation directe, plusieurs favorisent davantage une approche fondée sur la formation, où l’objectif n’est pas de conduire à une confrontation, mais de donner des outils d’organisation. Le « paradigme d’un autre développement» constitue un troisième paradigme qui oriente la création de modèles et d’interventions en communication pour le développement. Ce paradigme porte non seulement sur le développement matériel, mais aussi sur le développement des valeurs et des cultures. Sur le plan des interventions en communication pour le développement, il privilégie les petits médias fonctionnant dans des réseaux et les approches de communication à la base. Ces dernières considèrent que la participation populaire renforce les perspectives d’adoption d’activités appropriées pour une communauté. La méthodologie des médias communautaires est un des modèles se rattachant à ce paradigme. Là où la programmation soigneusement élaborée a échoué, peut-on lire dans une étude de l’Unesco, cette approche consistant à aider les gens à formuler leurs problèmes ou à prendre conscience de nouvelles possibilités, au lieu de leur imposer un plan conçu de l’extérieur, permet d’intervenir davantage dans l’espace réel de l’individu et du groupe (Berrigan, 1981, p. 13). Ce concept d’interactivité, dont les médias légers deviennent l’instrument opérationnel, permet une acquisition endogène de connaissances et de compétences, dans la recherche de solutions et le processus de communication. On parle alors du recours à une méthodologie des médias communautaires, dont les principaux éléments sont :
D’autres modèles combinent des conceptions différentes. Il en est ainsi, par exemple, des pratiques de soutien de la communication à des projets de développement, qui combinent l’approche communautaire et le recours aux petits médias avec des pratiques pouvant être reliées au modèle de diffusion des innovations. Cette approche privilégie la planification des activités de communication comme soutien à un projet de développement et vise à produire une compréhension commune ou un consensus parmi tous les participants à une initiative de développement. Elle favorise les échanges de points de vue des acteurs engagés dans le projet de développement, prend en compte les perceptions de la population dans la planification de ce projet et la mobilise dans les activités de développement prévues. La méthodologie utilisée est empruntée à la technologie éducative et se caractérise par l’intégration de mécanismes d’analyse de besoins et d’évaluation dans le processus de communication. D’autres pratiques relèvent à la fois de l’approche communautaire et du modèle de conscientisation populaire. Il en est ainsi de la communication alternative pour le développement démocratique, qui encourage la population à accéder au processus de communication dans le but de promouvoir la justice sociale et la démocratie. Dans certains cas, cet accès plus large se traduira par la participation des plus démunis au processus de communication (accès aux petits médias au niveau local) et dans d’autres, par des actions de valorisation de l’expression culturelle et la recherche de modes d’appropriation du contrôle des médias de masse. Enfin, on a vu récemment, notamment dans le cas de la lutte contre le sida, des approches issues du marketing social, recourant à la fois à des techniques de recherche adaptées aux petits groupes et aux collectivités et à l’utilisation à grande échelle des médias. On exploite également les technologies de l’information et de la communication pour soutenir les actions entreprises, renforcer la circulation de l’information, complémenter la radio ou la télévision communautaire. À ces approches, il faut également ajouter toutes les pratiques touchant l’éducation de base, l’éducation non formelle, l’éducation à distance, les activités d’alphabétisation et de post-alphabétisation qui ont leurs propres méthodologies et approches de la communication communautaire et médiatique. Bref, le champ de la communication pour le développement est vaste et les visions, multiples. Les paradigmes ayant marqué son évolution sont encore actifs à des degrés divers et les modèles qui s’y rattachent sont aussi différents que les idéologies ou les orientations qui les inspirent. Cependant, malgré la diversité des approches et des orientations, il existe un consensus aujourd’hui sur la nécessité d’inciter les populations à participer à leur développement et sur le rôle essentiel de la communication pour promouvoir le développement. Comme le dit si bien le slogan popularisé par la FAO : «Il n’y a pas de développement sans communication» (Balit, 1988). Tout ce cheminement nous a appris beaucoup sur l’apport de la communication pour le développement. La principale leçon de ces expériences a probablement été de souligner la nécessité de dépasser les pratiques de communication fondées sur le seul modèle de transmission d’information et isolées des processus communautaires, et de faire participer les populations à leur développement. L’expérience a montré que le point de départ de la communication pour le développement ne réside pas dans la diffusion d’une innovation, ou d’une nouvelle idée pleine de promesses, mais dans l’expression des besoins de la population. Il s’ensuit que les modèles de communication fondés exclusivement sur des modèles de transmission d’information éloignés des processus communautaires sont clairement voués à l’échec. La participation, en mettant l’accent sur les besoins et les façons de voir des individus et des groupes, devient le concept clé de la communication pour le développement. Le recours à une méthodologie systémique, la mise en place de processus horizontaux dans lesquels les gens sont associés directement au processus de communication et sont ainsi amenés à formuler eux-mêmes leurs problèmes et à prendre conscience de nouvelles possibilités, ainsi que la prise en considération dans le processus de communication de leurs connaissances et de leurs façons de voir constituent les éléments dominants de sa méthodologie. |
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