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IntroductionPour saisir toute la complexité du système alimentaire, il faut comprendre les facteurs qui façonnent l’économie alimentaire et forment le cadre dans lequel évolue la politique alimentaire, et étudier ce cadre en profondeur. Le présent document décrit les dix caractéristiques qui comptent parmi les plus importantes de nos jours. Parmi elles, certaines sont des tendances, d’autres des contradictions, mais toutes revêtent un grand intérêt. Dix caractéristiques de base du contexte alimentairePolitique alimentaire en état de criseLa première caractéristique de la politique alimentaire réside dans les bouleversements qu’elle connaît, presque partout dans le monde. Au cours des deux derniers siècles, des changements dans les modes de production ont fortement influé sur la politique alimentaire dans les pays industrialisés. Depuis 20 ans, on constate dans les champs, les usines, les épiceries et les cuisines que la production alimentaire a connu des transformations majeures. Il n’est donc pas étonnant que la politique alimentaire soit en état de crise, notamment sous quatre aspects :
Conflits de la politique alimentaireLa deuxième caractéristique de la politique alimentaire réside dans le fait qu’elle ne repose pas sur un consensus. Depuis presque toujours, des intérêts divergents s’y affrontent. Par exemple, John Boyd Orr, nutritionniste écossais devenu le premier directeur de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO ), proposait un modèle selon lequel la politique alimentaire doit viser à redistribuer les fruits d’une surproduction dans les endroits où il y a sous-consommation. Selon moi, ce modèle de justice par le commerce alimentaire mondial est maintenant inadéquat au plan écologique, social et culturel. Cependant, je constate l’amorce d’une réaction en vue de relocaliser la production alimentaire. Évidemment, le modèle commercial domine au plan économique et idéologique, et l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce ( GATT ) favorise sa promotion au sein du système alimentaire mondial, mais il est de plus en plus contesté. Il s’agit de déterminer ce qui motive cette contestation. Nous devons prendre conscience du fait que le principal moteur de l’économie alimentaire est le désir de réaliser des bénéfices grâce aux aliments. En tant qu’êtres humains, nous avons besoin de nourriture pour vivre, mais selon une perspective économique, cette nourriture représente l’appât du gain. Dans nos observations et nos recherches sur ce processus, nous devons tenir compte de la complexité des intérêts sectoriels en concurrence. Dans la plupart des pays, le système alimentaire est fonction des rapports de force entre différents acteurs : agriculteurs, transformateurs, négociants, détaillants, traiteurs, entre autres. Dans nombre de pays, ce pouvoir sur la production agricole passe progressivement des agriculteurs aux agrofournisseurs, des transformateurs aux distributeurs et aux détaillants, et des cuisiniers domestiques aux cuisiniers commerciaux. Ces mutations mettent en évidence un trait général des économies postfordistes, selon lequel le pouvoir appartient au secteur qui joue le rôle d’intermédiaire entre la production et la consommation. Nous en sommes donc à l’ère des négociants. Ce sont eux qui tiennent le haut du pavé, contrairement à l’idéologie courante voulant que le consommateur domine. Cependant, sur certaines questions telles que la sécurité et l’éthique, le nouveau sens civique dont nous venons de parler remet en cause le pouvoir du négociant. Par ailleurs, les intervenants en santé publique s’intéressent de plus en plus à la politique alimentaire. Politique implicite et expliciteLa troisième caractéristique du contexte de la politique alimentaire est la différence entre les politiques implicites et explicites. En temps de guerre, les gouvernements adoptent presque toujours des politiques explicites visant à protéger toute la population, à « bien nourrir les enfants ». La sécurité de l’approvisionnement est une responsabilité nationale. Par contre, en temps de paix, elle devient soudain une responsabilité familiale ; on suppose que les marchés pourront prendre la relève. Parmi les résultats de politiques alimentaires implicites, on relève la détérioration de la santé générale ou l’essor d’une nouvelle pauvreté alimentaire. Personne ne déclare explicitement son intention d’affamer les pauvres, mais, implicitement, ce résultat est inévitable. Soulignons d’ailleurs que l’État reconnaît explicitement sa responsabilité dans certaines circonstances, mais la rejette dans d’autres. Pour les militants, la difficulté consiste à obtenir ces avantages explicites en temps de paix. La politique alimentaire a des répercussions, et il est important de distinguer les politiques délibérées, comme la déréglementation et l’aide à l’industrie, de leurs conséquences non intentionnelles, comme la maladie de la vache folle ou les torts causés à la faune. Dynamique du contrôle des aliments et démocratie alimentaireLa quatrième caractéristique réside dans ce que j’appelle la démocratie alimentaire. J’utilise cette expression pour désigner la volonté d’obtenir un accès plus facile au système alimentaire et de tirer de celui-ci des avantages collectifs. Cette démarche recueille de plus en plus d’appuis un peu partout dans le monde, même dans les pays riches, qui présentent eux aussi des divisions sociales. En définitive, la nourriture est à la fois un symptôme et un symbole de notre organisation personnelle et sociale, un portrait et un microcosme de réalités sociales plus larges. D’un point de vue politique, la dynamique du système alimentaire apparaît logiquement comme une lutte constante entre les forces cherchant à contrôler l’alimentation et les pressions visant à la démocratiser. Il est indéniable, bien que trop simpliste, de dire qu’il s’agit d’un combat entre l’appât du gain et la nécessité de se nourrir. Au fil des ans, j’ai constaté avec intérêt, dans mes études sur la politique alimentaire, que l’on pouvait diviser les forces en présence entre les tenants de l’individualisme et ceux du collectivisme, ou entre les intérêts privés et les intérêts publics. En politique alimentaire, la tendance au contrôle est une pression provenant du haut ; par contre, la démocratie alimentaire, dans une perspective sociétale, représente un ensemble d’exigences provenant de la base. La démocratie alimentaire exerce une influence concrète sur la politique alimentaire. En effet, au cours des deux derniers siècles, marqués par l’industrialisation et la mondialisation, des pressions contraires se sont exercées en vue de donner à la population la possibilité de se nourrir d’aliments adéquats, abordables et sûrs, produits sans cruauté et conformes aux exigences culturelles. Dans tous les pays, la lutte pour la démocratie alimentaire connaît des hauts et des bas, comme en témoigne de façon très claire l’expérience du Royaume-Uni. Au milieu du XIXe siècle ( 1820-1875 ), la population s’opposait à l’altération des aliments et réclamait avant tout des aliments abordables et de bonne qualité. La possibilité de soutenir financièrement la production agricole suscitait également une vive controverse. Vers la fin du siècle, c’est le bien-être alimentaire qui revêtait le plus d’importance. Des années 1890 aux années 1950, des services tels que les repas scolaires et les repas livrés à domicile ont été mis sur pied et sont venus ainsi compléter le salaire social. Aujourd’hui, après deux décennies de réduction et de restructuration de l’aide sociale ( p. ex., compressions budgétaires, élimination des normes alimentaires pour les repas scolaires, admissibilité restreinte aux prestations ), la population recommence à réclamer, entre autres, des aliments propres à la consommation, la protection des droits des pauvres contre la multiplication des supermarchés au détriment des marchés locaux et des aliments abordables. Il ressort donc que l’évolution de la politique alimentaire résulte de l’interaction de forces sociales se livrant une lutte d’influence et de pouvoir. Comme toutes les politiques publiques, la politique alimentaire doit être envisagée dans son contexte historique. Incertitude dans le système alimentaireLa cinquième caractéristique, qui est particulièrement d’actualité, est l’incertitude qui sévit dans l’économie alimentaire. Alors que de puissants joueurs cherchent à prendre le contrôle du système alimentaire, des variables viennent brouiller les cartes. Relevons notamment les changements climatiques, les pressions démographiques, la société de consommation, les conflits internes entre les forces du marché ainsi que les inégalités qu’entraînent la mondialisation et la restructuration des programmes sociaux. Les spécialistes du génie génétique invoquent désormais la croissance de la population, un phénomène étudié en profondeur, pour justifier leurs travaux. La population est effec-tivement un facteur à envisager, mais dont la signification et l’interprétation varient considérablement. Dans des pays tels que la Chine, on remarque qu’une hausse en flèche du revenu disponible donne lieu à des aspirations plus ambitieuses ( pourquoi pas ? ) et à une augmentation de la consommation de viande. Cette tendance transformera l’agriculture en Chine, voire à l’échelle mondiale. Certains agriculteurs américains prévoient que dans l’avenir, l’agriculture intensive ( occidentale ) permettra d’alimenter la production animale en Chine. C’est peut-être une bonne nouvelle pour les producteurs de céréales d’Amérique du Nord, mais l’est-ce aussi pour l’environnement ? Les changements climatiques menacent eux aussi les systèmes alimentaires. Que se passera-t-il si le niveau de la mer monte ? Qu’arrivera-t-il aux cultures ? Une autre incertitude réside dans le contexte commercial. Un torrent de fusions et d’acquisitions continue de déferler dans le monde. Parfois, j’ai l’impression que les grandes entreprises préfèrent s’entredévorer plutôt que de nourrir la planète. Les grandes entreprises nées de ces fusions, qui dominent le marché, risquent de saturer les marchés nationaux et internationaux. Les règlements sur la concurrence qu’ont adoptés certains pays sont inapplicables ou inexistants à l’échelle internationale. Limites de la souveraineté du consommateurLa sixième caractéristique a trait à la souveraineté du consommateur. Comme je l’ai déjà laissé entendre, je crois que cette notion compte parmi les grands mythes de la politique alimentaire de la fin du XXe siècle, et même de l’idéologie néolibérale. En effet, le consommateur est loin d’être souverain. Si c’était le cas, pourquoi n’aurait-on pas vaincu la faim et l’intoxication alimentaire ? Dans The Unmanageable Consumer ( Gabriel et Lang, 1995 ), Yiannis Gabriel et moi-même soutenons que la notion de « consommateur » est trompeuse. Les consommateurs prennent mille et une formes et diffèrent en fonction d’une foule d’aspects : classe sociale, revenu, situation familiale, sexe, goûts, mode de vie, orientation sexuelle, aspirations, entre autres. Ils sont donc très diversifiés, au grand dam des consuméristes. En ce qui concerne les préférences alimentaires, les consommateurs riches de pays différents ont peut-être plus en commun que l’ensemble des consommateurs d’un pays. Dans notre ouvrage, nous avons essayé de dégager des modèles fondamentaux de la consommation en fonction de l’idéologie occidentale. Nous avons constaté que les consommateurs, loin de constituer un groupe homogène, n’ont pas de cohésion collective et ont souvent des intérêts opposés. Par exemple, les organisations non gouvernementales ont tendance à s’adresser aux consommateurs en tant que victimes, militants, citoyens ou même personnes en quête d’identité. Elles nous disent : « Attention, encore une autre supercherie » ou encore « Consommez judicieusement, en suivant notre définition de rapport qualité-prix ; c’est avantageux pour vous et vous serez plus satisfait. » Pour l’industrie alimentaire, les consommateurs sont des sélectionneurs, des communicateurs, des explorateurs et des hédonistes. Cette industrie pousse les gens à s’attarder aux aspects positifs de leur personnalité, à imaginer un modèle de ce qu’ils aimeraient devenir. Trop souvent, les environnementalistes, les travailleurs de la santé et d’autres communicateurs s’adressent à nous en termes négatifs, nous demandant de ne pas faire telle chose, de craindre telle autre. Les différentes facettes de la consommation ne datent pas d’hier. Elles remontent au mouvement coopératif, au milieu du XIXe siècle. Les tenants de ce mouvement étaient d’avis que seul le contrôle du système de production alimentaire permettrait aux consommateurs d’avoir confiance tant dans la qualité des produits que dans leur prix. Ce mouvement a donné un bon coup de barre au secteur alimentaire de l’époque, qui s’était rendu coupable de graves excès, et il fait toujours ressentir ses effets, ayant inspiré la création de nombreux organismes de consommation au fil des ans. En passant, il est risqué, au plan intellectuel, de négliger l’histoire de la politique alimentaire. D’autres avant nous ont très bien su faire face à des problèmes semblables, alors que nous réinventons constamment la roue. Nature de la production et de la distributionJ’ai déjà parlé de la septième caractéristique, mais il convient d’y revenir car elle occupe une place essentielle dans la politique alimentaire contemporaine. La politique alimentaire s’intéresse de plus en plus non seulement à ce que nous mangeons, ou au fait que nous mangions ou non, mais également à la production des aliments. Les débats concernant l’effet des aliments sur la santé, l’environnement, la justice sociale ou le bien-être de la population nous portent à conclure que la nature de la production et de la consommation, et même de la cuisson, a été transformée. Afin de comprendre l’échec des mesures de sécurité et de démocratie alimentaires et les répercussions de la production alimentaire intensive sur la santé et l’environnement, il faut reconnaître que le problème réside dans la nature de la production. Trop souvent, dans le domaine de la politique alimentaire, des forces progressistes telles que les tenants de l’agriculture écologique ou des nouveaux mouvements de santé publique ne se rendent pas compte du fait que leurs préoccupations ont un point commun, c’est-à-dire la nécessité de changer les méthodes de production et de contrôle tout au long de la chaîne alimentaire. Ils ont donc moins d’incidence sur la politique alimentaire qu’ils en auraient s’ils faisaient front commun. Le débat sur l’avènement des produits transgéniques illustre les effets que peut produire le ralliement des forces dans une cause commune. Repenser le rôle de l’ÉtatLa huitième caractéristique du contexte actuel de la politique alimentaire réside dans le fait que les mesures gouvernementales en la matière doivent être centralisées. Une telle affirmation va, il est vrai, à l’encontre du courant de pensée actuel. Cependant, il y a des limites aux améliorations ( que je désigne par l’expression « démocratie alimentaire » ) que l’action individuelle peut favoriser. Bien que, de nos jours, les grands principes du capitalisme soient la liberté d’action et la responsabilité des consommateurs, en réalité, le système alimentaire est centralisé à un point où, à elle seule, chaque personne est essentiellement impuissante. Il est donc plus que temps de repenser le rôle de l’État en matière d’alimentation. Les politiques publiques subissent une américanisation qui les rend favorables à une réduction du rôle de l’État. En Europe, la tradition est tout autre. Depuis la Révolution française, les Européens sont d’avis que l’État doit exprimer la volonté collective. En matière d’alimentation, l’État a réglementé la production, a établi des normes visant à éviter la détérioration et la contamination des aliments et est intervenu dans le fonctionnement du marché. Depuis quelques décennies, ce rôle a été affaibli à un point où « réinventer » l’État signifie le privatiser ou l’abâtardir. Compte tenu des difficultés à franchir en matière de politique alimentaire, la seule solution me semble être pour l’État de jouer le rôle d’arbitre éclairé entre la volonté individuelle et la volonté collective. Seul un État bienveillant et démocratique peut contenir les sociétés agroalimentaires au pouvoir croissant et empêcher leurs pires excès. En effet, si l’on convient qu’il ne faut plus s’en remettre à l’État, mais bien aux marchés, pour assurer le bien commun, on permet en réalité aux entreprises de pénétrer dans le champ d’action de l’État et de le dominer. Cette tendance se confirme de façon évidente dans la réglementation, les entreprises ayant réussi à protéger leurs intérêts dans le cadre de l’établissement de normes, processus soi-disant neutre. Ainsi, au sein d’organismes internationaux comme la Commission du Codex Alimentarius, les représentants des grandes entreprises exercent une influence exagérée. Bref, en tant que chercheurs et personnes concernées, nous devons envisager de façon plus éclairée le rôle de l’État. Un examen de l’évolution du rôle de l’État dans l’alimentation au Royaume-Uni pourrait se révéler utile. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, trois phases d’intervention de l’État dans la politique alimentaire du Royaume-Uni se dégagent :
CentralisationLa neuvième caractéristique est la centralisation, avec les tensions qu’elle cause au plan des politiques. Au Royaume-Uni, j’ai beaucoup contribué au débat sur les institutions gouvernementales, pour les raisons dont je viens de parler. Plus précisément, mes collègues et moi préconisons une réforme de la gestion alimentaire. Les ministères et les comités de notre pays sont dépassés et méritent une réforme. Heureusement, depuis les élections de 1997, on nous promet d’apporter l’une des modifications que nous réclamons, une réforme du ministère de l’Agriculture, des Pêches et de l’Alimentation qui, depuis longtemps, accorde un soutien trop ferme aux producteurs. Dans le cadre de cette véritable saga, nous avons mené une étude sur les systèmes de gestion alimentaire de sept pays, en nous attardant à leurs systèmes de contrôle alimentaire. Cette étude a révélé que dans tous ces pays, le mécanisme de gestion alimentaire était en mutation. On restructurait des organismes et on en fondait de nouveaux. Les institutions existantes ont perdu la confiance de la population, notamment en négligeant l’intérêt public ou en l’assimilant à l’efficacité commerciale. En outre, les institutions gouvernementales n’exercent plus un contrôle suffisant pour résoudre les problèmes causés par les sociétés transnationales ou les chaînes de production et de distribution nouvelles et plus complexes. On est même rendu à douter de la capacité du gouvernement de gouverner. Prenons le cas de la Norvège, dont la politique alimentaire compte parmi les plus progressistes dans les pays industrialisés. En 1975, le pays s’est engagé à soutenir les petits exploitants agricoles et a interdit les colorants alimentaires, azoïques et autres, et toute altération des aliments. Le gouvernement invoquait la protection de la santé et de l’environnement, et l’appui des petites entreprises. La Norvège a d’ailleurs refusé de se joindre à l’Union européenne en raison de la Politique agricole commune. Pourtant, en 1994, elle a signé le nouveau GATT. On exhortait le gouvernement à protéger et à promouvoir le secteur agroalimentaire norvégien, mais en réalité, la politique alimentaire de la Norvège est tributaire d’un système mondialisé. Par exemple, ses règlements sur les colorants alimentaires et sa politique sur les additifs ont été harmonisés avec le régime plus permissif du Codex Alimentarius. Partout l’économie alimentaire se centralise. Les cinq sociétés de céréales les plus importantes au monde détiennent 77 p. 100 du marché mondial ( Cargill en détient plus de 60 p. 100 ) ; pour le thé, les trois premières sociétés dominent 85 p. 100 du marché mondial ; pour le cacao, les trois premières sociétés occupent 84 p. 100 du marché ; et dans les produits agrochimiques, les dix plus grandes entreprises accaparent 90 p. 100 du marché. Partout, les petits exploitants agricoles sont chassés de leurs terres, et la vente au détail est dominée par un nombre décroissant de grandes entreprises. Cette concentration s’opère non seulement à l’échelon national, mais dans plusieurs pays à la faveur de prises de contrôle ou d’alliances stratégiques. Protection de l’environnementLa dixième caractéristique du contexte de la politique alimentaire réside dans le danger possible et, dans certains cas, déjà réel que représente le système alimentaire pour la durabilité de l’environnement. Il s’agit donc de rendre le système plus respectueux de l’environnement. C’est un grand défi qui, selon moi, nécessitera une convergence des analyses publiques et environnementales. Le modèle de production élaboré au cours des 30 à 40 dernières années a des répercussions écologiques de plus en plus marquées. Le monde commence à se diviser en catégories de consommateurs, ce qui soulève des questions cruciales quant à la salubrité de l’environnement et à la santé publique. Au Royaume-Uni, mes collègues et moi menons des recherches sur l’incidence des modes d’achat des aliments. De nos jours, les gens vont 50 p. 100 plus loin qu’il y a 15 ans pour s’approvisionner. Peu font leurs emplettes à pied ; la plupart prennent plutôt leur voiture pour se rendre au supermarché. Cette tendance a des répercussions énormes. Ainsi, le temps que les gens consacrent à leurs emplettes a augmenté depuis 30 ans. Ce temps ne coûte rien aux distributeurs, qui peuvent exercer une plus grande mainmise sur l’économie alimentaire postfordiste. En d’autres mots, le coût du temps consacré aux emplettes et de l’usage des voitures n’est pas reflété dans le prix des aliments. Ce passage des achats locaux aux emplettes à distance se répercute sur la santé, du fait que plus de gens souffrent d’obésité et font usage de combustibles fossiles non renouvelables. De fait, les gens recourent aux combustibles au lieu de consommer des aliments. Par conséquent, la restructuration de l’économie alimentaire contribue à la hausse alarmante des cas d’obésité observés dans la plupart des pays développés, dont l’économie est fondée sur l’automobile. Pourtant, la minceur nous obsède. La culture alimentaire est devenue prétexte à une véritable psychose collective. Le système alimentaire mondial, que l’on dit efficace, pose d’énormes difficultés écologiques. Pour les consommateurs riches, le monde devient un garde-manger. Des haricots verts s’envolent vers les tables du Royaume-Uni au beau milieu de l’hiver en provenance de la Zambie, avec qui la Tanzanie et le Kenya se disputent le privilège de nous nourrir. Il s’agit là d’un rapport néocolonial, qui aboutit à une absurdité écologique que j’ai appelée le problème des « kilomètres-aliments », c’est-à-dire la distance qui sépare le producteur du consommateur. Au Royaume-Uni, il est plus facile pour les supermarchés d’acheter des asperges d’Espagne, à 1 000 km de là, que de s’en procurer dans les Midlands ou le Worcestershire, au cœur du pays. Les aliments venant de loin sont moins chers, mais les coûts énergétiques et environnementaux sont externalisés, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas reflétés dans le prix de vente au détail. C’est grâce à une énergie bon marché que ces aliments se vendent à bas prix, et les plans d’investissement de l’Union européenne accéléreront ce processus. Parmi les initiatives de Jacques Delors, mentionnons le réseau européen d’autoroutes dont la construction a débuté et les trains à haute vitesse. Ces initiatives ont leurs avantages et leurs inconvénients. En l’occurrence, je tiens uniquement à démontrer comment l’investissement de l’État dans le réseau de transport aggrave le problème des kilomètres-aliments. Par ailleurs, les gouvernements membres de l’Union européenne ont signé la Convention sur la biodiversité visant à protéger la biodiversité. C’est tout à fait louable, mais il reste que les principes de la biodiversité ne sont pas appliqués sur le terrain, car il est plus facile et plus économique d’acheter des aliments cultivés en monoculture à l’étranger, où la main-d’œuvre, les terrains et l’eau sont bon marché, que de soutenir une production locale diversifiée. Les régions consommatrices riches siphonnent les aliments produits ailleurs. Cette situation est profondément injuste. Ainsi, l’Union européenne importe des quantités phénoménales d’aliments juste pour nourrir les animaux. C’est de la folie. Les effets écologiques des activités occidentales censément efficaces sont plus profonds qu’ils ne devraient l’être en raison du pouvoir qu’exerce le négociant. Cette efficacité comporte d’énormes inconvénients. Il y a cependant une distinction entre l’alimentation comme consommation et comme acte civique. On nous invite à jouer le rôle de consommateurs ( qui exercent leur pouvoir au point de vente ) et non de citoyens qui ont leur mot à dire dans l’économie alimentaire. À cet égard, la lutte pour la démocratie alimentaire commence à faire rage sur de nouveaux terrains. Ainsi, la question des compétences revêt de plus en plus d’importance. Dans l’avenir, les gens se nourriront-ils ou seront-ils nourris ? Au Royaume-Uni, par exemple, on fait de moins en moins la cuisine, que l’on sache cuisiner ou non. Les entreprises de transformation alimentaire sont d’ailleurs ravies de constater la croissance du nombre de ménages où l’on n’a jamais vraiment fait la cuisine, et où personne ne peut donc enseigner la cuisine aux enfants. Quand on examine l’évolution des techniques de cuisine au cours des 10 000 dernières années, on s’aperçoit qu’une transformation spectaculaire a eu lieu en quelques décennies. Les écoles et l’État sont complices de ce processus, favorisant les compétences en informatique mais non les aptitudes à la vie quotidienne. L’enseignement de nouvelles connaissances ne devrait pas se faire au détriment des autres. Pourtant, dans le programme d’études national du Royaume-Uni, la cuisine n’est plus enseignée en classe. Les enfants apprennent plutôt à concevoir une barre de chocolat, en insistant sur l’emballage. Cet exercice théorique a remplacé l’enseignement de connaissances pratiques. Résumé des caractéristiques du contexte de la politique alimentaireEn somme, le contexte alimentaire me semble dominé par des forces contradictoires, qui forment deux tendances distinctes :
Fondamentalement, deux tendances s’opposent : la société de consommation et le sens civique. Une consommation débridée entraîne une perte de la culture alimentaire, une érosion des nombreux gains réalisés dans la lutte pour l’amélioration de la situation sociale au cours des deux derniers siècles. La consommation représente une relation au sein d’un marché ; le sens civique, par contre, nécessite une lutte permanente pour maîtriser les marchés. Dans une société fondée sur la consommation, le contrôle des aliments échappe à la population ; dans une société axée sur le sens civique, il y a au contraire une quête constante de démocratie alimentaire. J’accorde la préférence à cette seconde société, bien que d’après mes études et mes observations, nous nous dirigions vers la première. Lorsque quelques centaines de sociétés et deux blocs commerciaux régionaux ( l’Amérique du Nord et l’Europe ) dominent la politique alimentaire, quelle autre conclusion pourrait-on tirer ? J’entrevois toutefois l’avenir avec un certain optimisme. De nouveaux objectifs s’imposentPour réaffirmer le sens civique en matière alimentaire, je crois que nous devons fixer de nouveaux objectifs. Il faut améliorer la transparence du processus d’établissement des politiques alimentaires mondiales, nationales, régionales et locales, à défaut de quoi les grandes sociétés domineront le débat et façonneront la politique alimentaire à leur guise. Plus précisément, je crois que nous pouvons nous entendre sur les dix objectifs suivants :
ConclusionQue ce soit au plan intellectuel, politique ou culturel, il y a beaucoup de travail à accomplir, et c’est pourquoi nous traversons une époque si stimulante. Tant dans le Nord que dans le Sud, les questions alimentaires soulèvent un intérêt sans précédent. En outre, des facteurs tels que la biotechnologie et les règles de concurrence suscitent de nouveaux enjeux. Comme toujours, l’objectif consiste à faire en sorte que la politique alimentaire, au lieu d’être constamment refaçonnée par les événements et par les pouvoirs qui la dominent, soit animée par un débat démocratique axé sur des buts à long terme, c’est-à-dire s’échelonnant sur 30 à 50 ans. C’est ce que font les grandes entreprises ; il est temps de les imiter. BibliographieCannon, G., 1992, Food and health: the experts agree, Londres ( R.-U. ), Consumers’ Association Ltd. Gabriel, Y. et Lang, T., 1995, The unmanageable consumer: contemporary consumption and its fragmentations, Londres ( R.-U. ), Sage Publications, 214 p. Lang, T., 1998, « BSE and CJD: recent developments », dans S.C. Ratzan ( dir. ), The mad cow crisis: health and the public good, Londres ( R.-U. ), UCL Press. |
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