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ID : 30613
Ajouté le : 2003-05-28 14:51
Mis à jour le : 2004-11-01 19:04
Refreshed: 2010-03-15 08:07

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SIXIÈME PARTIE : SYSTÈME ALIMENTAIRE AU FÉMININ
Systèmes alimentaires durables : une critique féministe
Préc. Document(s) 26 de 34 Suivant
Penny Van Esterik

Introduction

L’alimentation, acte essentiel, représente le fondement de l’économie. Elle est au cœur des stratégies des États et des ménages, et contribue à perpétuer les relations entre hommes et femmes, dans la famille et au sein de la collectivité. Le partage de nourriture engendre la solidarité ; sa rareté sape le moral et rompt l’harmonie des communautés humaines.

De tout temps et dans toutes les cultures, les femmes ont établi un rapport spécial entre la nourriture et l’appétit, d’une part, et leur image corporelle, l’alimentation et la sexualité, d’autre part. Par le rituel des repas quotidiens, les femmes transmettent des codes culturels sur la nourriture et l’alimentation ( dans le secteur commercial, la plupart des grands chefs sont toutefois des hommes ). Les analystes féministes hésitent à reconnaître la place centrale des femmes et de la nourriture dans les sociétés industrialisées, car elles voient un danger à essentialiser les femmes et à trop insister sur leur rôle nourricier.

Dans le présent document, je résume certains liens entre les femmes et la nourriture et je fais voir comment une analyse féministe peut nous permettre de mieux comprendre le système alimentaire. Dans un document antérieur, j’ai élaboré l’idée de praxis alimentaire ( Van Esterik, 1991 ) sans l’associer aux femmes ; plus tard, j’ai examiné la relation entre les femmes et les soins qu’elles prodiguent ( Van Esterik, 1996 ), sans tenir compte de la praxis. Dans le présent document, je commence à intégrer le sexe et la praxis et je tente, en conclusion, de définir une praxis alimentaire féministe comme outil conceptuel permettant d’orienter les recherches et interventions futures.

Nourriture, identité et concept de soi

L’image que les femmes ont d’elles-mêmes repose souvent sur leur capacité de nourrir leur famille. Élément fondamental de leur concept de soi, ce droit revêt encore plus d’importance pour les femmes des sociétés qui connaissent des changements sociaux rapides et l’insécurité alimentaire. Cette source de pouvoir et d’identité peut disparaître lorsque les femmes n’ont pas accès à la nourriture, lorsque d’autres s’approprient leur droit de nourrir leur famille ou lorsque l’efficacité est valorisée au détriment de l’habilitation. Les femmes ne perdent pas nécessairement ce pouvoir lorsque d’autres, par leur travail, partagent la responsabilité de la sécurité alimentaire du ménage. Cependant, pour les femmes qui sont normalement responsables de nourrir leur famille, l’incapacité de remplir ce rôle équivaut à la torture ( et la privation de nourriture est une forme de torture ). La faim et l’insécurité alimentaire doivent donc être considérées

comme des éléments de la violence que subissent les femmes et être explorées comme une violation des droits de la personne ( voir Waring, 1996 ).

La relation entre les femmes et la nourriture est un phénomène culturel qui, dans les sociétés occidentales industrialisées, est façonné par l’image corporelle. L’anorexie et autres troubles de l’alimentation, de plus en plus répandus dans les sociétés occidentales, affectent surtout les femmes qui font attention à leur ligne. Même les jeunes filles se disent insatisfaites de leur corps. Des recherches psychologiques confirment que les femmes qui mangent moins sont habituellement perçues comme plus féminines, plus jolies et plus préoccupées par leur apparence que celles qui mangent de gros repas ( Chaiken et Pliner, 1987 ). Une étude menée dans le nord de l’Angleterre a révélé que les femmes considèrent la nourriture comme une amie perfide : elles veulent manger pour le plaisir, mais elle se refusent ce plaisir à cause du gain de poids qui pourrait en résulter. Par ailleurs, la nourriture est source de réconfort et de soutien en période de besoin ( Charles et Kerr, 1988, p. 142 ). Les liens complexes entre le stress, la dépression et la consommation compulsive de nourriture chez les femmes sont également bien connus ( Chernin, 1981 ). En colère, les femmes ont faim de nourriture et de justice.

Idéologies alimentaires fondées sur le sexe

Comment notre rapport aux aliments se développe-t-il ? De toute évidence, la socialisation alimentaire est solidement enracinée dans la différentiation sexuelle. Dans une étude d’enfants américains âgés de 10 ans, Roos ( 1995 ) a constaté que, pour les filles, la nourriture est un symbole d’amitié et une façon de créer des liens, tandis que pour les garçons, elle permet d’exprimer la domination et la compétition. Dans certaines sociétés, on apprend aux enfants à partager leur nourriture en très bas âge, surtout avec leurs cadets. La socialisation alimentaire est essentielle à la compréhension des idéologies alimentaires fondées sur le sexe.

Théorie féministe

Plus ou moins fondée sur les sciences humaines et sociales, la théorie féministe éclaire le militantisme en faveur de l’égalité des sexes. Selon les usages en vigueur dans des groupes d’Asie du Sud, je définis le féminisme comme l’ensemble des théories et des mesures visant à mettre un terme à la discrimination fondée sur le sexe, la race, la classe sociale et l’appartenance ethnique. Je me fonde sur quatre principes féministes :

  • La théorie et la pratique sont indissociables.
  • Ce qui est personnel est politique1.
  • La diversité et les différences sont des ressources ; il n’y a pas qu’une seule vérité.
  • La théorie s’appuie sur une réflexion non oppositionnelle et non dualiste.

Il n’est pas étonnant que les féministes hésitent à établir des liens trop étroits entre les femmes et la nourriture ; il s’agit d’une relation controversée qui peut attiser


1 Un homme m’a déjà dit que je ne devrais pas toujours me sentir personnellement visée. Comment pourrais-je faire autrement ?

la colère des féministes à moins de l’analyser avec soin. L’association des femmes avec la nourriture n’est pas simple, comme en témoignent les nombreuses femmes qui souffrent de troubles de l’alimentation, et ne peut être réduite à la notion voulant que l’alimentation relève « naturellement » des femmes. La peur d’essentialiser les femmes et de les réduire au rôle de pourvoyeur alimentaire empêche de nombreuses féministes d’approfondir cette association.

Pour certaines féministes occidentales, la nourriture est pertinente uniquement dans la sphère domestique de reproduction sociale. Pour elles, il est prioritaire de rétablir l’équilibre dans la répartition du travail entre les sexes, en demandant aux hommes d’assumer plus de responsabilités pour la préparation des repas, l’alimentation et le soin de la famille, et de mieux tenir compte du travail des femmes dans la production alimentaire. Des groupes de femmes d’Amérique latine ont réussi à établir des cuisines collectives, mais certaines féministes ont critiqué les organismes d’entraide de ces femmes sous prétexte qu’ils mettent l’accent presque exclusivement sur les tâches féminines traditionnelles et ne remettent pas en question la répartition traditionnelle du travail ( Safa, 1990 ).

Mettre un terme à la réflexion oppositionnelle est un élément important de la réorientation théorique féministe qui ouvre la voie à la réintégration des pratiques quotidiennes et aux connaissances scientifiques objectives. La préparation d’un repas, en tant que pratique réfléchie, allie théorie et pratique, corps et esprit, et reflète la façon dont bien des femmes conçoivent l’alimentation, c’est-à-dire non pas comme l’ingestion d’éléments nutritifs, mais comme un acte de dévouement. L’étude de la nourriture et de l’alimentation a été marginalisée à cause de la logique binaire occidentale, qui favorise, entre autres, l’esprit au détriment du corps, la théorie au détriment de la pratique, l’abstrait au détriment du concret, l’objet au détriment du sujet, le public au détriment du privé, la raison au détriment de l’émotion ( Curtin et Heldke, 1992 ).

Les femmes sont à la fois vulnérables et fortes ; elles sont victimisées et habilitées par la nourriture. Une réflexion non dualiste sur la nourriture nous rappelle que les oppositions ethnocentriques telles que production et reproduction, public et privé, soi et les autres, sont l’héritage de l’étroite pensée binaire occidentale. Les pratiques alimentaires confondent la dichotomie entre production et reproduction et entre public et privé, et font partie de l’économie structurée et de l’économie parallèle. La question de l’allaitement éclaircit ce point de vue. Le corps des femmes est à la fois un moyen de production et un outil de reproduction qui sert à produire des enfants et du lait. Ce travail est à la fois productif et reproductif, public et privé. D’autres pratiques alimentaires confondent la dichotomie entre production et reproduction et entre public et privé. La préparation des repas ne peut être réduite à un acte privé de reproduction sociale lorsque les aliments nécessitent beaucoup d’échanges dans le domaine public, sont redistribués dans le cadre de repas communautaires ou sont échangés entre voisins. Ces actes sont-ils publics ou privés ?

L’alimentation et la préparation des repas abattent ces oppositions. Cependant, nos limites disciplinaires nous confinent dans des cases distinctes, définies par ces mêmes oppositions. La médecine et la gastronomie, la cure et la cuisine, sont séparés, et ces divisions séparent encore davantage les experts des profanes, le plus souvent des femmes ( voir Curtin et Heldke, 1992 ). Faire la cuisine, se nourrir et nourrir les autres participent de la métaphore, de l’habitude et du système, et demandent une épistémologie des relations entre les gens et entre les gens et leur nourriture, et non une épistémologie des relations de cause à effet. La causalité linéaire ne convient

pas au monde des organismes vivants, qui s’adaptent, s’apparentent et apprennent, au lieu de réagir à des lois. Les métaphores mécanistes ne parviennent pas à expliquer convenablement les relations, le globalisme ou la synergie. Faire la cuisine, se nourrir et nourrir les autres sont des métaphores pour l’interdépendance, le dévouement, le soutien mutuel et le plaisir dans un monde où abondent les métaphores pour l’indépendance, la cupidité, l’ambition et la souffrance. Pris hors contexte, des termes comme dévouement, réciprocité et intimité n’ont pas de sens, mais nécessitent une mutation profonde de la pensée.

Création d’une praxis alimentaire féministe

Selon moi, une mutation profonde de la pensée passe par la recherche d’une praxis alimentaire féministe. Paradoxalement, la praxis alimentaire désigne la maîtrise des habitudes de production, de préparation et de consommation des aliments. À partir des principes féministes précités et des multiples formes de sexisme du système alimentaire, je propose les dix éléments suivants comme points de départ :

  1. La praxis alimentaire féministe repose sur des hypothèses non sexistes qui font des femmes les gardiennes du système alimentaire et les intermédiaires entre les aliments produits et les aliments consommés. Cependant, la relation entre les femmes et la nourriture, l’alimentation des autres et la préparation des repas représente une division culturelle, c’est-à-dire non naturelle, du travail. La capacité nourricière s’acquiert le plus souvent en prenant soin des autres, sauf pour ce qui est de l’allaitement, qui représente un acte nourricier paradigmatique.
  2. Au cœur de la praxis alimentaire féministe se trouve la nécessité d’éliminer la faim et d’assurer un approvisionnement d’aliments suffisant pour la survie et la reproduction. Les forces politiques contrôlent l’accès aux denrées alimentaires en permettant à de grandes entreprises de profiter de la décentralisation en favorisant l’hégémonie alimentaire. La praxis alimentaire féministe nécessite donc un examen du pouvoir des femmes en regard du système alimentaire.
  3. La praxis alimentaire féministe n’est pas réductionniste et elle allie les visions concrètes et symboliques des comportements. Les composantes du système alimentaire ( conditions économiques, contexte écologique, catégories culturelles ) ne sont pas classées en ordre d’importance ; elles sont considérées comme les parties d’un tout, à l’intérieur d’un système social, historique et spatial particulier.
  4. La praxis alimentaire féministe adopte le point de vue de l’acteur social ou de la collectivité sociale et examine la relation entre l’organisme et la structure. Le système agit sur la personne et la personne agit sur le système, fournissant à la fois une microperspective et une macroperspective du système alimentaire.
  5. La praxis alimentaire explique à la fois le changement et la continuité. Le changement peut être le fruit des habitudes des gens, qui produisent des résultats attendus et inattendus qui modifient le phénotype ( ou les dispositions ), qui à leur tour transforment les conditions matérielles et les interprétations de ces conditions. La continuité résulte de la stabilité des habitudes de production, de conditionnement, de transformation, de préparation et de consommation des aliments.
  6. La praxis alimentaire définit l’organisation temporelle de ces habitudes aux fins de l’approvisionnement ou de la production, de la préparation, de la distribution et de la consommation des aliments et de l’élimination des déchets. Préparer les aliments, se nourrir et nourrir les autres sont des tâches très ponctuelles et fréquentes qu’on ne peut remettre à plus tard. L’allaitement et l’alimentation complémentaire des bébés en sont des exemples.
  7. Préparer les aliments, se nourrir et nourrir les autres sont à la fois source de plaisir et fardeau ; la ligne de démarcation entre travail et loisir devient floue. Ces tâches peuvent être accomplies par des personnes qui possèdent un large éventail de compétences. Pourtant, elles peuvent tout de même être nourricières si elles sont accomplies avec chaleur et affection. C’est donc dire que la praxis alimentaire féministe tient compte de la façon dont un acte est posé, pas seulement de l’acte lui-même.
  8. Préparer les aliments, se nourrir et nourrir les autres sont des actes physiques qui créent des liens entre les gens. La plupart sont réciproques, en ce qu’ils profitent tant à la personne qui donne les aliments qu’à celle qui les reçoit. La praxis alimentaire met l’accent sur le partage des aliments, l’intimité, le commensalisme, le dévouement et les échanges. Ces pratiques sont donc profondément ancrées dans les structures culturelles du corps et ont une forte charge émotive ( p. ex., nourrir les personnes âgées et les très jeunes personnes ).
  9. La théorie sous-jacente à la praxis est globalement réflexive, favorisant une réflexion critique sur la façon dont « nos » choix alimentaires influent sur les systèmes alimentaires des « autres ». Les travaux scientifiques n’échappent pas à la subjectivité de l’analyste dans la praxis alimentaire féministe.
  10. La praxis alimentaire féministe suppose que la connaissance peut servir à améliorer la qualité de la vie humaine ainsi que les régimes alimentaires. Elle peut donc orienter les actions militantes.

Conclusion

Bateson ( 1972 ) soutient que les problèmes environnementaux procèdent des progrès technologiques, de la croissance démographique et des erreurs de jugement. Ces erreurs de jugement entravent également la sécurité alimentaire mondiale. La praxis alimentaire féministe constitue un pas vers une nouvelle conception des systèmes alimentaires. C’est aux praticiens locaux de déterminer si le fait d’envisager le système alimentaire selon une grille féministe incitera les politiciens à élaborer des mécanismes novateurs pour améliorer la sécurité alimentaire des femmes et, en définitive, des enfants et des hommes également.

Bibliographie

Bateson, G., 1972, Steps to an ecology of mind, New York ( NY, É.-U. ), Ballantine Books.

Chaiken, S. et Pliner, P., 1987, « Women, but not men, are what they eat: the effect of meal size and gender on perceived femininity and masculinity », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 13, n° 2, p. 166-176.

Charles, N. et Kerr, M., 1988, Women, food and families, Manchester ( R.-U. ), Manchester University Press.

Chernin, K., 1981, The obsession: reflections on the tyranny of slenderness, New York ( NY, É.-U. ), Harper and Row.

Curtin, D. et Heldke, L., 1992, « Introduction », dans D. Curtin et L. Heldke ( dir. ), Cooking, eating, thinking: transformative philosophies of food, Bloomington et Indianapolis ( IN, É.-U. ), Indiana University Press, p. 3-22.

Roos, G., 1995, « Relationship between food and gender among fourth-grade children », Crosscurrents, n° 7, p. 97-108.

Safa, H., 1990, « Women’s social movements in Latin America », Gender and Society, n° 4, p. 354-369.

Van Esterik, P., 1991, « Perspectives on food systems », Reviews in Anthropology, n° 20, p. 69-78.

——— 1996, Women and nurture in industrial societies. Proceedings of the Nutrition Society, vol. 56, n° 1B, p. 335-343.

Waring, M., 1996, Three masquerades: essay on equality, work and human rights, Auckland ( Nouvelle-Zélande ), Auckland University Press.







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