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Bill Carman

ID : 28814
Ajouté le : 2003-05-02 8:49
Mis à jour le : 2004-11-05 1:07
Refreshed: 2010-03-15 06:12

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Chapitre 3. L'opulence de l'industrie : « Plus riche que Crésus »
Préc. Document(s) 10 de 37 Suivant

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Sur le plan commercial, la fabrication de cigarettes est une entreprise très lucrative. Une cigarette coûte à peine un ou deux cents à produire et elle peut se vendre avec un gros bénéfice ; mais surtout, la dépendance attache bon gré mal gré la clientèle au produit. C’est un commerce à l’abri des récessions, et d’une ampleur phénoménale. La valeur totale des ventes au détail de tabac au Canada s’est élevée à 9,8 milliards de dollars en 1992 [ 137 ].

Au Canada, malgré une baisse des ventes, les bénéfices de l’industrie du tabac ont de nouveau atteint en 1995 un record sans précédent. Les profits surpassent depuis huit ans les sommets de chacune des années précédentes. Comme l’indique la figure 5, la baisse du tabagisme n’a manifestement pas réduit les bénéfices nets de l’industrie.

Cette rentabilité élevée n’a rien de nouveau. Imperial Tobacco affiche des bénéfices chaque année depuis 19282. Elle réalisait des bénéfices même pendant la Crise de 1929.


2 Les données financières d’Imperial Tobacco ne sont pas disponibles pour les années antérieures.

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Figure 5. Bénéfices combinés avant impôt d’Imperial Tobacco Ltée et de Rothmans Inc., 1986–1995 [ 264 ; 503 ]. Les renseignements sur les bénéfices de RJR–Macdonald Inc. durant toutes ces années ne sont pas disponibles.

Voici ce qu’un dirigeant d’une compagnie américaine a dit de la rentabilité de l’industrie du tabac:

Je vais vous dire ce qui me plaît dans ce secteur. Premièrement, il n’y a pas de surprise. Il n’y a plus rien à dire ni à découvrir sur le commerce des cigarettes ou sur l’industrie du tabac. Il n’y a pas non plus moyen d’écrire un article qui puisse nous faire plus de tort que ce qui s’est déjà écrit. Deuxièmement, aucune nouvelle compagnie n’a envie de se lancer dans le commerce du tabac. Tant mieux. Troisièmement, nous avons les meilleurs partenaires au monde: les gouvernements. Dans de nombreux pays, l’État providence ne peut absolument pas se passer des taxes que lui rapporte la vente de nos produits. [ . . .] Donc, quel que soit l’angle sous lequel on envisage le commerce des cigarettes, il est incroyablement prévisible, c’est un des placements les plus sûrs et par conséquent c’est un excellent commerce à pratiquer — si l’on peut s’accommoder du fait que des gens vont nous détester [ 497, p. 41 ].

L’industrie du tabac au Canada est dominée à 99% par un oligopole de trois multinationales dirigées de l’étranger. Examinons-les à tour de rôle.

Imperial Tobacco Ltée

Installée à Montréal, Imperial Tobacco domine le marché canadien avec 67 % des cigarettes vendues au pays. La compagnie n’a cessé de progresser depuis 1975, alors que sa part du marché était de 36,7% [ 278 ]. Elle appartient en totalité à la société Imasco Ltée, dont le siège social est à Montréal, et qui relève à son tour du conglomérat du tabac basé en

Grande-Bretagne, B.A.T Industries plc ( BAT). Cette société détient environ 41% des actions d’Imasco. Les familles de marques d’Imperial Tobacco les plus vendues sont Player’s et du Maurier qui, à elles deux, accaparent 59% des ventes de cigarettes au Canada. Imperial vend également Matinée, la troisième en importance des familles de marques de la compagnie, ainsi que les cigarettes Cameo, Peter Jackson, Avanti et Médallion. Aux États-Unis, la compagnie sœur d’Imperial Tobacco est Brown and Williamson, entièrement contrôlée par BAT.

Les origines d’Imperial Tobacco remontent à 1895, lors de l’installation à Montréal de l’American Cigarette Company. Peu après, l’American Tobacco Company of Canada Ltd a été créée à la suite d’une fusion entre l’American Cigarette Company et la D. Ritchie & Company, entreprise montréalaise datant de 1885. Au cours des années, l’American Tobacco Company of Canada a obtenu des intérêts majoritaires dans l’Empire Tobacco Company, la B. Houde Company et la Joliette Tobacco Company. En 1907, l’American Tobacco Company a acquis 50 % des actions d’une compagnie qui s’est appelée plus tard la National Tobacco Company, entreprise maintenant bien connue comme fournisseur de tabac sans fumée. Imperial Tobacco a vendu ces actions en 1986 [ 276 ]. En 1908, Imperial Tobacco a été constituée par la fusion officielle de l’American Tobacco Company of Canada et de l’Empire Tobacco Company. En 1912, Imperial Tobacco Ltée a été constituée en société à titre de successeur d’Imperial Tobacco créée en 1908. À ce moment-là, l’intérêt majoritaire dans Imperial Tobacco n’appartenait plus à l’American Tobacco Company, mais à la British-American Tobacco Co.

Au cours des années qui suivirent, Imperial Tobacco a acquis d’autres compagnies de tabac: General Cigar Co. en 1921, une entreprise qui comprenait une autre compagnie, S. Davis & Son ; Tuckett Tobacco Company en 1930, actionnaire majoritaire de Tobacco Products Company of Canada et de Philip Morris Co. Ltd, deux entreprises canadiennes ; Landau & Cormack Ltd en 1936 ; L.O. Grothé en 1942; et Imperial Tobacco Company (Newfoundland ) Ltd en 1949, au moment de l’adhésion de Terre-Neuve à la Confédération. Imperial a acheté les droits canadiens sur certaines marques de commerce à British American Tobacco ( ou BAT ) en 1921, et à la compagnie américaine Brown and Williamson en 1950.

En 1964, quand le débat sur le tabac et la santé a pris de l’ampleur, la compagnie a commencé à diversifier ses activités de crainte que le tabac ne soit en voie de disparition. Imperial Tobacco a acquis des actions dans Canada Foils Ltd, Growers’ Wine Company Ltd, et Welland Winery Ltd. En 1968, elle a acquis Simtel Incorporated et Editel Productions, deux entreprises montréalaises. En 1969, c’était le tour de S & W Foods Inc. de San Francisco et de Uddo & Taormina Corp. du New Jersey. Imperial Tobacco a également acheté Pasquale Bros. Limited (appelée plus tard Unico Foods), un distributeur de produits alimentaires de Toronto. La compagnie a maintenant revendu toutes ces filiales.

En 1970, le nom de la compagnie a changé pour devenir Imasco (IMperial and ASsociated COmpanies ). Imasco Ltée servait de holding à diverses sociétés. Elle a également déjà détenu en totalité ou à titre d’actionnaire important d’autres compagnies dont

Amco Services ( Canada ) Ltd (une compagnie de distributrices automatiques qui a ultérieurement acheté d’autres compagnies de distributrices automatiques ), Chalet Wines, Grissol Foods, Marché aux escomptes S & M Ltée (chaîne de magasins de produits de santé et de beauté à rabais au Québec ), Collegiate Sports ( devenue Arlington Sports ), Red Carpet Coffee Service Ltd, Ski Oberson Boutique Inc., Rancho Francisco, Toltec Foods (fabricant de tortillas), Topmost Foods, Biscuits Montmagny Inc., Henri & fils, PoP Shoppes of America, Inc., The Outdoor Stores, Lido Biscuit Cie Ltée, les opérations canadiennes d’Anco international (fabricant de fromage), La Fromagerie de Comeville inc., Cavalier China & Gift Shops, Burger Chef Systems, Inc., Flame Oil & Gas Ltd, Ingersoll Cheese, Embassy Cleaners, Tinder Box International ( magasins de tabac et de cadeaux), Peoples Drug Stores (des États-Unis) et Canadian Northwest Energy Ltd [ 194 ; 273 ]. En 1995, Imasco vendait les magasins United Cigar Stores qu’elle possédait depuis longtemps.

Un grand nombre de ces investissements ont en fait été de graves erreurs. Les vastes liquidités produites par le tabac ont d’abord permis de faire ces acquisitions, et ces mêmes liquidités ont aussi évité à la compagnie de sombrer avec elles. Un grand nombre des filiales dont Imasco s’est maintenant débarrassée ont perdu de l’argent ou n’ont simplement pas rapporté le genre de bénéfices produits par Imperial Tobacco.

Maintenant, en 1996, Imasco détient des intérêts dans plusieurs grandes entreprises. Elle possède la totalité de Shoppers Drug Mart/Pharmaprix ( la plus grande chaîne de pharmacies du Canada), 98% de Canada Trust (l’institution financière canadienne la plus puissante après les «cinq grandes» banques), Hardee’s (une importante chaîne de restauration rapide aux États-Unis), et Genstar Development (une compagnie de promotion foncière ). Imasco est propriétaire de Shoppers Drug Mart depuis 1978. Depuis cette date, la chaîne de pharmacies s’est agrandie en s’appropriant d’autres pharmacies.

En 1993, le conglomérat Imasco se trouvait, par ses bénéfices, au sixième rang des plus grandes sociétés par actions du Canada. Il n’était surpassé que par Bell Canada, Seagram, et trois banques [ 472 ]. En 1994, Imasco est tombée au 12e rang, dépassée par d’autres compagnies dont les bénéfices connaissent plus de fluctuations que ceux d’Imasco [ 473 ].

Malgré l’apparente diversification d’Imasco, Imperial Tobacco est le grand moteur du succès financier du conglomérat. Même si les recettes nettes d’Imperial Tobacco n’ont représenté que 16 % des recettes totales du conglomérat Imasco en 1994, les bénéfices du tabac ont représenté 51 % du total des gains d’exploitation d’Imasco avant impôt, ce qui ne tient pas compte des bénéfices sur le tabac vendu au détail par les magasins Shoppers Drug Mart.

Le professeur de comptabilité Léo-Paul Lauzon, de l’Université du Québec, a calculé que, pour la période de 1987 à 1993, le total des liquidités apportées à Imasco par Imperial Tobacco a été plus élevé que le total des dividendes versés aux actionnaires d’Imasco pendant la même période [ 345 ]. Il en résulte que non seulement Imperial Tobacco a fourni la totalité des dividendes d’Imasco, mais a aussi fourni des fonds à réinvestir dans d’autres entreprises d’Imasco.

On relève la présence d’un grand nombre de personnalités influentes au Conseil d’administration d’Imasco. En 1996, y siégeaient Bernard Roy, ancien secrétaire principal du premier ministre Brian Mulroney et associé du cabinet d’avocats de Montréal Ogilvy Renault, cabinet dont Mulroney est maintenant un associé ; Rob Pritchard, président de la plus grande université du Canada, l’Université de Toronto ; Russell Palmer, ancien doyen de l’école de commerce Wharton à l’Université de Pennsylvanie. Au nombre des anciens membres du Conseil d’administration on compte Paul Martin, l’actuel ministre des Finances, Bill Bennett, ex-premier ministre de la Colombie-Britannique et Torrance Wylie, ancien directeur national du Parti libéral du Canada. Claude Castonguay, ancien ministre des Affaires sociales du Québec devenu plus tard sénateur progressiste-conservateur, était membre du Conseil dans les années 70. Pauline McGibbon y a également siégé brièvement avant d’être nommée lieutenante-gouverneure de l’Ontario. Mme McGibbon a aussi été longtemps membre du Conseil du Maurier pour les arts d’interprétation, portant maintenant le nom Les Arts du Maurier Ltée, une organisation de mécénat reliée à Imperial Tobacco.

Certains administrateurs ont exercé, durant la même période, des fonctions apparemment en conflit avec leur présence au Conseil d’un géant du tabac. Par exemple, Nan-Bowles de Gaspé Beaubien, administratrice depuis 1987, est aussi administratrice du Programme du Prix humanitaire Terry Fox, un prix qui commémore l’une des victimes du cancer les plus connues au Canada et au nom de qui des millions de dollars sont recueillis chaque année pour la recherche sur le cancer. Murray Koffler, le fondateur de Shoppers Drug Mart, était administrateur au Conseil sur l’usage abusif de la drogue à l’époque même où il siégeait au Conseil d’administration d’Imasco.

Rothmans, Benson & Hedges Inc.

Au second rang des grands fabricants de tabac du Canada se trouve Rothmans, Benson & Hedges Inc. ( RBH). Les familles de marques de la compagnie comprennent Rothmans, Craven «A», Benson & Hedges, Number 7, Belvedere, Mark Ten, Viscount, Dunhill, Black Cat, Sportsman, Peter Stuyvesant, Belmont et Canadian Classics.

Le capital de RBH est détenu à 83 % par des intérêts étrangers. Quarante pour cent du capital appartient à une filiale de Philip Morris, le plus grand fabricant de tabac des États-Unis. C’est l’une des plus grandes entreprises au monde de produits de consommation par ses ventes, non seulement de cigarettes, mais aussi de marques connues telles que les produits Kraft, la bière Miller, le chocolat Toblerone, les céréales Post, le café Maxwell House, les desserts Jell-O, les boissons Kool-Aid et les viandes Oscar Mayer. Philip Morris est également propriétaire de 20% de Molson du Canada.

Les 60% restants du capital RBH appartiennent à Rothmans Inc., une compagnie canadienne de holding qui, par l’intermédiaire d’une série d’autres compagnies de holding, appartient à 71,2 % à Rothmans International B.V., dont le siège est aux Pays-Bas, et qui est elle-même contrôlée par Rupert Family Trusts d’Afrique du Sud. En 1994, il y avait au

total 11 paliers d’entreprises qui s’inséraient entre RBH et l’ultime propriétaire sud-africain [ 574 ].

RBH a été constituée en 1986 par la fusion de deux compagnies: Rothmans of Pall Mall Limited, et Benson and Hedges (Canada) Inc. La première était détenue en majorité par Rothmans International alors que la seconde était une filiale de Philip Morris.

La compagnie a vu sa part du marché rétrécir de façon constante. En 1975, Rothmans et Benson & Hedges occupaient à elles deux 43% du marché de la cigarette. Cette part est tombée à 20% et peut continuer à baisser, en partie parce que les fumeurs de ces marques sont plus vieux que les fumeurs des marques concurrentes.

Benson & Hedges a démarré en Grande-Bretagne en 1873, puis a ouvert une succursale à New York vers 1895 et s’est ensuite étendue au Canada en s’installant à Montréal en 1906. La compagnie n’a commencé à jouer un rôle important que lorsque Benson & Hedges ( Canada ) Ltd ainsi que sa compagnie jumelle à New York se sont fusionnées avec Philip Morris en 1954. En 1961, Benson & Hedges (Canada ) a ouvert une nouvelle fabrique de cigarettes près de Brampton et la compagnie a fait un grand battage publicitaire. En 1962, Benson & Hedges (Canada) achetait Tabacofina of Canada, les fabricants de Belvedere.

Rothmans of Pall Mall a lancé ses opérations au Canada en 1957, époque où sa compagnie mère britannique prenait de l’expansion dans tout le Commonwealth. En 1958, la compagnie mère de Rothmans a acquis un intérêt majoritaire dans Carreras Limited de Londres, en Angleterre. Carreras détenait un intérêt majoritaire dans Canada’s Rock City Tobacco Company. L’entreprise, dont le siège social était à Québec depuis sa fondation en 1899, possédait les marques Craven « A », Black Cat et Sportsman. En 1963, Rothmans of Pall Mall Canada Ltd a acheté toutes les actions de Rock City Tobacco encore en circulation.

Vers la fin des années 60, Rothmans a commencé à se diversifier. À une certaine époque, elle était propriétaire d’Alfred Dunhill of London Ltd (articles et accessoires de luxe) et des brasseries Carling O’Keefe qui, à leur tour, étaient propriétaires de Jordan Valley Wines, de Star Oil and Gas, des Argonauts de Toronto de la Ligue canadienne de football et des Nordiques de Québec de la Ligue nationale de hockey. Carling O’Keefe a été vendue en 1987 et la filiale Dunhill en 1990. RBH concentre maintenant toute son activité sur le tabac.

Tout comme Imperial Tobacco, Rothmans a eu sa part d’administrateurs bien en vue. Le président du Conseil d’administration est le sénateur progressiste-conservateur William Kelly. Il a été nommé membre du Conseil d’administration peu de temps après la victoire des conservateurs aux élections de 1984. Siège également au Conseil Roch Bolduc, un autre sénateur conservateur. Pierre des Marais II est président et chef de la direction d’Unimédia Inc., une entreprise propriétaire de plusieurs quotidiens de langue française, dont Le Soleil à Québec et Le Droit à Ottawa.

Louis St Laurent, premier ministre libéral de 1948 à 1957, a été président du Conseil d’administration de Rothmans pendant la majeure partie des années 60. Au début des

années 60, alors qu’il était déjà président de Rothmans, St Laurent était en même temps président de la Fondation canadienne des maladies du cœur. Il y eut également comme administrateurs : John Wettlaufer, ancien doyen de l’école de commerce de l’University of Western Ontario; Alistair Gillespie, ancien ministre libéral; Robert Winters, ancien ministre du Cabinet libéral de St Laurent. Après son séjour au Conseil d’administration de Rothmans, Winters est retourné à la politique pour devenir ministre du Commerce. Il s’est plus tard porté candidat à la direction du Parti libéral mais s’est fait évincer par Pierre Trudeau.

Joel Aldred, annonceur vedette de la radio et de la télévision qui a enregistré des centaines d’annonces publicitaires pour la cigarette pendant les années 60 et le début des années 70, a siégé au Conseil d’administration de Rothmans [ 502 ]. Maurice Sauvé, ancien ministre libéral et époux de Jeanne Sauvé ( devenue la première gouverneure générale du Canada ), siégeait au Conseil d’administration de Benson & Hedges ( Canada ) avant l’incorporation de cette compagnie dans le groupe RBH. Murray Koffler était membre du Conseil d’administration de Rothmans avant la vente de sa chaîne de pharmacies Shoppers Drug Mart/Pharmaprix à Imasco, dont il est devenu l’un des administrateurs.

RJR–Macdonald Inc.

RJR–Macdonald Inc. arrive au troisième rang des plus grandes compagnies du Canada avec 12 % du marché. Une publication officielle indique que la compagnie appartient à 100 % à sa compagnie mère, RJR Tobacco Consolidated IHC, Inc. des Bahamas, un refuge fiscal des Antilles [ 574 ]. Cette compagnie des Bahamas a de son côté des liens avec la société américaine RJR–Nabisco Inc. et la société R.J. Reynolds Tobacco. Comme Philip Morris, RJR–Nabisco est un immense conglomérat qui vend non seulement des cigarettes, mais aussi des produits de marques très connues comme les arachides Planters, les bonbons Life Savers, les biscuits Oreo, les craquelins Ritz et la margarine Fleischmann.

La part du lion des ventes de cigarettes de la filiale canadienne provient de la famille de marques Export «A». RJR–Macdonald fabrique également les cigarettes de marques Vantage, Macdonald et Contessa Slims, et importe de petites quantités de cigarettes Camel, Winston, Salem et More fabriquées par la compagnie mère américaine.

La compagnie a été fondée sous le nom de Macdonald Tobacco à Montréal en 1858 par W.C. Macdonald qui, pendant de nombreuses années, a dominé l’industrie du tabac au Canada. C’était une entreprise familiale jusqu’à sa vente en 1974 à R.J. Reynolds qui l’a rebaptisée. Il y eut quelques tentatives de diversification, dont l’achat de X-Y Textile Company, mais de nos jours RJR–Macdonald ne s’occupe plus que de tabac. Dans les années 90, la compagnie a commencé à exporter des cigarettes fabriquées en sous-traitance pour la compagnie mère.

Le sénateur libéral Michael Kirby, l’un des grands stratèges et porte-parole de son parti, siège au Conseil d’administration de la compagnie depuis de nombreuses années.

Autre témoin de l’ancienne filière libérale, Jeffrey Goodman est passé du service de presse du premier ministre Pierre Trudeau au service des relations publiques de RJR–Macdonald.

Les autres compagnies

Toutes les cigarettes vendues par d’autres fabricants que les trois grands déjà cités représentent moins de 1 % du marché canadien. Ceci comprend les cigarettes importées ainsi qu’un petit volume de produits fabriqués par Bastos du Canada ltée, dont le siège social est à Louiseville au Québec. Bastos fabrique des marques maison et des produits génériques pour des chaînes d’épicerie et d’autres détaillants. Il existe aussi quelques autres très petits fabricants.

Aucun tabac sans fumée ( tabac à chiquer, à priser ) n’est fabriqué au Canada. Tous ces produits vendus au Canada sont importés. Des marques canadiennes et étrangères se partagent les ventes de cigares qui ont baissé considérablement au cours des années 80 et au début des années 90.

L’opulence des fabricants

Les recettes mondiales des multinationales du tabac exerçant leur activité au Canada atteignent un total de 168 milliards de dollars canadiens ( 123 milliards de dollars américains)3: Philip Morris a des recettes globales de 65 milliards de dollars américains [ 454 ]; BAT, de 21 milliards de livres [49] ; R.J. Reynolds, de 15 milliards de dollars américains [491] ; et Rothmans, de 7 milliards de livres [ 510 ]. Ces sommes monumentales donnent une puissance économique énorme. Leur total est plus élevé que les recettes de n’importe quel niveau de gouvernement au Canada, fédéral ou provincial. Et à l’inverse de nombreux gouvernements, les compagnies de tabac ne ploient pas sous le faix de dettes et déficits écrasants. Il est très intéressant de noter que ces recettes annuelles de 168 milliards de dollars sont plus élevées que le produit intérieur de 180 des 205 états du monde [ 435 ].

Les bénéfices de l’industrie lui permettent également de verser des rémunérations impressionnantes à ses dirigeants canadiens, comme l’indiquent les rapports produits en vertu des lois sur les valeurs mobilières. En 1994, le président d’Imperial Tobacco, Donald Brown, a gagné 758846$ en salaire, primes et autres indemnités. Il avait également la possibilité d’acheter 10 000 actions à 36$ n’importe quand avant le 2 mai 2004. La valeur marchande des actions étant de 36 $ quand cette option lui a été accordée, Brown peut jouir, sans aucun risque, de toute augmentation de la valeur des actions pendant une période de dix ans. Le président d’Imasco, Purdy Crawford, a fait encore mieux avec un revenu total de 2030576$, plus l’octroi d’options d’achat de 24000 actions [ 269 ]. Pour


3 Les taux de change utilisés sont : 1 $US = 1,37 $CAN et 1£ = 2,08 $CAN.

l’exercice financier 1995, le président et chef de la direction de Rothmans, Benson & Hedges Inc., Joe Heffernan, a touché un total de 466 000 $. Il peut en outre bénéficier de régimes incitatifs à long terme [ 508 ].

L’étude du professeur Lauzon [ 345 ] sur les états financiers de l’industrie est révélatrice. Il constate qu’entre 1987 et 1993 les compagnies ont touché près de deux milliards de dollars de bénéfices ce qui, de son point de vue, rend ridicules les politiques antitabac du gouvernement. Les compagnies ont déclaré des dividendes équivalant à plus de 99%, dont 58 % — plus d’un milliard de dollars — sont partis à l’étranger, réduisant ainsi sensiblement la valeur réelle de l’industrie du tabac pour l’économie canadienne. Ces 58% ne comprennent pas un dividende spécial supplémentaire de 99 millions de dollars déclaré par RBH au début de 1994. Chacune de ces compagnies rapporte d’abondantes liquidités. Dans le cas de RBH, les dividendes ont même été plus élevés que les bénéfices.

Lauzon a constaté que les compagnies ne réinvestissaient que très peu de leurs bénéfices au Canada: 17% pour l’ensemble de l’industrie, et pas plus de 5% pour RBH. En pourcentage des ventes nettes, à peine 2,4 % des bénéfices de l’industrie ont été réinvestis au Canada.

Le rendement annuel des actions après impôt dans l’ensemble de l’industrie pour la période en question a grimpé jusqu’à un niveau très élevé de 33,3% [ 345 ]. Le rendement avant impôt sur le capital utilisé en 1993 a été de 84 % pour Imperial Tobacco, 69 % pour RBH, 38 % pour RJR–Macdonald, et 69 % pour l’industrie dans son ensemble [77]. Ce n’est pas mal quand on pense que, pour la même année, les propriétaires d’obligations d’épargne du Canada touchaient des intérêts avant impôt de 6 %.

Pourquoi le commerce du tabac est-il si lucratif au Canada? En s’inspirant du modèle des « cinq forces » du professeur Michael Porter de l’École de commerce de Harvard [ 462 ], on peut considérer le tabac comme une industrie à «cinq étoiles». Premièrement, les acheteurs ont très peu de pouvoir face à l’industrie, y compris devant les augmentations des prix de gros. On compte plus de six millions de consommateurs dispersés dans tout le pays et beaucoup d’entre eux sont en état de dépendance. Les consommateurs n’ont donc pas le pouvoir nécessaire pour empêcher les hausses de prix. Les acheteurs intermédiaires, grossistes et détaillants, sont nombreux et se font normalement concurrence. Deuxièmement, les fournisseurs de l’industrie ont très peu de pouvoir de négociation car les produits qu’ils offrent ( tabac, produits du papier ) sont essentiellement des articles de consommation que l’on peut obtenir chez d’autres fournisseurs. Troisièmement, il existe très peu de substituts de la cigarette — la margarine peut remplacer le beurre, mais très peu de produits peuvent remplacer la cigarette. Il existe bien de la gomme à mâcher et des timbres à la nicotine, mais il s’en vend comparativement très peu.

Quatrièmement, des obstacles considérables entravent l’arrivée de nouveaux concurrents sur le marché. Normalement, des rendements énormes sur l’investissement attireraient de nouveaux concurrents, mais aucune nouvelle entreprise ne s’est lancée dans le commerce canadien du tabac depuis près de 40 ans. Dans un commerce où les marques établies font la loi, elles constituent l’entrave la plus puissante. En présence des marques

existantes et des restrictions publicitaires qui rendent beaucoup plus difficile d’imposer de nouvelles marques, il devient presque impossible de s’introduire sur le marché canadien. En outre, la fabrication et la distribution profitent d’économies d’échelle. La fabrication s’appuie sur une technologie perfectionnée, hautement automatisée et très coûteuse. La distribution exige une armée de vendeurs bien formés qui doivent couvrir tout le pays. Au lieu d’attirer de nouveaux intervenants, l’industrie a resserré ses rangs, passant de quatre compagnies principales à trois, et l’on parle d’autres mesures de rationalisation pour l’avenir. En 1989, le président de RBH, Patrick Fennell, a prédit que les trois grands fabricants du Canada finiraient par n’être plus que deux par fusion de RBH et de RJR–Macdonald [ 581 ; 595 ].

Cinquièmement, on ne se fait concurrence dans l’industrie qu’avec une certaine retenue. Imperial Tobacco domine l’oligopole. Quand elle augmente ses prix, les deux autres compagnies suivent allégrement son exemple. Il n’y a pas eu de guerre des prix depuis 1986. Les restrictions imposées à la publicité — lorsqu’elles existent — ont contribué à émousser la concurrence, même si chaque compagnie paie les détaillants pour qu’ils s’approvisionnent plutôt chez elle et étalent ses diverses marques de façon bien visible.

L’énorme rentabilité des compagnies de tabac leur apporte les liquidités dont elles ont besoin pour rémunérer au prix fort des lobbyistes, des avocats, des spécialistes des relations publiques, des agences de publicité et des scientifiques complaisants. Au dire d’un membre d’une agence de publicité travaillant pour une compagnie de tabac : « Le client est plus riche que Crésus. » Les énormes profits que le commerce du tabac fait miroiter incitent puissamment l’industrie à ne pas réduire ses ventes. Pour combattre les mesures de réglementation du tabac, l’industrie est toujours prête à payer le prix fort. Et comme on le verra au chapitre suivant, il y a belle lurette qu’on essaie de réglementer la consommation du tabac.







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