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1.1 L« intervention humanitaire » a toujours suscité des controverses, que ce soit par sa présence ou par son absence. Les événements de 1994 au Rwanda ont exposé au grand jour toutes les horreurs auxquelles peut conduire linaction. Le Secrétariat de lONU et certains membres permanents du Conseil de sécurité avaient que des responsables liés au gouvernement de lépoque étaient en train de préparer un génocide; des forces des Nations Unies étaient présentes, certes en nombre insuffisant au départ; et il ne manquait pas de stratégies crédibles propres à empêcher, ou du moins à limiter grandement, le massacre qui a suivi. Mais le Conseil de sécurité a refusé de prendre les mesures voulues. La volonté internationale le courage civique a fait défaut au plus haut niveau. Cette carence na pas simplement eu pour conséquence une catastrophe humanitaire pour le Rwanda : le génocide a déstabilisé toute la région des Grands Lacs, et cet effet déstabilisant perdure. Du coup, de nombreux peuples africains en ont conclu quau-delà de tous les beaux discours sur luniversalité des droits de lhomme, certaines vies humaines ont beaucoup moins dimportance que dautres aux yeux de la communauté internationale. 1.2 Le Kosovo où il y a eu intervention, en 1999 a focalisé lattention sur tous les autres aspects du problème. Cette opération a en effet soulevé des questions de grande importance touchant la légitimité de l intervention militaire dans un État souverain. La cause était-elle juste? Les violations des droits de lhomme que les autorités de Belgrade avaient commises ou menacé de commettre étaient-elles suffisamment graves pour justifier une intervention extérieure? Cette intervention extérieure na-t-elle pas été manipulée par les séparatistes pour promouvoir leurs propres objectifs politiques? Avait-on réellement épuisé toutes les voies de règlement pacifique du conflit? Lintervention était-elle dûment autorisée? Comment pouvait-on justifier que le système des Nations Unies soit occulté et marginalisé par « une coalition de bonne volonté » agissant sans laval du Conseil de sécurité? Vu la manière dont elle a été menée, lintervention na-t-elle pas en fait aggravé la situation humanitaire à laquelle elle était censée remédier? Ou bien alors tout à fait à linverse ne pouvait-on pas dire que si lOTAN nétait pas intervenue, le Kosovo serait devenu le théâtre, au mieux, dune guerre civile sanglante et déstabilisatrice sans fin et, au pire, dun massacre génocidaire analogue à celui que la Bosnie avait connu quatre années auparavant? 1.3 Le cas de la Bosnie, et en particulier lincapacité des Nations Unies et dautres instances à empêcher le massacre de milliers de civils réfugiés dans les « zones de sécurité » de lONU à Srebrenica, en 1995, constitue un autre exemple de situation qui a eu des répercussions importantes sur le débat politique actuel concernant lintervention à des fins de protection humaine. Si le principe est que lintervention équivaut à une parole donnée à un peuple dans le besoin, alors cette parole a été cruellement trahie. Léchec, puis le retrait des opérations de paix des Nations Unies en Somalie, en 1992-1993, constitue un autre exemple dintervention internationale destinée à sauver des vies et à rétablir lordre qui a subi elle-même les conséquences désastreuses des déficiences de sa planification, des erreurs commises dans son exécution et de sa dépendance excessive par rapport à la force militaire. 1.4 Ces quatre affaires ont coïncidé avec une période où, la guerre froide ayant cessé, les attentes dune action collective efficace étaient plus grandes. Ces quatre cas Rwanda, Kosovo, Bosnie et Somalie ont tous eu de profondes répercussions sur la manière dont le problème de lintervention est perçu, analysé et défini. 1.5 Les grands axes du débat politique actuel, qui est constamment relancé au Siège de lONU, à New York, et dans diverses capitales de par le monde, sont désormais suffisamment clairs. Il y a ceux qui estiment que la communauté internationale nintervient pas suffisamment, et ceux pour qui elle intervient trop. Daucuns considèrent que le seul vrai problème consiste à faire en sorte que les interventions coercitives soient efficaces; pour dautres, il est bien plus important de se poser les questions de la légalité, du respect des règles et du risque dutilisation abusive des précédents. Pour certains, ces nouvelles interventions annoncent un monde nouveau où les droits de lhomme passent avant la souveraineté des États; pour dautres, elles ouvrent la voie à un monde où les grandes puissances piétinent allègrement les plus faibles, manipulant le discours de lhumanitarisme et des droits de lhomme. Cette controverse a mis à nu des clivages de fond au sein de la communauté internationale. Dans lintérêt de toutes les victimes qui souffrent et meurent lorsque des dirigeants ou des institutions sont défaillants, il est capital que ces clivages cessent dexister. 1.6 Sadressant aux participants à la 54e session de lAssemblée générale des Nations Unies, en septembre 1999, le Secrétaire général de lONU, Kofi Annan, sest interrogé sur les « perspectives de la sécurité humaine et de lintervention au siècle prochain ». Il a rappelé lincapacité du Conseil de sécurité dagir au Rwanda et au Kosovo et a exhorté les États Membres de lONU à « trouver un terrain dentente dans ladhésion aux principes de la Charte et dans la défense active de notre condition commune dêtres humains ». Le Secrétaire général a fait valoir que « si la conscience collective de lhumanité ne trouve pas dans lOrganisation des Nations Unies sa plus grande tribune, elle risque fort de rechercher ailleurs la paix et la justice ». Dans le rapport du Millénaire quil a présenté à lAssemblée générale de lannée suivante, il a reformulé le dilemme et réitéré son exhortation : si lintervention humanitaire constitue effectivement une atteinte inadmissible à la souveraineté, comment devons-nous réagir face à des situations comme celles dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica et devant des violations flagrantes, assives et systématiques des droits de lhomme, qui vont à lencontre de tous les principes sur lesquels est fondée notre condition dêtres humains? 1.7 En septembre 2000, le Gouvernement canadien, répondant à lexhortation du Secrétaire général, a annoncé la création de la présente Commission internationale de lintervention et de la souveraineté des États (CIISE). En tant quorgane indépendant, nous avions de manière générale pour mandat de favoriser une meilleure compréhension de la difficulté de concilier lintervention à des fins de protection humaine et la souveraineté; nous devions plus précisément oeuvrer à lémergence dun consensus politique mondial sur la manière de passer de la polémique souvent synonyme de paralysie à laction dans le cadre du système international, en particulier par lentremise des Nations Unies. La composition de la Commission était censée refléter équitablement les perspectives des pays développés et des pays en développement et faire en sorte que nous soyons représentatifs dun large éventail dorigines géographiques, de points de vue et dexpériences et que nos opinions, du moins dans un premier temps, correspondent aux grands axes du débat international actuel. Si nous parvenions à un consensus entre nous, il y aurait au moins une chance que nous puissions encourager la constitution dun même consensus à léchelle de toute la communauté internationale. 1.8 La Commission sest réunie pour la première fois le 5 et 6 novembre 2000, à Ottawa. Une stratégie a été définie à cette occasion pour nous permettre de nous acquitter de notre mandat dans un délai dun an, étant entendu que nos méthodes de travail devaient être transparentes, ouvertes et globales. Le Gouvernement canadien a appuyé la création dune direction de la recherche et, avec le concours de plusieurs autres gouvernements et de grandes fondations, il a parrainé et organisé une série de tables rondes régionales et de consultations nationales destinées à mettre la Commission en contact avec des points de vue multiples et variés tout en contribuant dans le même temps à tenir lopinion publique au courant de nos travaux et de nos objectifs. Laccent a été plus particulièrement mis sur la nécessité de faire en sorte quoutre les vues des gouvernements, des organisations intergouvernementales et non gouvernementales et des représentants de la société civile, celles des populations touchées soient entendues et prises en considération. 1.9 La Commission était fermement résolue, dès le départ, à procéder aux consultations les plus larges possibles à léchelle mondiale, notamment dans les cinq pays membres du Conseil de sécurité. En conséquence, pendant cette année, des tables rondes et des consultations ont été organisées à Beijing, au Caire, à Genève, à Londres, à Maputo, à New Delhi, à New York, à Ottawa, à Paris, à Saint-Petersbourg, à Santiago et à Washington. Chacune de ces réunions a été loccasion de débats animés et instructifs qui sont récapitulés dans le supplément au présent rapport. Par ailleurs, les membres de la Commission et de léquipe de recherche ont participé à titre individuel à un grand nombre de conférences et de séminaires souvent sur invitation spéciale ou en qualité de représentant de groupe. La Commission sest aussi particulièrement attachée à consulter un échantillon largement représentatif de la réflexion et de la pratique universitaires; une bonne partie de ces analyses et de ces avis est consignée dans les documents de recherche et la bibliographie figurant dans le même supplément. LES MUTATIONS DU CONTEXTE INTERNATIONAL1.10 Les enjeux et préoccupations du XXIe siècle posent des problèmes nouveaux et, souvent, fondamentalement différents de ceux auxquels le monde devait faire face en 1945, lorsque lOrganisation des Nations Unies a été fondée. À mesure que des réalités et des défis nouveaux sont apparus, on a également assisté à lémergence dattentes nouvelles sur le plan de laction et des nouvelles normes de comportement dans les affaires nationales et internationales. À titre dexemple, depuis quont eu lieu les attentats terroristes perpétrés le 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone, il ne fait aucun doute que la guerre dans laquelle le monde doit sengager aujourdhui contre le terrorisme une guerre sans frontières contestées, menée contre un ennemi en grande partie invisible est sans précédent dans lhistoire de lhumanité. 1.11 Des institutions internationales nouvelles et nombreuses ont été créées pour faire face à ces mutations. Or, dans des domaines clés, les mandats et les moyens de ces institutions internationales nont pas évolué aussi rapidement que les besoins de la communauté internationale et les attentes du monde moderne. Plus que toute autre, la question de lintervention internationale à des fins de protection humaine constitue un exemple clair et incontestable des actions concertées dont le monde a besoin durgence pour aligner les normes et institutions internationales sur les attentes et besoins internationaux. 1.12 Le débat actuel sur lintervention à des fins de protection humaine est en soi à la fois un produit et une manifestation de lampleur des changements intervenus depuis la création de lONU. Le débat actuel intervient dans un contexte caractérisé par la multiplication des acteurs étatiques, non étatiques et institutionnels et par une interaction et une interdépendance de plus en plus manifestes entre ces facteurs. Cest un débat où se révèlent de nouveaux ensembles de questions et de nouveaux types de préoccupations, qui fait intervenir de nouvelles normes de comportement des États et des individus, et qui sinsère dans un contexte constitué dattentes beaucoup plus fortes sur le plan de laction. Cest aussi un débat qui intervient dans un cadre institutionnel qui, depuis la fin de la guerre froide, fait entrevoir la possibilité dune action internationale collective face aux problèmes de la paix, de la sécurité, des droits de lhomme et du développement durable à léchelle planétaire. De nouveaux acteurs1.13 Les nouveaux acteurs dont les moindres ne sont pas les nouveaux États, puisque lONU est passée de 51 États Membres en 1945 à 189 aujourdhui ont introduit une gamme nouvelle et plus vaste de voix, de perspectives, dintérêts, dexpériences et daspirations. Collectivement, ces nouveaux acteurs internationaux ont ajouté épaisseur et texture à la trame de plus en plus riche de la société internationale, ainsi quune crédibilité institutionnelle et une expertise pratique importantes pour lensemble du débat. 1.14 Au premier rang de ces nouveaux acteurs importants figurent plusieurs acteurs et mécanismes institutionnels, en particulier dans les domaines des droits de lhomme et de la sécurité humaine. On peut citer, entre autres, le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de lhomme et le Tribunal pénal international pour lex-Yougoslavie, tous deux créés en 1993, et les tribunaux analogues créés pour le Rwanda, en 1994, et la Sierra Leone, en 2001. La Cour pénale internationale dont la création a été décidée en 1998 commencera à fonctionner lorsque 60 pays auront ratifié son statut. Outre ces nouvelles institutions, celles qui existaient déjà, telles que le Haut Commissariat des Nations Unies aux réfugiés, le CICR et la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nont cessé dintensifier leurs activités. 1.15 Presque aussi importante a été lémergence dans les affaires internationales de nombreux nouveaux acteurs non étatiques dont, en particulier, un grand nombre dorganisations non gouvernementales qui soccupent de questions dintérêt mondial; un nombre croissant dinstitutions médiatiques et universitaires ayant une portée mondiale; et un éventail de plus en plus varié dacteurs non étatiques armés qui vont des groupes terroristes opérant à léchelle nationale et internationale à des mouvements rebelles de type traditionnel et à des groupements criminels organisés de tout acabit . Bons ou mauvais, ces nouveaux acteurs non étatiques ont contraint à mener le débat sur lintervention à des fins de protection humaine devant un public plus vaste tout en ajoutant de nouveaux éléments à prendre en considération. Les nouveaux enjeux de la sécurité1.16 Le débat actuel sur lintervention à des fins de protection humaine sinsère dans un contexte caractérisé non seulement par de nouveaux acteurs, mais également par de nouvelles séries denjeux. Le phénomène le plus notable sur le plan de la sécurité depuis la fin de la guerre froide est celui de la prolifération des conflits armés internes aux États. Dans la plupart des cas, il sagissait de conflits tournant essentiellement autour de revendications portant sur le développement des droits politiques et dautres objectifs politiques, revendications qui étaient dans de nombreux cas réprimées par la force à lépoque de la guerre froide. Celle-ci a emporté dans sa chute la chape artificielle et souvent très brutale que la politique de cette époque faisait peser sur le développement politique de bon nombre dÉtats et de sociétés en particulier dans le monde en développement et dans lex-bloc des pays de lEst. Dans de nombreux États, la fin de la guerre froide a produit une situation où laccent est davantage mis sur la démocratisation, le respect des droits de lhomme et le principe de la bonne gouvernance. Mais, dans de trop nombreux autres cas, elle a débouché sur une guerre interne ou un conflit civil aux répercussions le plus souvent désastreuses sur les plans politique et humanitaire. 1.17 Dans dautres cas, le conflit procédait dune volonté daccaparement de ressources et de pillage. La faiblesse des structures et institutions étatiques dans bon nombre de pays a accru les difficultés et les risques inhérents à lédification dune nation et ont parfois suscité chez des groupes armés la tentation de semparer, pour les exploiter à leur profit, davoirs précieux tels que les diamants, le bois et dautres ressources naturelles, sans parler des matières premières entrant dans la production de drogues. 1.18 Ces conflits internes sont rendus encore plus complexes et meurtriers par les technologies et les moyens de communication modernes et, en particulier, par la prolifération darmes peu coûteuses et hautement destructrices qui parviennent, entre autres, jusquentre les mains denfants soldats. Nombre de ces conflits se déroulent dans des sociétés on ne peut plus pauvres, ou qui ne disposent que dune seule matière première de valeur étrole ou diamants par exemple devenant rapidement le moteur dune économie de guerre à plein temps. En pareille situation, lÉtat na plus le monopole dune violence qui devient un mode de vie, avec des conséquences catastrophiques pour des civils pris entre deux feux. 1.19 Les conflits actuels sont aussi caractérisés par une évolution déplorable vers une vulnérabilité de plus en plus grande des civils, qui sont souvent pris délibérément pour cible. Parfois, cest le déplacement permanent de populations civiles qui est lobjectif premier du conflit; le recours délibéré à la pratique systématique du viol pour provoquer lexclusion dun groupe suscite aussi une préoccupation croissante. La volonté de réprimer une contestation armée (ou parfois non armée) a trop souvent conduit des gouvernements à accomplir des actes excessifs et disproportionnés qui infligeaient dans certains cas des souffrances excessives et injustifiées à une partie de la population civile. Dans quelques cas, des régimes ont lancé des campagnes de terreur contre leur propre population, parfois au nom dune idéologie, dautres fois sous lemprise dune haine raciale, religieuse ou ethnique; et parfois encore à de simples fins de gain personnel ou de pillage. Dans dautres cas, ils ont fourni un appui ou un refuge aux auteurs de campagnes terroristes qui, dirigées contre dautres pays, ont entraîné des destructions massives et des pertes considérables en vies humaines. 1.20 Les guerres intraétatiques sont souvent perçues, dans lOccident prospère, comme une simple série de crises séparées et sans lien les unes avec les autres, qui se déroulent dans des régions éloignées et sans importance. En réalité, on assiste à un processus convulsif de fragmentation dÉtats et de formation dÉtats qui est en train de transformer lordre international lui-même. Qui plus est, les pays riches sont profondément impliqués dans ce processus. Les conflits civils sont alimentés par des armes et des transferts monétaires qui proviennent du monde développé, et leurs effets déstabilisateurs sy font sentir sous des formes qui vont des réseaux terroristes mondiaux interconnectés aux courants de réfugiés, en passant par lexportation de drogues, la propagation de maladies infectieuses et la criminalité organisée. 1.21 Les considérations qui précèdent confortent la Commission dans la conviction que la sécurité humaine est effectivement indivisible. Aujourdhui, on ne peut plus parler de catastrophes humanitaires qui se déroulent « dans un pays lointain dont on ne sait que peu de choses ». Le 11 septembre 2001, le terrorisme mondial, qui trouve ses origines dans des conflits complexes se déroulant dans des pays lointains, a frappé les États-Unis sur leur territoire : la protection que devaient assurer les lignes apparemment impénétrables du dispositif de défense du continent américain sest révélée illusoire, même pour la plus grande puissance mondiale. Parallèlement, on a constaté quenviron 40 pour cent des victimes de lattentat perpétré contre le World Trade Center nétaient pas des citoyens américains mais étaient originaires de quelque 80 pays. Dans un monde interdépendant où la sécurité suppose la présence dun cadre constitué dentités souveraines stables, lexistence dÉtats fragiles, dÉtats défaillants, dÉtats qui offrent un refuge à des individus dangereux, que ce soit par faiblesse ou par malveillance, ou dÉtats qui ne peuvent maintenir lordre interne quen commettant des violations flagrantes des droits de lhomme, peut constituer un risque pour tous les peuples, quelle que soit leur situation géographique. 1.22 Tous ces faits obligent la communauté internationale à faire face à de graves dilemmes. Se tenir à lécart, cest courir le risque dassister en spectateur complice à des massacres, à des nettoyages ethniques, voire à un génocide. Intervenir, cest essayer, sans garantie de succès, de limiter de telles violations, et cest parfois prendre parti dans un conflit interne. Quand cest le cas, il se peut que la communauté internationale ne fasse que contribuer à la poursuite de la fragmentation du système étatique. Les interventions menées dans la région des Balkans ont effectivement permis de réduire les pertes de vies civiles, mais on attend encore quelles débouchent sur un ordre étatique stable dans la région. Ainsi quon a pu le voir aussi bien au Kosovo quen Bosnie, même lorsque le but de lintervention internationale est, comme on sy attendrait, de protéger des êtres humains ordinaires contre des abus flagrants et systématiques, il peut savérer difficile déviter que lon fasse plus de mal que de bien. 1.23 Lédification dun ordre stable après une intervention à des fins de protection humaine demeure un défi tout aussi grand. Pour élaborer un consensus sur lintervention, il ne suffit pas de saccorder sur la question de savoir qui doit autoriser cette intervention et quand il est légitime de lentreprendre. Il sagit aussi de déterminer comment il faut intervenir, de manière à ce que des fins honorables ne soient pas ternies par lemploi de moyens inappropriés. Il est communément admis que les stratégies de lONU en matière de maintien de la paix, élaborées pour une époque de guerre entre États et conçues pour surveiller et consolider des cessez-le-feu convenus entre belligérants, ne sont peut-être plus adaptées à la protection de civils pris dans les mailles de luttes sanglantes entre des États et des insurgés. Dans ce contexte, le défi consiste à définir les tactiques et les stratégies dintervention militaire propres à combler le vide qui existe actuellement entre des conceptions périmées du maintien de la paix et des opérations militaires à grande échelle qui peuvent avoir des répercussions délétères sur les civils. 1.24 Une difficulté supplémentaire réside dans la nécessité délaborer des réponses qui soient cohérentes. De par laction des médias modernes, certaines crises humanitaires bénéficient dune attention excessive tandis que dautres végètent dans lindifférence et loubli. Certaines crises sont exagérées par leur couverture médiatique, et des appels inconsidérés à laction poussent la communauté internationale à réagir de manière incohérente et désordonnée. Cela étant, une cohérence parfaite nest pas toujours possible : le simple fait que les crises qui comportent des aspects humanitaires graves soient aussi nombreuses empêche de réagir efficacement dans chaque cas. Par ailleurs, lopposition dun des cinq membres permanents du Conseil de sécurité ou dune autre grande puissance empêche parfois laction internationale. Mais, comment limpossibilité dorganiser une action internationale efficace dans certains cas de grande catastrophe humanitaire peut-elle en quoi que ce soit excuser linaction lorsque des réponses efficaces sont possibles? Exigences et attentes nouvelles1.25 Le débat actuel sur lintervention à des fins de protection humaine sinsère également dans un contexte historique, politique et juridique caractérisé par lévolution des normes internationales de comportement des États et des individus, notamment lélaboration de normes et de mécanismes nouveaux et plus contraignants de protection des droits de lhomme. Les droits de lhomme font désormais partie intégrante du droit international, et leur respect est un sujet et un objet dune importance capitale dans les relations internationales. Parmi les grandes étapes franchies dans cette progression, il convient de citer la Déclaration universelle des droits de lhomme, les quatre conventions de Genève et les deux protocoles additionnels relatifs au droit international humanitaire dans les conflits armés; la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide; les deux Pactes de 1966 relatifs aux droits civils et politiques et aux droits sociaux, économiques et culturels; et ladoption en 1998 du statut de la Cour pénale internationale. Même si leur application a été dans certains cas imparfaite, ces accords et ces mécanismes ont notablement modifié à tous les niveaux la perception des comportements qui peuvent être admis et de ceux qui ne peuvent pas lêtre de la part des États et des autres acteurs. 1.26 La compétence universelle établie par les Conventions de Genève et les Protocoles additionnels sy rapportant (ainsi que par la Convention contre la torture) signifie que tout État partie sur le territoire duquel se trouve une personne accusée des crimes visés dans ces instruments peut traduire cette personne en justice. La compétence universelle peut aussi être invoquée en vertu du droit international coutumier, et des lois internes qui sy rapportent, en ce qui concerne le génocide et les crimes contre lhumanité. La récente affaire Pinochet au Royaume-Uni et la condamnation pour complicité de génocide de religieuses rwandaises en Belgique donnent à penser que la compétence universelle établie par ces instruments commence à être prise très au sérieux. 1.27 Lévolution du droit et des normes juridiques sest accompagnée de la création, comme on la vu plus haut, de toute une série de nouvelles institutions internationales et organisations non gouvernementales qui semploient à surveiller et à promouvoir le respect des droits de lhomme et du droit humanitaire international partout dans le monde, si bien que les nouvelles attentes en matière de comportement sont de plus en plus assorties de nouvelles attentes en matière de mesures correctives. 1.28 La notion de sécurité humaine qui inclut le respect des droits de lhomme tout en ayant une portée plus vaste constitue aussi un élément de plus en plus important du droit international et des relations internationales, et fournit de plus en plus souvent le cadre conceptuel de laction internationale. Le sujet est certes loin dêtre exempt de controverses, mais il est de plus en plus admis que la notion de sécurité sétend aux individus comme aux États. Il est en tout cas de plus en plus manifeste que les répercussions sur le plan humain des actes internationaux ne sauraient être considérées comme de simples effets connexes dautres actes, et doivent être au centre des préoccupations de toutes les parties concernées. Que cette idée soit universellement bien vue ou non, il est de plus en plus admis partout dans le monde que la protection de la sécurité humaine, y compris le respect des droits de lhomme et de la dignité de la personne humaine, doit constituer lun des objectifs fondamentaux des institutions internationales modernes. 1.29 En considérant cette évolution des attentes et des comportements, aux plans national et international, il est impossible de faire abstraction des incidences de la mondialisation et de la technologie. Grâce à la révolution des technologies de linformation, les communications mondiales sont instantanées et laccès à linformation est plus facile que jamais à léchelle planétaire. Ces progrès technologiques ont entraîné à la fois une sensibilisation considérablement plus vive aux conflits partout où ils se déroulent dans le monde et un impact immédiat et souvent irrésistible des images que la télévision et dautres médias transmettent sur les souffrances produites par ces conflits. Au cours du mois de septembre 2001, le monde entier a partagé les souffrances et le chagrin des Américains. De même, des scènes de tueries et de conflits se produisant non seulement dans les grandes capitales, mais aussi en des lieux lointains situés à lautre bout de la planète ont été retransmises jusque dans le salon de tout un chacun partout dans le monde. Dans un certain nombre de cas, cest l inquiétude populaire suscitée par ces images qui a contraint les gouvernements à réagir. Pour bon nombre de ces gouvernements, cette pression populaire permet dexpliquer que linaction et lindifférence deviennent politiquement coûteuses sur le plan interne. Nouvelles possibilités daction commune1.30 Un aspect extrêmement important du contexte dans lequel se situe le débat actuel sur lintervention à des fins de protection humaine a trait aux possibilités et aux moyens nouveaux daction commune résultant de la fin de la guerre froide. Pour la première fois peut-être depuis la création de lONU, il existe une réelle possibilité de voir le Conseil de sécurité sacquitter du rôle que lui confère la Charte des Nations Unies. Nonobstant quelques échecs notables, le Conseil de sécurité a montré dans les années 1990 quil avait une réelle capacité de déclencher une action commune, notamment en autorisant près de 40 missions de maintien ou de consolidation de la paix au cours de la dernière décennie. 1.31 Cette conscience nouvelle de la situation mondiale et la plus grande visibilité des souffrances humaines sont étroitement liées à lun des effets de la mondialisation, à savoir linterdépendance économique croissante entre les États. La mondialisation a entraîné un resserrement des liens à tous les niveaux et une nette évolution vers une coopération multilatérale toujours plus étroite. Dans le contexte du débat sur la question de lintervention à des fins de protection humaine, les réalités de la mondialisation et de linterdépendance croissante ont souvent constitué, pour les États voisins et pour dautres pays, dimportants facteurs incitatifs dans le sens dune prévention active, mais également dans le sens de lintervention lorsque la situation semble devoir échapper à tout contrôle. LES RÉPERCUSSIONS SUR LA SOUVERAINETÉ DES ÉTATS1.32 Dans un monde dangereux, caractérisé par décrasantes inégalités de pouvoir et de ressources, la souveraineté constitue pour bon nombre dÉtats la meilleure ligne de défense, et parfois la seule qui semble exister. Mais la souveraineté est bien davantage quun simple principe fonctionnel des relations internationales. Aux yeux de nombreux États et peuples, cest aussi une reconnaissance de leur égalité en mérite et en dignité, une protection de leur identité spécifique et de leur liberté nationale et une affirmation de leur droit à façonner et à déterminer eux-mêmes leur destin. Cest pour cette raison que le principe selon lequel tous les États sont également souverains en droit international a été adopté comme lun des piliers de la Charte des Nations Unies (Article 2.1). 1.33 Mais, pour toutes les raisons déjà mentionnées, les conditions dans lesquelles la souveraineté est exercée et lintervention pratiquée ont radicalement changé depuis 1945. De nombreux États nouveaux sont apparus, et leur identité est encore en voie de consolidation. Lévolution du droit international a imposé de nombreuses limites à la liberté daction des États, et ce pas seulement dans le domaine des droits de lhomme. La notion émergente de sécurité humaine a suscité de nouvelles exigences et de nouvelles attentes concernant la manière dont les États traitent leur propre peuple. Et de nombreux acteurs nouveaux jouent sur la scène internationale des rôles qui étaient précédemment plus ou moins lapanage exclusif des États. 1.34 Cela étant, la souveraineté demeure importante. On peut parfaitement soutenir que des États efficaces et légitimes demeurent le meilleur moyen de faire en sorte que les avantages de linternationalisation du commerce, de linvestissement, des technologies et des communications soient partagés équitablement. Les États qui peuvent compter sur de puissantes alliances régionales, sur la paix interne et sur une société civile forte et indépendante semblent à lévidence mieux placés pour tirer parti de la mondialisation. Ce sont probablement aussi ces États qui sont les plus respectueux des droits de lhomme. Et en matière de sécurité, les chances de parvenir à linstauration dun système international cohérent et pacifique sont bien plus nombreuses dans le cadre dune coopération entre des États efficaces, sûrs de leur place dans le monde, que dans un environnement constitué dentités étatiques fragiles, ébranlées, en état de fragmentation ou, de manière générale, chaotiques. 1.35 Même chez les plus fervents partisans de la souveraineté des États, la défense de cette souveraineté ne saurait, pour lÉtat, aller jusquà prétendre quil dispose dun pouvoir illimité de faire ce quil veut à sa propre population. La Commission na entendu aucun argument de cet ordre, à aucun moment durant nos consultations partout dans le monde. Il est communément admis que la souveraineté implique une double responsabilité : externe respecter la souveraineté des autres États et interne respecter la dignité et les droits fondamentaux de toute personne vivant sur le territoire de lÉtat. Dans les pactes internationaux relatifs aux droits de lhomme, dans la pratique des Nations Unies et dans la pratique étatique elle-même, la souveraineté sentend aujourdhui comme englobant ces deux responsabilités. La souveraineté considérée comme responsabilité représente désormais la condition minimale à remplir pour les États désireux de montrer quils sont capables de se comporter en bons citoyens de la communauté internationale. 1.36 Cette acception moderne de la souveraineté occupe une place centrale dans la démarche adoptée par la Commission face à la question de lintervention à des fins de protection humaine et, en particulier, dans lélaboration de notre propre thème fondamental, « la responsabilité de protéger », qui sera présenté et expliqué dans le chapitre suivant du présent rapport. LA SIGNIFICATION DE LINTERVENTIONLa portée du concept1.37 La controverse dont le terme « intervention » fait lobjet provient en partie de létendue de la gamme des activités que ce terme peut couvrir, jusque et y compris lintervention militaire. Pour certains, toute pression exercée sur un État constitue une intervention, y compris les conditions imposées par les programmes dappui des grandes institutions financières internationales, dont les bénéficiaires ont souvent limpression quils nont pas dautre choix que daccepter de sy conformer. Pour dautres, pratiquement toute ingérence non consensuelle dans les affaires intérieures dun autre État relève de lintervention y compris la fourniture de secours durgence à une partie de la population dun pays qui se trouve dans le besoin. Pour dautres encore, le terme « intervention » inclut tout type de mesures ouvertement coercitives, pas seulement laction militaire mais également limposition ou la menace de sanctions politiques et économiques, les blocus, les menaces diplomatiques et militaires et les poursuites pénales internationales. Mais pour dautres encore, la notion dintervention se limite à lemploi de la force militaire. 1.38 Le type dintervention auquel nous nous intéressons dans le présent rapport désigne des mesures prises contre un État ou contre ses dirigeants, sans leur consentement, à des fins qui sont présentées comme étant humanitaires ou protectrices. La forme de loin la plus controversée de ce type dintervention est militaire, et notre rapport est, par la force des choses, dans une large mesure axé sur ce genre daction. Mais nous nous intéressons aussi beaucoup aux solutions qui pourraient se substituer à laction militaire, notamment à toutes les formes de mesures préventives et aux mesures dintervention coercitive sanctions et poursuites pénales nallant pas jusquà lintervention militaire. Ces mesures coercitives seront examinées dans le présent rapport sous deux angles. La menace de leur emploi, en tant que mesures préventives destinées à éviter davoir à recourir à lintervention militaire (Chapitre 3); et leur emploi effectif en tant que mesures de réaction, mais aussi en tant quoption de remplacement de la force militaire (Chapitre 4). Lintervention « humanitaire »?1.39 La Commission est consciente du fait que lexpression « intervention humanitaire » est employée depuis longtemps, quelle est largement utilisée dans tous les milieux et quelle remplit une fonction descriptive utile en focalisant clairement lattention sur une catégorie particulière dinterventions, à savoir celles entreprises dans le but déclaré de protéger ou daider une population en danger. Nous avons cependant délibérément décidé de ne pas adopter cette terminologie et de parler plutôt d« intervention » ou, le cas échéant, d« intervention militaire » dans le contexte des opérations entreprises à des fins de protection humaine. 1.40 Notre position à cet égard est une réaction à la très vive opposition des organismes et agences humanitaires et de ceux qui travaillent pour leur compte vis-à-vis de toute militarisation du terme « humanitaire » : quelles que soient les motivations de ceux qui entreprennent une intervention, les organismes daide et de secours humanitaires considèrent comme une abomination lappropriation de ce terme et son emploi pour décrire quelque forme daction militaire que se soit. La Commission a aussi réagi à lidée exprimée dans certains milieux politiques selon laquelle lemploi dans ce contexte dun terme intrinsèquement « inattaquable » comme « humanitaire » tend à préjuger de la question même qui est posée, à savoir si lintervention est effectivement défendable. 1.41 Nous avons considéré dès le départ que lon ne pouvait que gagner à encourager tout un chacun à revoir, avec un regard neuf, les vrais enjeux du débat sur le dilemme entre la souveraineté et lintervention. Par delà le problème de terminologie posé par l« intervention humanitaire », on constate une évolution plus large du discours, qui va de pair avec une reconceptualisation des enjeux et que la Commission a jugé utile de reprendre à son compte. Cest à ce concept « la responsabilité de protéger » que le chapitre suivant est consacré. |
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