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La pire des épidémiesLes histoires vécues par Roger, Julie, George et Julieta sont d’autant plus tragiques qu’elles se répètent à des milliers d’exemplaires chaque année. Même si beaucoup de gens croient que le tabac est nuisible, peu mesurent vraiment l’étendue de ses ravages. Chaque année, plus de 45000 Canadiens meurent prématurément des suites du tabagisme [ 182 ; 451 ]. Ce chiffre alarmant dépasse celui des 42 000 Canadiens qui sont morts pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il est également supérieur au nombre total de décès causés chaque année par les accidents de la route, les suicides, les meurtres, le sida et la consommation illicite de stupéfiants [ 370 ]. Pour le sida, on a déclaré en 1993 un total de 998 décès, soit moins que le chiffre record de 1116 en 1992. De 1979 à 1993, le total des décès causés par le sida au Canada s’est élevé à 6439 [ 524 ]. Quant aux accidents de la route, ils ont causé en 1993 un total de 3 601 décès, ce qui inclut les décès attribuables à l’abus de l’alcool [ 603 ]. On a calculé qu’entre 1955 et 2005, le tabagisme aura fait mourir prématurément un total de 12,3 millions de Canadiens [ 451 ]. L’Association médicale canadienne ( AMC) parle en termes vigoureux des effets du tabac sur la santé. Dès 1969, l’AMC avait déclaré que «l’ensemble des dangers auxquels la cigarette expose la santé offre un tableau sans pareil de maladie, d’invalidité et de mortalité ». Elle ajoutait : « Les bénéfices que l’on peut envisager lorsqu’on décide d’abandonner le tabac placent cette décision dans le cadre de la médecine préventive, au même niveau que la pasteurisation du lait, la purification et la chloruration de l’eau et l’immunisation [ 23, p. 689 ]. » Le total annuel des décès reliés au tabagisme a augmenté au cours du siècle au même rythme que l’augmentation de la consommation du tabac. Ce total, rajusté pour une population vieillissante, commence à plafonner pour les hommes, mais continue à augmenter pour les femmes parce que l’augmentation de la consommation chez ces dernières s’est produite plus tard que chez les hommes. Comme il faut normalement plusieurs décennies avant que le tabagisme aboutisse à un décès, ce n’est que passablement plus tard que les taux plus élevés de tabagisme se traduisent par une recrudescence de la mortalité. À l’inverse, il faut un certain temps avant que la baisse du tabagisme se traduise par une diminution de la mortalité [ 359 ]. Même si les gens fument moins, la croissance de la population du Canada et le vieillissement de ses baby boomers signifient que le nombre total de décès reliés au tabagisme continuera d’augmenter dans les prochaines années. Sur la totalité des fumeurs qui meurent prématurément, la moitié mourront avant l’âge de 70 ans et perdront en moyenne 23 années de vie [ 451 ]. Ceux qui mourront après l’âge de 70 ans perdront en moyenne huit années de vie [ 451 ]. Les effets du tabagisme sur la santé sont partiellement illustrés par la figure 1, qui représente la hausse du cancer du poumon depuis 1950. On impute au tabagisme plus de 80 % des cancers du poumon et environ 30 % des décès par cancer. Contrairement à d’autres formes de cancer, celui du poumon est extrêmement meurtrier. Dans l’année qui suit le diagnostic, 66 % des hommes et 62 % des femmes sont décédés. Dans les cinq années qui le suivent, 85% des hommes et 80% des femmes sont décédés [ 302 ].
Figure 1. Taux de mortalité par cancer du poumon sans strate d’âge, hommes et femmes, 1950–1996 [ 303 ; 575 ]. La cigarette provoque aussi le cancer de la gorge, de la bouche, de la langue, des lèvres, du larynx, du pharynx, de la vessie, des reins et du pancréas. On la relie également à plusieurs autres cancers, y compris celui de l’estomac et du col de l’utérus. Si important soit-il comme cause de décès par cancer, le tabagisme provoque un plus grand nombre de décès par crises cardiaques, crises d’apoplexie et autres formes de maladies cardiovasculaires. Des recherches américaines indiquent que 46% de tous les décès reliés au tabagisme sont attribuables à des maladies cardiovasculaires, 26% au cancer du poumon, 14,3 % à la bronchite chronique et à l’emphysème, 7 % à d’autres formes de cancer et 6,7 % à d’autres causes [ 608 ]. Sur le total des décès d’origine cardiaque, 30 % environ sont attribuables au tabagisme. Le tabac est la cause de 80% à 90% des maladies chroniques d’obstruction des poumons et la cause majeure de l’emphysème et de la bronchite chronique. Fumer peut causer l’asthme et l’aggraver. Les employés exposés à des produits chimiques dans leur lieu de travail présentent un risque accru de contracter certaines maladies. Quand un employé fume, les risques qu’il court augmentent de façon considérable et sont beaucoup plus élevés que la simple addition des risques du tabac et de ceux des produits chimiques de son lieu de travail. Par exemple, les taux de mortalité par cancer du poumon ( par 100 000 personnes ) pour les fumeurs exposés à la poussière d’amiante seraient de 602, par rapport à 123 pour les fumeurs non exposés à la poussière d’amiante, à 58 pour les non-fumeurs exposés à la poussière d’amiante, et à 11 pour les non-fumeurs non exposés à la poussière d’amiante [ 543 ]. Le tabagisme chez les femmes enceintes augmente les risques de complications de grossesse, d’hémorragie pendant la grossesse, de fausses couches, d’enfants mort-nés, de naissances prématurées, de faible poids à la naissance et de syndrome de mort subite du nourrisson. On a relié le tabagisme à des pertes d’immunité, à la ménopause précoce, à une baisse de fécondité et à des ulcères de l’estomac. Chez les hommes, il peut entraîner un risque plus élevé d’impuissance. Il peut aussi causer des maladies des gencives et la perte des dents. En arrêtant de fumer, on peut réduire considérablement les risques pour la santé et améliorer son espérance de vie, surtout quand on arrête en pleine jeunesse. On peut ressentir immédiatement les bienfaits de l’abandon du tabac et au bout de quelques jours ou de quelques semaines certains de ses effets sont réversibles, comme certaines difficultés respiratoires. Au bout de trois ans, en moyenne, le risque de mort par crise cardiaque se rapproche de celui des gens qui n’ont jamais fumé. Les risques demeurent néanmoins plus élevés. Par exemple, après dix ans d’abandon, le risque de contracter un cancer du poumon demeure entre 30 % et 50 % de celui des fumeurs invétérés [ 523 ], ce qui est considérablement plus élevé que le risque qu’encourent ceux qui n’ont jamais fumé. Les risques sont plus grands si la personne a fumé longtemps et si sa consommation quotidienne était élevée. En Grande-Bretagne, on a commencé en 1951 l’une des études les plus importantes jamais entreprises sur les conséquences du tabagisme pour la santé [ 170 ]. L’étude a suivi 40 000 médecins pendant 40 ans, notant leur consommation de tabac et, le cas échéant, l’âge et la cause de leur décès. L’étude, publiée en 1994, constate que «la moitié des fumeurs de cigarette invétérés finiront par mourir à cause de leur habitude [ 170, p. 901 ] ». Elle constate également que les études précédentes «avaient sensiblement sous-estimé les risques de la consommation prolongée de tabac [ 170, p. 901 ]». Le tabagisme a été clairement associé à 24 causes différentes de décès. Fait intéressant, les fumeurs risquent moins de mourir de la maladie de Parkinson, sans pour autant qu’on explique pourquoi. Au cours de l’étude, en 1978, on a commencé à noter aussi les habitudes de consommation d’alcool de ces médecins. Par opposition au tabac, l’étude a constaté qu’une consommation modérée d’alcool augmentait en fait l’espérance de vie. Cependant, une consommation plus forte ( plus de trois unités par jour) augmentait les taux de mortalité1. Si l’on considère que la fumée de cigarette contient plus de 4000 produits chimiques, dont au moins 43 sont reconnus comme cancérogènes chez les humains ou les animaux, et d’autres comme toxiques, il n’est pas étonnant qu’elle soit si nocive. Elle contient des substances telles que l’oxyde de carbone ( présent dans les gaz d’échappement d’automobile), l’acétone (présent dans les décapants de peinture), le cyanure d’hydrogène (poison utilisé dans les chambres à gaz), l’ammonium ( utilisé dans les engrais et les nettoyeurs de salle de bains), le mercure, le plomb, le benzène, le cadmium (utilisé dans les batteries d’automobile ), le formaldéhyde, l’arsenic et le toluène ( utilisés dans les solvants industriels [ 553 ; 528 ]). Le tabac non brûlé contient plus de 2500 composés chimiques, ce qui comprend les pesticides appliqués pendant sa culture et les substances qui sont parfois ajoutées au cours du processus de fabrication [ 612 ]. La nicotine elle-même est une toxine puissante qu’on a déjà utilisée dans des insecticides et des raticides. En fait, elle est connue comme poison au moins depuis le XIXe siècle. Chez l’être humain, on estime à aussi peu qu’entre 40 et 60 mg la dose mortelle de nicotine ingérée [ 625 ]. Ce n’est qu’une simple goutte, presque rien. Un fumeur peut absorber plus de nicotine que cela en deux paquets de cigarettes, mais bien entendu la dose est alors diluée. La cigarette inoffensive, cela n’existe pas, pas même les cigarettes dites légères. Les produits du tabac sont les seuls produits légalement disponibles qui soient nocifs quand on s’en sert exactement tel que prévu par le fabricant. L’industrie tue ses meilleurs clients. Outre les dangers pour la santé que l’on vient de décrire, la fumée de cigarette peut jaunir les doigts et les dents, accélérer l’apparition des rides du visage et imprégner les vêtements et les cheveux d’une odeur désagréable. De plus, embrasser un fumeur peut donner l’impression d’« embrasser un cendrier». Pour les non-fumeurs, le goût d’une cigarette que l’on grille est infect. Fumer est une activité qui doit s’apprendre, mais une fois qu’on a appris à fumer, il peut être extrêmement difficile d’arrêter. N’importe quel ancien fumeur vous le dira. Les fumeurs échouent souvent dans leurs tentatives d’arrêter de fumer en raison du besoin intense de nicotine et des 1 Une pinte de bière = deux unités ; un verre de vin = une unité ; 25 mL de spiritueux = une unité. symptômes de sevrage qu’ils ressentent. Il est assez fréquent qu’ils aient « besoin » d’une cigarette le matin, car leur corps en a été privé pendant huit heures. Dans les cas les plus graves et les plus rares, ils ne peuvent même pas passer la nuit sans une cigarette. En 1988, le chef des services de santé des États-Unis a établi que la nicotine est, dans le tabac, la drogue qui crée la dépendance et que les processus pharmacologiques et comportementaux qui déterminent cette dépendance sont similaires à la toxicomanie provoquée par exemple par l’héroïne et la cocaïne [ 611 ]. Des données recueillies par Imperial Tobacco en 1989 montrent que 43% des fumeurs avaient essayé d’arrêter de fumer au cours des six mois précédant l’enquête mais que seulement 1,8% de tous les gens concernés y étaient parvenus [ 278 ], ce qui prouve clairement le pouvoir de la nicotine. Même après une intervention chirurgicale pour le cancer du poumon, près de la moitié des fumeurs recommencent à fumer. Une étude a constaté que quelque 40% des fumeurs qui ont subi l’ablation du larynx avaient refumé [ 250 ]. Beaucoup de gens considèrent le tabac comme une substance qui mène à la consommation de drogues illicites. Des recherches révèlent que la prévention de la consommation du tabac peut avoir pour effet de réduire l’attrait des drogues illicites [ 611 ]. Les fumeurs ne sont pas les seuls à subir les ravages du tabac. Les non-fumeurs subissent les effets nocifs de la fumée des autres, connue sous le nom technique de fumée de tabac ambiante ( FTA) mais que l’on désigne parfois comme tabagisme passif ou involontaire. Elle comprend à la fois la fumée qui se dégage du bout allumé de la cigarette et les bouffées de fumée exhalées par le fumeur. Il convient de noter ici qu’elle peut causer un cancer mortel du poumon chez des non-fumeurs ne souffrant d’aucune autre maladie. Elle est particulièrement nocive pour le système respiratoire des enfants. La cigarette n’est pas le seul produit du tabac à être nocif. Les cigares, le tabac à pipe et le tabac sans fumée (tabac à chiquer et à priser) ne sont pas des substituts sans danger à la cigarette. Tous ces produits peuvent causer le cancer dans la région de la bouche, y compris le cancer des lèvres et de la langue. Nul ne doit se croire à l’abri des risques du tabagisme. Parmi ses victimes, on peut citer le roi George VI, le musicien Nat «King» Cole, l’acteur Humphrey Bogart, l’actrice Betty Grable, le cinéaste Walt Disney, le « Marlboro Man » Wayne McLaren, R.J. Reynolds — le président-directeur général d’une compagnie de tabac — ainsi que ses descendants R.J. Reynolds Jr. et R.J. Reynolds III. Conséquences économiques ou autres non reliées à la santéLes non-fumeurs sont aussi des contribuables qui doivent assumer leur part des frais médicaux résultant du tabagisme. Santé Canada estime que les frais directs de soins de santé attribuables au tabagisme se sont élevés à trois milliards de dollars en 1993. Si l’on ajoute à ce chiffre les pertes de productivité, y compris les revenus dont les ménages sont privés, on atteint le total de 11 milliards de dollars [ 531 ]. Aux États-Unis, les chercheurs ont évalué à 52 milliards de dollars américains les coûts des soins de santé attribuables au tabagisme. Si l’on ajoute la perte de productivité, le fardeau économique total s’élève à plus de 100 milliards de dollars américains [ 439 ]. Les cigarettes provoquent des incendies qu’on aurait pu éviter. Ces incendies causent des millions de dollars de dommages à la propriété et à l’environnement, blessent ou tuent des victimes innocentes, mettent en danger la vie des pompiers et accroissent en général les primes d’assurance-incendie. Outre l’ampleur effarante des pertes économiques provoquées par le tabac, il faut tenir compte de coûts intangibles non négligeables. Il est impossible de chiffrer en dollars les douleurs et les souffrances causées par la maladie, le chagrin que provoque la perte d’un ami ou d’un être cher ou la crise financière découlant du décès d’un soutien de famille. Le tabac endommage l’environnement qui doit absorber quelque deux milliards de paquets de cigarettes vides chaque année, plusieurs milliards d’enveloppes externes de plastique et de papier métallique ( conservant la fraîcheur du produit ) et environ 50 milliards de mégots de cigarettes, sans compter l’air vicié à l’intérieur des maisons ou les dégâts produits par les incendies de forêt. Les mégots sont souvent composés d’étoupe d’acétate de cellulose, une substance guère biodégradable. On abat chaque année une énorme quantité d’arbres pour fabriquer le papier à cigarette, les emballages, les cartons, les boîtes d’expédition, les allumettes et les cartons d’allumettes. La position de l’industrieMalgré l’avalanche d’informations sur les méfaits du tabac pour la santé, l’industrie du tabac persiste à nier que la consommation de ses produits soit nocive. Elle nie que le tabac soit une cause démontrée du cancer du poumon ou de toute autre maladie, que quiconque soit jamais mort du tabagisme, que la nicotine crée une dépendance ou que la fumée de tabac ambiante soit nocive. Les multinationales entretiennent une conspiration sans failles, quels que soient le pays ou la compagnie. Depuis les années 50 jusqu’aux années 60, et même plus tard, l’industrie canadienne a soutenu avec acharnement que le tabac ne provoquait pas le cancer du poumon. Elle proposait d’autres explications de la hausse de ce cancer, comme la génétique, l’existence d’un virus, le régime alimentaire ou la pollution de l’air. Bien qu’ayant reconnu depuis longtemps une « association statistique » ( parfois appelée « risque » ) entre le tabagisme et le cancer du poumon, l’industrie a toujours soutenu que les statistiques ne prouvent pas la relation de cause à effet. Elle soutient que même s’il est vrai que les fumeurs sont statistiquement plus nombreux que les non-fumeurs à être atteints de cancer et de maladies cardiaques, la cause de ces maladies pourrait s’expliquer par d’autres facteurs. La position de l’industrie demeure la même aujourd’hui, mais elle fait maintenant de son mieux pour éviter de parler de tabagisme et de santé. Elle sait qu’elle perdrait toute crédibilité en affirmant qu’ « il n’est pas prouvé que le tabagisme provoque le cancer du poumon ». À propos de la fumée de tabac ambiante, cependant, les représentants de l’industrie prennent l’offensive. Ils nient ses dommages avec autant de vigueur qu’ils le faisaient pour le tabagisme en soutenant qu’il n’existe aucun «consensus scientifique» à ce propos. Ils veulent donner l’impression que le débat reste ouvert, dix ans après que le chef des services de santé des États-Unis ait affirmé, dans son rapport de 1986, que la FTA pouvait provoquer le cancer du poumon. Beaucoup de gens ont du mal à croire que l’industrie persiste à nier les méfaits du tabac pour la santé. Voici pourtant quelques exemples qui méritent d’être cités: en 1987, Jean-Louis Mercier, alors président d’Imperial Tobacco, a comparu devant un comité de la Chambre des communes qui lui a demandé s’il croyait que des Canadiens meurent de maladies reliées au tabac. Sa réponse : « Non [ 392, p. 13: 29 ] ». Et il a ajouté : « Le rôle qui revient au tabac ou au tabagisme dans la naissance et l’évolution de ces maladies demeure très incertain. La question n’a pas encore été résolue [ 392, p. 13: 22 ] ». Patrick Fennell, président de Rothmans, Benson & Hedges Inc., a affirmé : « La science n’a pas établi qu’il y a une relation de cause à effet entre le tabagisme et la maladie [ 192, p. 13: 23 ] ». Voici maintenant la traduction d’un extrait d’émission diffusée en 1994 par le réseau anglais de la Société Radio-Canada ( CBC ) à son émission de radio Sunday Morning entre la journaliste Lynn Glazier et Rob Parker, grand meneur du lobby de l’industrie en sa qualité de président du Conseil canadien des fabricants des produits du tabac ( CCFPT) :
Une autre fois, en 1994, Rob Parker a brusquement quitté le plateau d’une émission de télévision ( CBC Midday ) au beau milieu d’une entrevue quand David Sweanor, de l’Association pour les droits des non-fumeurs, lui a posé une question sur le tabac et la santé. Parker a déclaré que cette question violait une entente conclue avant l’émission. Toujours en 1994, le porte-parole d’Imperial Tobacco, Michel Descôteaux, affirmait à CTV National News : « Nous ne disons ni que le tabac est bon pour la santé ni qu’il est mauvais pour la santé. Nous disons simplement que dans l’état actuel des connaissances, nul ne le sait [ 147 ]. » Cette année-là, lors de l’Assemblée annuelle de la société Imasco, la compagnie mère d’Imperial Tobacco, on a demandé à son président, Purdy Crawford, combien de décès étaient causés par la consommation du tabac. «Nous n’avons pas d’opinion à ce sujet», a-t-il répondu [ 244, p. D2 ]. Quand une autre personne lui a demandé quelle serait la réaction de la compagnie si l’on prouvait un jour que le tabac provoque le cancer du poumon, Crawford a esquivé la question et coupé la parole à l’intervenant, sous les applaudissements nourris des actionnaires réunis au chic Monument national de Montréal. Dans le numéro de novembre-décembre 1994 du bulletin The Leaflet, une publication d’Imperial Tobacco destinée à ses employés et à leur famille, un article sur le débat concernant le tabac et la santé contenait l’extrait suivant:
L’industrie s’efforce depuis des années de semer la confusion. Elle voulait entretenir le doute sur les risques pour la santé alors qu’aucun doute n’est justifié. L’industrie mène une campagne constante pour abuser le public en l’inondant de renseignements erronés visant à occulter le côté indésirable de ses produits et à protéger les énormes bénéfices de ses membres. Si les consommateurs ne croient pas aux méfaits du tabagisme, ils sont moins portés à arrêter de fumer. Si les politiciens n’admettent pas l’existence des méfaits du tabac pour la santé, ou sous-estiment ces méfaits, ils sont moins portés à adopter des lois pour la réglementation du tabac. À propos des coûts du tabac pour l’économie, Imperial Tobacco a commandé en 1994 une étude à l’économiste Jean-Pierre Vidal dans le but de répondre à d’autres études démontrant que le tabac entraîne une perte nette pour l’économie. Vidal a déclaré que les décès causés par le tabac sont bénéfiques pour l’économie car les gens meurent avant de devenir une charge pour la société [ 624 ]. Ce rapport a bien entendu soulevé un tollé de critiques. Faut-il fermer les hôpitaux pour enfants afin de réaliser des économies ? Devrait-on refuser les soins de santé à tous les Canadiens de 55 ans et plus ? Imperial Tobacco s’est empressée de répondre qu’elle n’était pas d’accord avec l’étude — ce qui est évident puisqu’elle nie que la cigarette tue — et a proclamé que l’étude n’était pas destinée à la publication. Les tendances du tabagisme au CanadaSelon les données d’Imperial Tobacco, le pourcentage de fumeurs canadiens de 15 ans et plus a baissé de 47 % en 1971 à 29 % en 1993 [ 278 ]. La figure 2 représente l’ensemble de la tendance. Le taux le plus élevé de prévalence chez les hommes était de 62 % en 1960 ; il était de 40 % pour les femmes en 1974. La consommation par personne ( de 15 ans et plus ) — c’est-à-dire le nombre moyen de cigarettes fumées par personne ( y compris celles qu’on roule soi-même ) — est peut-être une meilleure mesure de l’usage de tabac car elle tient compte à la fois du nombre de
Figure 2. Fréquence du tabagisme chez les adultes (15 ans et plus) pour les hommes, les femmes, et les hommes et les femmes, 1958–1993. Sources: de 1958 à 1970, Rose (1981)[496]; de 1971 à 1989, Imperial Tobacco (1989) [ 278 ]; de 1990 à 1993, Imasco (1993, 1994) [ 266 ; 268 ] fumeurs et de la quantité fumée par jour. Ces taux ont atteint un sommet en 1966, ils ont ensuite baissé lentement, de façon irrégulière, jusqu’en 1982, puis ils ont amorcé une baisse spectaculaire jusqu’en 1993, avant d’enregistrer en 1994 une légère remontée attribuable au coût moindre du tabac résultant de la baisse des taxes. La figure 3 illustre cette tendance. Malgré la baisse des taux de consommation, la croissance démographique a permis aux compagnies de tabac d’augmenter l’ensemble de leurs ventes jusqu’en 1982. Ce fut le point culminant des ventes totales de tabac au Canada, qui atteignit 73 milliards de cigarettes (ce qui comprend celles qu’on roule soi-même). En 1995, si on compte la contrebande, il s’est vendu environ 51 milliards de cigarettes, bien qu’il soit impossible d’obtenir un chiffre exact à cause justement de la contrebande. La répartition des fumeurs varie considérablement selon les divers groupes de population. Un sondage effectué par Santé Canada en 1994 a révélé que si 31 % des Canadiens de 15 ans et plus fumaient ( 6,6 millions de fumeurs ), le pourcentage variait du taux le plus bas ( 25 % en Colombie-Britannique ) au taux le plus haut (38% au Québec ). Les fumeurs se répartissaient à raison de 32 % pour les hommes et 29 % pour les femmes. Les hommes ont déclaré qu’ils fumaient en moyenne 21 cigarettes par jour, par rapport à 17 pour les femmes, mais les chiffres réels sont plus élevés que ceux qui ont été déclarés. Parmi les 31 % de fumeurs, 25 % fumaient tous les jours et 6 % fumaient de temps à autre. La fréquence baissait de façon générale avec l’âge, conséquence des abandons réussis et des
Figure 3. Consommation de cigarettes par personne (15 ans et plus) au Canada (y compris les cigarettes qu’on roule soi-même), 1921–1995. La consommation des années 90 comprend les chiffres estimés de la contrebande. Ces résultats sont donc incertains. Les importations, qui sont très basses, n’ont pas été incluses. Sources: pour les ventes légales, Goodyear (1994) [ 222 ] et Statistique Canada (1995, 1996) [ 568 ]; pour le contrebande, Conseil canadien des fabricants des produits du tabac (1993) [138], Lindquist Avey Macdonald Baskerville Inc. (1993, 1994) [ 354–356 ], Imasco Ltée (1996) [ 272 ], et calculs personnels. décès prématurés: 38% des 20 à 24 ans fumaient, par rapport à 34% des 25 à 44 ans, 29 % des 45 à 64 ans, et 16 % des 65 ans et plus. Chez les 15 à 19 ans, 29 % fumaient [ 526 ]. Une étude de 1991 a constaté des taux exceptionnellement élevés de tabagisme chez les Autochtones : 56 % des Amérindiens et 72 % des Inuit fumaient [ 533 ], des taux qui figurent parmi les plus élevés au monde. Le tabagisme baisse en fonction du niveau d’instruction : si 33 % des gens qui n’ont pas fréquenté l’école secondaire fument, on n’en trouve que 19% chez les diplômés universitaires. Chez les hommes, 4% fument le cigare, 2% fument la pipe et 1% consomment du tabac à chiquer ou d’autres formes de tabac sans fumée [ 526 ]. La figure 4 illustre la tendance de l’usage du tabac chez les jeunes. On a observé une régression assez importante de la consommation de cigarettes chez les jeunes dans les années 80. Il faut noter que 5,9 millions de Canadiens sont d’anciens fumeurs ( 27 % de la population de 15 ans et plus ). Sur les 6,6 millions de fumeurs actuels, 4,9 millions ( 74 %) ont essayé sérieusement d’arrêter en s’abstenant de fumer pendant au moins une semaine [ 525 ]. Chez les fumeurs actuels, les plus jeunes sont plus nombreux que leurs aînés à avoir essayé d’arrêter au cours des trois derniers mois : 29% chez les 15 à 19 ans, 22 % chez les 20 à 24 ans et environ 10% chez les 25 ans et plus. Les fumeurs plus âgés sont peut-être moins portés à essayer d’arrêter en raison d’échecs antérieurs. S’ils avaient réussi
Figure 4. Fréquence de la consommation du tabac chez les jeunes Canadiens entre 15 et 19 ans, de 1965 à 1994, selon des sondages du gouvernement. Source: Centre national de documentation sur le tabac et la santé [97]. À noter que l’Enquête de 1994 sur le tabagisme chez les jeunes indiquait, chez les jeunes de 15 à 19 ans, une consommation de 23% pour les hommes et de 24% pour les femmes [ 532 ], des résultats inférieurs à ceux de l’Enquête sur le tabagisme au Canada qui fait l’objet de la figure. à arrêter de fumer, ils ne seraient plus au nombre des fumeurs. Parmi les consommateurs de dix cigarettes ou moins par jour, 30% ont essayé d’arrêter au cours des trois derniers mois, par rapport à 5% des consommateurs de 11 à 25 cigarettes par jour [ 526 ]. Dans l’ensemble, la bonne nouvelle est que le tabagisme est en régression. La mauvaise nouvelle est que 6,6 millions de Canadiens continuent de fumer. La mauvaise nouvelle est encore pire quand on songe que des dizaines de milliers d’adolescents commencent à fumer chaque année. Même sans compter la dépendance créée par la nicotine, comment se fait-il que tant de jeunes commencent à fumer et que tant de gens continuent à fumer ? C’est dans une grande mesure en raison de la richesse, de la puissance et de l’habileté des compagnies de tabac — les suppôts de la mort. |
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