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À l’aube du XXIe siècle, un ordre mondial nouveau et encore en gestation se fait jour. La multiplicité des changements et des tendances qui s’observent aujourd’hui indique que nous assistons à un processus de mondialisation accéléré, fragmenté et inégal. L’essor mondial de la production des biens et des services, la diminution de l’importance des frontières nationales et les échanges massifs de données et de connaissances coexistent avec la concentration d’activités « globales » dans un certain nombre de pays, de régions, de villes et même de quartiers, et avec une marginalisation de nombreuses activités locales de production de biens et de services et des personnes qui y travaillent. Alors que nous nous apprêtons à entrer dans le XXIe siècle, nous assistons à la naissance d’un ordre mondial scindé, d’un ordre planétaire, mais non unifié, d’un ordre dans lequel la plupart des gens sont mis en contact les uns avec les autres, mais dans lequel perdurent de profondes failles entre divers groupes de pays et entre diverses couches de population à l’intérieur d’un même pays, un ordre qui marginalise de larges segments de la population mondiale, les privant des retombées des progrès scientifiques et techniques. Un bref examen des principaux changements qui s’opèrent au milieu des années 1990 nous aidera à expliquer la 1 Ce chapitre s’appuie sur un travail réalisé par l’auteur avec l’aide de la Carnegie Corporation de New York. gravité des divisions marquant cet ordre mondial naissant, la complexité des défis à relever pour parvenir à un développement humain durable en cette fin de siècle, et le rôle que la science et la technologie peuvent jouer à cet égard. Politique et sécuritéLa fin de la guerre froide a sapé les fondements idéologiques, militaires et politiques de l’ordre international qui régnait depuis un demi-siècle. Le monde évolue vers un ordre politique postbipolaire dont il reste à définir la nature, mais qui exigera une réévaluation en profondeur de la façon de garantir la sécurité — tant aux niveaux local, national, régional et qu’international —, sur laquelle repose le développement ( Stremlau, 1989 ; McNamara, 1992 ; PNUD, 1994 ). Ce nouvel ordre mondial est caractérisé par la quasi-disparition de la menace d’une guerre nucléaire généralisée, l’augmentation du nombre et de l’intensité des conflits régionaux, l’apparition, semble-t-il, d’une approche plus coopérative du règlement des conflits entre les principaux intervenants politiques et économiques, et le développement du rôle des institutions internationales dans la promotion et le maintien de la sécurité mondiale. Ces facteurs pourraient avoir de très profondes répercussions. La disparition de la rivalité Est-Ouest a des conséquences complexes du point de vue de la sécurité nationale et de la gestion des affaires publiques des pays en développement. Les conflits et les soulèvements fondés sur l’idéologie de la guerre froide et que finançaient généreusement les superpuissances ont presque disparu, comme d’ailleurs la possibilité de faire jouer un camp contre l’autre. Le désengagement des Soviétiques et des Américains, toutefois, pourrait inciter d’autres puissances nationales et régionales à édifier et à exercer un pouvoir militaire, avec l’appui enthousiaste des marchands d’armes. Les tensions ethniques et religieuses internes ont exacerbé ces tendances, car les factions en présence peuvent obtenir l’appui d’États voisins. De nouveaux conflits régionaux touchant les ressources naturelles — eau, pétrole, forêts tropicales, etc. — et les catastrophes écologiques pourraient aussi les aggraver. Une action concertée des grandes puissances militaires ainsi que des organisations régionales et internationales pourrait contenir ces tensions et ces conflits. Jusqu’à ce jour, toutefois, et en dépit de l’atténuation de la rivalité entre les superpuissances, rien ne permet de croire que nous allons assister à une diminution des différends régionaux ou de la violence organisée par des groupes ethniques, des intégristes religieux, des mouvements séparatistes, des terroristes ou des trafiquants de drogue. Parallèlement, les États perdent progressivement leur importance comme entités politiques en ce sens qu’ils sont moins en mesure d’agir sur les événements économiques, sociaux, écologiques ou technologiques de la planète. La primauté et la souveraineté des États sont en train de s’éroder dans bien des domaines de la politique étrangère et économique, ainsi qu’en témoignent le regain d’importance des Nations Unies dans la prévention et le règlement des conflits, la prolifération des ententes commerciales et économiques régionales, l’accroissement du pouvoir économique des sociétés internationales et les conditions qu’imposent les institutions financières internationales à ceux qui souhaitent avoir accès à leurs ressources. Le mouvement en faveur de mesures supranationales va probablement se poursuivre par à-coups, avec des renversements temporaires et des sursauts de nationalisme, mais il devrait prendre de la vigueur quand le monde s’engagera dans le nouveau siècle. Le pluralisme politique, la participation populaire et les mouvements démocratiques sont en train de devenir une réalité partout. Il est aujourd’hui presque impensable d’accepter qu’un État impose un régime répressif à ses citoyens, du moins sans que la communauté internationale se soulève, proteste vigoureusement et impose des sanctions. Au milieu des années 1990, les pays d’Europe de l’Est avaient tenu leurs premières élections libres depuis un demi-siècle ; la quasi-totalité des pays d’Amérique latine s’étaient donné des régimes démocratiques ; un coup d’État militaire avait échoué en Russie ; les pays d’Asie centrale de l’ancienne Union soviétique s’efforçaient de devenir des nations modernes ; des pressions s’exerçaient en faveur d’une libéralisation politique dans toute l’Asie, et notamment en Chine ; la domination des Blancs en Afrique du Sud avait disparu ; et des tentatives étaient faites pour abolir les régimes unipartites dans bien des pays d’Afrique. Toutefois, les guerres civiles en ex-Yougoslavie et en Somalie ainsi que les coups d’État de dirigeants élus de pays aussi différents que la Russie et le Pérou ont montré qu’il reste encore des étapes à franchir dans notre marche vers la démocratie, le respect des droits de la personne et la coexistence pacifique ( Dahl, 1989 ; Diamond et Plattner, 1993 ; Revel, 1993 ). La nouvelle conjoncture politique internationale a radicalement changé l’équilibre en faveur des formes de gouvernement démocratiques ( Slater et Bennis, 1990 ). Sans conflit Est-Ouest comme justification, il est devenu beaucoup plus difficile pour les pays industrialisés de l’Occident de tolérer des régimes autoritaires amis dans des pays en développement. Depuis l’effondrement des régimes unipartites et compte tenu de la propagation des pratiques démocratiques, les pays de l’Europe de l’Est et l’ex-Union soviétique ne sont plus d’humeur à tolérer des régimes autoritaires dans des pays en développement, même s’ils peuvent se permettre de le faire. Gestion des affaires publiquesParallèlement à ces changements observés dans l’arène de la politique et de la sécurité, la question de la gestion des affaires publiques est devenue importante dans les pays développés et les pays en développement pour des raisons aussi diverses que l’érosion des pouvoirs des États-nations, la propagation des pratiques démocratiques et les menaces que présentent les problèmes internes comme le terrorisme, le trafic de la drogue, la corruption et le crime. Les progrès réalisés dans le domaine des télécommunications, des médias et du traitement de l’information ont rendu la question de la gestion publique plus importante encore. Ces progrès ont accéléré la chute du communisme en Europe de l’Est et dans l’ex-Union soviétique, ils transforment la nature et le fonctionnement des démocraties et sont en train de créer dans les pays en développement un cadre politique plus ouvert et plus transparent ( Rosell, 1993 ). Dans les pays industrialisés, divers événements politiques ont mené à ce qui est vu aujourd’hui comme une crise généralisée de la gestion des affaires publiques. La corruption et des scandales ont miné la confiance de la population dans le système politique au Japon, en Italie, en France, en Espagne et en Allemagne. Des groupes politiques xénophobes d’extrême droite ont vu le jour en Allemagne et en France. Des crises et des conflits d’ordre constitutionnel ont touché le Canada et le Japon. Des citoyens se sont montrés mécontents du fonctionnement des systèmes politiques, ainsi qu’en témoigne le recul de partis politiques traditionnels au pouvoir, aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe. Le ralentissement économique persistant du Royaume-Uni, de l’Australie, du Canada, de l’Espagne, de la Suède et d’autres pays ont suscité un désillusionnement vis-à-vis de la classe politique. La propagation du crime organisé, du trafic de la drogue et du terrorisme en Europe, en Amérique du Nord, au Japon, dans l’ex-Union soviétique et en Europe de l’Est ont créé un nouveau sentiment d’insécurité et d’instabilité qui est en train de briser le contrat social entre l’État et la société civile, entre les gouvernements et les populations ( Michel et al., 1975 ). Les problèmes de gestion des affaires publiques se sont intensifiés dans les pays en développement à cause du contraste marqué entre des besoins sociaux accrus et la capacité des structures institutionnelles — l’État, le secteur privé et la société civile — de les satisfaire. D’autres facteurs ont contribué à faire que les problèmes de gestion publique ont davantage retenu l’attention : la nécessité d’obtenir un appui politique pour les réformes économiques, la précarité des nouvelles démocraties et la nécessité d’instituer des mécanismes légitimes et efficaces de participation des citoyens et de médiation politique. La question de la gestion des affaires publiques est devenue un enjeu du développement quand on a tenté de revoir comment le secteur public, le secteur privé, les marchés et les interventions de l’État pouvaient favoriser la croissance économique et la justice sociale. Les insuccès de l’État en matière de gestion de politiques économiques, de production et de prestation de services et le regain de confiance envers le rôle positif que peuvent jouer les forces du marché ont poussé les milieux internationaux de développement à accorder plus d’attention à la façon dont les institutions d’État exercent leur pouvoir dans la poursuite des objectifs de développement. L’exercice des pouvoirs et le bon gouvernement en sont également venus à intéresser les organisations internationales de développement. Pendant la majeure partie de la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, l’aide au développement a principalement consisté en investissements dans les infrastructures, l’agriculture, l’industrie et le secteur social. Il était néanmoins devenu évident dès le début des années 1980 que de nombreux projets appuyés par des ressources techniques et financières de l’extérieur ne donnaient pas les résultats escomptés. Cela tenait notamment au fait que ces investissements étaient faits dans des contextes politiques compliqués qui empêchaient les avantages de l’aide de se matérialiser. À la fin des années 1980, la majorité des pays en développement avaient convenu de la nécessité de réformer des politiques et recherchaient un meilleur équilibre entre les forces du marché et l’intervention de l’État. Ces faits nouveaux ont souligné l’importance de la capacité des gouvernements d’énoncer et d’appliquer des réformes politiques, et la faculté du secteur privé d’apprécier l’incidence du contexte politique sur le rendement des entreprises ( Banque mondiale, 1992a ; Tomassini, 1993 ). Les réformes politiques ont eu de profondes conséquences sociales, conséquences qui, dans bien des cas, n’avaient pas été prévues au début des années 1980. Les interventions nécessitées par les conséquences de la stabilisation macroéconomique, de la libéralisation des échanges, de la déréglementation et de la privatisation se sont révélées insuffisantes, et les conditions sociales ont empiré dans bien des pays en développement, au point de susciter de nouveau des inquiétudes au sujet du soutien politique des réformes économiques. Économie internationaleLes liens d’interdépendance économique sont en train de subir de profondes transformations partout au monde : croissance rapide et mondialisation des marchés financiers, changements fondamentaux de la structure des échanges, accroissement des inégalités entre les pays développés et les pays en développement. Il se peut que ces changements aient eu, sur presque tous les aspects de l’économie internationale, des répercussions beaucoup plus grandes dans les années 1990 qu’à toute autre période des quatre dernières décennies. L’interdépendance et la mondialisation croissantes, qui résultent principalement des progrès technologiques dans les domaines des communications et de l’informatique, ont créé un milieu économique international qui répercute les perturbations, amplifie les dérèglements et crée de l’incertitude. Ces phénomènes sont exacerbés par l’absence de règles et d’institutions internationales qui pourraient réglementer efficacement les courants financiers et commerciaux et par le manque de coordination des politiques économiques des grandes économies mondiales ( Solomon, 1990, 1991 ). Les marchés financiers internationaux constituent aujourd’hui un réseau serré de transactions supposant des opérations sur valeurs mobilières, des opérations d’arbitrage de marchés et de changes, des investissements de portefeuille par l’intermédiaire d’une multitude de fonds internationaux et des mouvements massifs de capitaux transfrontaliers ( comme en témoigne le débat récent sur la façon de réglementer les dérivés financiers du marché international ). Les transactions financières ont acquis une vie propre et elles se sont détachées de la production et de la distribution des biens et des services ( Drucker, 1986 ; Fardoust et Dareshawar, 1990 ). La mondialisation des marchés financiers a entraîné une croissance phénoménale des transactions entre les centres financiers d’une poignée de villes ( New York, Londres, Tokyo, Francfort, Paris, Chicago, Zurich et Hong Kong ) se trouvant principalement dans des pays industrialisés. Même si la croissance récente des marchés de capitaux naissants d’Asie et d’Amérique latine a commencé à se faire sentir sur les transactions financières internationales ( principalement en raison des profits élevés qu’en tirent les spéculateurs ), ces marchés sont encore loin de menacer les centres financiers mondiaux établis et même d’entrer dans leurs rangs. L’orientation et le contenu du commerce international ont également changé ; ainsi, le Pacifique Nord est devenu la plus importante zone commerciale du monde ; la libéralisation des échanges se mondialise, comme en témoignent l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce ainsi que la création de l’Organisation mondiale du commerce ; des blocs commerciaux régionaux comme l’Union européenne et l’Accord de libre-échange nord-américain se créent et le contenu du commerce international évolue en ce qu’il porte moins sur des produits de base ( qu’exportent principalement des pays en développement ), que sur des biens et des services de haute technologie ( qu’exportent des pays industrialisés ). De nouveaux liens commerciaux entre des sociétés transnationales sont en train de voir le jour dans le secteur manufacturier et dans le domaine des finances, du commerce et des services. Ces liens sont caractérisés par des accords de coopération et de concurrence complexes et perpétuellement changeants. Les alliances stratégiques de recherche-développement préconcurrentielles et la concurrence féroce que se livrent ensuite les entreprises dans le marché des produits finals fournissent un bon exemple de ces nouvelles tendances. Une évolution importante est en cours dans l’organisation de la production et des services des segments mondialisés de l’économie : l’unité économique n’est plus l’entreprise ( qu’elle soit locale, internationale ou transnationale ), mais un réseau créé dans un but précis et à un moment précis qui jouit d’une large autonomie vis-à-vis des entreprises qui l’ont établi. ( Je tiens à remercier ici M. Castells de ses explications sur les nouvelles formes d’organisation de l’entreprise issues de la mondialisation de l’économie. ) Le rythme de la mondialisation de l’économie est actuellement déterminé par un ensemble d’activités économiques stratégiques qui se déroulent en temps réel et simultanément dans les marchés de capitaux, les services commerciaux, le secteur des voyages et du tourisme, le secteur de la technologie et quelques secteurs de production comme l’automobile, les ordinateurs et les produits électroniques. Parallèlement, d’importants segments de population des pays en développement et des pays industrialisés se trouvent marginalisés et courent le risque de devenir inutiles au fonctionnement d’une économie de plus en plus mondialisée où, pour la première fois dans l’histoire, les riches n’ont pas besoin des pauvres. Conditions socialesL’espérance de vie et les conditions de vie ont fait des progrès spectaculaires dans bien des parties du monde au cours des dernières décennies. Ainsi, la consommation moyenne réelle par habitant a augmenté de 70 p. 100 ; l’espérance de vie moyenne est passée de 51 ans à 63 ans ; et 89 p. 100 des enfants ayant l’âge de fréquenter une école primaire sont inscrits. Malgré ces changements, il subsiste des écarts économiques énormes et persistants entre les régions et les pays, et plus particulièrement entre les pays industrialisés et les pays en développement. Selon la Banque mondiale ( 1994b ), le produit national brut moyen par habitant des 43 économies les plus faibles s’établissait à 390 $, et celui des 23 économies les plus riches, à 22 160 $, soit environ 57 fois plus. La population totale des pays à faible revenu était d’environ 3,2 milliards d’habitants, ce qui est près de quatre fois plus que les 828 millions d’habitants des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques, même si les deux groupes de pays ont une superficie voisine. En chiffres absolus, le nombre de pauvres dans le monde augmente toujours, et les inégalités entre les riches et les pauvres continuent de s’accroître. Dans les années 1980, le taux de progression des indicateurs économiques et sociaux a commencé à ralentir ( Banque mondiale, 1993a ). Dans les pays en développement, un petit nombre de succès retentissants, notamment en Asie du Sud-Est, côtoie de nombreux cas de stagnation et même de régression, particulièrement dans l’Afrique subsaharienne, mais aussi en Asie, en Amérique latine et au Proche-Orient. De 1960 à 1991, la part du revenu mondial des 20 p. 100 les plus riches de la population du monde est passée de 70 p. 100 à près de 85 p. 100, alors que la part des 20 p. 100 les plus pauvres est passée de 2,3 p. 100 à 1,4 p. 100. En 1991, le rapport entre la part du revenu des 20 p. 100 les plus riches et celle des 20 p. 100 les plus pauvres était d’environ 61:1 ( PNUD, 1994 ). Le fossé entre la pauvreté et la richesse est l’un des traits les plus persistants et les plus inquiétants du nouvel ordre mondial. L’accroissement phénoménal des besoins sociaux des régions en développement, qu’explique en grande partie la croissance démographique des trente dernières années, et le ralentissement notable de l’augmentation de la population des pays industrialisés ont rendu la répartition mondiale des besoins sociaux et des moyens de les satisfaire très asymétrique. La dynamique de la croissance démographique exerce une forte influence sur la demande d’aliments, de services d’éducation, d’emplois, de logements et d’autres besoins sociaux. La demande d’aliments a été multipliée plusieurs fois, particulièrement dans les pays les plus pauvres. Alors que le monde produit suffisamment d’aliments pour fournir à chaque être humain une alimentation adéquate, les conditions politiques, sociales et institutionnelles, tant au plan national qu’au plan international, s’y opposent. Il s’ensuit que plus de 800 millions d’êtres humains ne mangent pas à leur faim. Des conflits armés, des sécheresses et des catastrophes naturelles ont contribué à rendre l’accès aux aliments encore plus difficile dans bien des pays en développement. La demande de soins de santé de base et d’éducation primaire a crû à un rythme rapide au cours des quatre dernières décennies, et les pays en développement se sont efforcés d’améliorer leurs moyens d’y répondre. Les écarts entre les pays développés et les pays en développement demeurent néanmoins considérables ; par exemple, on compte un médecin pour 400 habitants dans les pays industrialisés et un médecin pour 7 000 habitants dans les pays en développement, mais seulement un médecin pour 36 000 habitants dans l’Afrique subsaharienne. Le chômage est probablement devenu le problème le plus inquiétant et le plus persistant des pays en développement. Les secteurs modernes des économies de ces pays ne peuvent pas absorber les nouveaux actifs, et il en a résulté diverses formes d’organisation non structurée des travailleurs. Les pays en développement n’ont pas la tâche facile : ils doivent accroître la productivité de leur main-d’œuvre pour améliorer leur niveau de vie et leur compétitivité et absorber en même temps un nombre croissant de nouveaux actifs. Le taux de croissance démographique des pays industrialisés devrait passer d’une moyenne de 0,5 p. 100 par an dans les années 1980 à une moyenne de seulement 0,3 p. 100 par an dans les années 1990. Cela entraînera une augmentation rapide du nombre de personnes âgées ( notamment au Japon, en France et en Allemagne, où les personnes de 65 ans et plus vont former le cinquième de la population en 2020 ), une augmentation notable du nombre de personnes à charge ( enfants et personnes âgées ) par travailleur, et de nouveaux changements de l’équilibre de la population mondiale. Le vieillissement de la population des pays industrialisés va avoir un effet marqué sur la demande de services sociaux et d’importantes répercussions sur les régimes de consommation, d’emploi et d’épargne. Comme les investissements dans la recherche scientifique et l’innovation technologique sont fortement concentrés dans les pays industrialisés, les tendances démographiques de ces pays exercent une grande influence sur l’orientation des progrès techniques, et l’on peut présumer que les innovations futures tendront à réduire la main-d’œuvre. Dans les pays en développement, la population devrait continuer d’augmenter rapidement pendant les années 1990, quoique à un rythme un peu plus faible de 1,8 p. 100 par rapport au taux moyen de 2,0 p. 100 pendant les années 1980. Les jeunes vont ainsi continuer de demeurer le segment de loin le plus important de la population de la majorité de ces pays ; les économies devront donc s’y développer à des taux sensiblement plus élevés que ceux de l’accroissement démographique pour répondre à la demande croissante de travail ( Fardoust et Dareshawar, 1990 ). Les déséquilibres démographiques peuvent entraîner des migrations massives non maîtrisées des pays en développement vers les pays industrialisés et menacer de ce fait la cohésion sociale et la solidarité internationale. Dans certains pays de l’Europe de l’Ouest, on observe déjà des réactions d’hostilité à l’égard des étrangers, même si l’afflux massif des travailleurs de l’Est que l’on redoutait ne s’est pas encore matérialisé. En Asie, des pressions migratoires risquent de se créer à mesure que s’accentue le déséquilibre démographique entre le Japon et les pays surpeuplés et plus pauvres de la région. Malgré une augmentation du taux d’activité des femmes, la population active du Japon diminuera après l’an 2000, et les pénuries de main-d’œuvre vont se trouver aggravées par le mouvement en faveur d’une réduction du nombre d’heures de travail ( OCDE, 1991 ). Dans la prochaine décennie, le capital humain et les moyens technologiques vont jouer un rôle encore plus important comme facteurs déterminants de la croissance à long terme des pays en développement. Le niveau et la qualité des investissements au titre des ressources humaines devront augmenter sensiblement dans les années 1990 pour y accommoder l’augmentation rapide du nombre de jeunes et permettre à la main-d’œuvre des pays en développement d’employer des technologies nouvelles qui accroissent la productivité. L’un des traits les plus frappants et les plus inquiétants de la situation mondiale concerne les importantes disparités sociales et économiques qui s’observent entre les hommes et les femmes. Malgré deux décennies d’efforts de développement visant les femmes, les femmes et les enfants demeurent les plus démunis de tous, et le fossé entre les sexes ne cesse de se creuser dans les pays en développement. Dans les pays industrialisés, la discrimination sexuelle se manifeste dans l’emploi et les rémunérations — les femmes ont souvent le tiers de moins de possibilités d’emploi que les hommes et gagnent la moitié moins. Dans les pays en développement, les principales disparités, outre le marché du travail, concernent les soins de santé et la nutrition. Les femmes forment les deux tiers de la population analphabète du monde. Selon les résultats de l’Étude mondiale sur le rôle des femmes de 1989, les femmes font 66 p. 100 du travail dans le monde, elles possèdent 10 p. 100 des terres et elles ne touchent que 1 p. 100 du revenu mondial ( voir Nations Unies, 1993 ; Groupe sur l’égalité des sexes, CNUCED, 1994 ; PNUD, 1994 ). Il s’agit là d’une autre faille de l’ordre mondial qui nécessite une attention urgente. Durabilité de l’environnementLes préoccupations suscitées par l’environnement sont aussi passées au premier rang de l’ordre du jour des politiques publiques internationales au cours des vingt dernières années. Nous percevons mieux maintenant les limites que la capacité de régénération des écosystèmes naturels impose aux activités humaines, de même que les dangers résultant de l’exploitation inconsidérée des ressources naturelles ( ressources halieutiques, forêts, terres et cours d’eau ) et d’une surestimation de la capacité de la terre d’absorber des déchets ( pollution de l’air et de l’eau, pluies acides, déchets toxiques et nucléaires ). Dans les années 1980 et au début des années 1990 sont apparus des problèmes véritablement mondiaux concernant l’environnement comme le réchauffement de la planète et l’appauvrissement de la couche d’ozone, qui font entrevoir la possibilité que des déséquilibres écologiques causent à l’environnement des dommages irréversibles. Les problèmes posés par la pérennité de l’environnement et l’utilisation des ressources sont en rapport étroit avec l’accroissement démographique et la pauvreté dans les pays en développement, de même qu’avec les habitudes de consommation et, souvent, de gaspillage, des pays riches. Des changements radicaux devront être apportés aux modes de vie des deux groupes de pays au moment d’entrer dans le XXIe siècle. Selon la Banque mondiale ( 1992b, p. 2-3 ),
Le Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro en 1992, a approuvé Action 21, vaste programme mondial d’action visant à favoriser le développement durable, bien que des négociations ultérieures sur sa mise en œuvre aient mis en évidence la divergence des perspectives entre pays industrialisés et pays en développement quant à la manière de concevoir le développement durable ( CNUED, 1992 ; Carrol-Foster, 1993a, 1993b ). Des enjeux comme les modes de vie, la souveraineté nationale, les obstacles au commerce, l’aide financière et l’accès à des technologies moins polluantes se trouvent maintenant au cœur du débat sur le développement durable. Comme nous sommes devenus plus conscients des problèmes écologiques, la gestion des affaires publiques internationales a pris une plus grande importance. Certains ont proposé qu’on redéfinisse la sécurité nationale du point de vue de l’environnement, et les efforts de renforcement d’institutions internationales ont mené à la création de la Commission du développement durable des Nations Unies. Selon Mathews ( 1989 ) :
Voir également à ce sujet Myers ( 1989 ), Harris ( 1991 ), CPDCEP ( 1992 ), French ( 1992 ), Gardner ( 1992 ) et Kimball ( 1992 ). L’une des conséquences de l’importance accrue des préoccupations pour l’environnement est que l’accès à l’aide au développement dans les années 1990 sera de plus en plus lié à des objectifs écologiques. Autre résultat, certains pays industrialisés, et notamment le Japon et l’Allemagne, sont en train de se positionner pour s’attaquer à l’un des marchés les plus dynamiques de l’avenir : les technologies respectueuses de l’environnement. La capacité d’offrir des écotechnologies pourrait devenir bientôt une source d’avantage concurrentiel dans la recherche mondiale de nouveaux marchés ( Heaton et al., 1992 ; Rath et Copley, 1993 ; Heaton et al., 1994 ). Facteurs culturelsTrois puissants facteurs culturels sont en train de modeler la scène internationale à l’approche du XXIe siècle. Ce sont : premièrement, le rôle de plus en plus important que jouent les valeurs religieuses et l’intégrisme dans certaines décisions économiques et politiques dans bien des parties du monde ; deuxièmement, les tensions suscitées par la tendance à l’homogénéisation culturelle qu’engendre l’omniprésence des médias et la volonté de sauvegarder les identités culturelles ; et, troisièmement, l’apparition d’une dimension spirituelle et morale au premier plan du débat sur l’équité entre les générations et au sein des générations, particulièrement dans le domaine des droits de la personne, de l’environnement, de la répartition du revenu et de l’atténuation de la pauvreté. L’importance croissante des facteurs culturels a récemment été soulignée par Huntington ( 1993 ), selon qui les conflits entre civilisations vont remplacer d’autres formes de conflit pendant la transition vers le XXIe siècle, et aussi par Ajami et al. ( 1993 ), vivement opposés au point de vue de Huntington. Les deux dernières décennies ont été caractérisées par un renouveau religieux et spirituel, ainsi qu’en témoignent la renaissance des valeurs islamiques en Afrique du Nord, au Proche-Orient et en Asie centrale, le réveil de l’Église orthodoxe en Europe de l’Est et dans l’ex-Union soviétique, le développement d’Églises évangéliques en Amérique latine et dans d’autres régions en développement, le regain de popularité du pape chez les catholiques, l’influence croissante du fondamentalisme chrétien dans la vie politique américaine et un regain d’intérêt pour le mysticisme et les religions orientales qui a souvent été associé au mouvement New Age. Cela donne à penser que nous avons négligé l’aspect spirituel du développement humain depuis la Seconde Guerre mondiale, trop préoccupés que nous étions par l’amélioration du bien-être matériel et du niveau de vie. Beckford ( 1986 ) examine les mouvements religieux dans la société contemporaine. La mondialisation et l’omniprésence des médias qu’ont entraînées les progrès des communications des deux dernières décennies permettent de distinguer deux forces culturelles opposées : une tendance à l’uniformisation des aspirations et des valeurs culturelles et une volonté de réaffirmation de l’individualité et de préservation de l’identité culturelle. Ces forces déterminent des tensions culturelles et des stress émotionnels, particulièrement dans les pays en développement, où les images de richesses véhiculées par les émissions télévisées des pays industrialisés contrastent vivement avec la dure réalité de la pauvreté des masses, dépeignant un monde d’abondance inaccessible à l’immense majorité de la population. Les questions morales et éthiques, qui étaient autrefois le domaine exclusif des théoriciens et des activistes religieux, sont de plus en plus présentes dans les débats publics sur le droit des générations futures à un développement durable et sur une foule d’autres questions comme le racisme, l’avortement, la corruption, la criminalité et le trafic de la drogue. Brzezninski ( 1993 ) a souligné l’importance croissante que prennent les questions morales et spirituelles dans la politique internationale :
L’intérêt renouvelé pour les droits de la personne partout au monde a suscité un débat sur le principe de la non-intervention dans les affaires internes des États dont les gouvernements ne respectent pas les droits humains fondamentaux ( ODC, 1992 ; Bloomfield, 1993 ). Enfin, contrairement à la tendance qui a marqué les années 1980, la question de l’équité est en train de trouver sa place dans les préoccupations politiques de nombreux pays industrialisés et en développement. Parallèlement, les aspects moraux et éthiques du comportement économique ont L’humanité en transitionL’apparition du nouvel ordre mondial scindé coïncide avec une réévaluation fondamentale de la condition humaine. De nouvelles observations, des découvertes et des hypothèses remettent en question des idées vieilles de plusieurs siècles sur la nature humaine et la place de l’humanité dans l’univers ainsi que la notion dominante de potentiel humain ( Bezanson et Sagasti, document non publié2 ). Ces nouvelles observations donnent à penser que l’humanité se trouve dans une période de 2 Bezanson, K. et Sagasti, F., The elusive search: development and progress in the transition to a new century, manuscrit non publié. transition déroutante et paradoxale et qu’elle s’engage dans une voie mal définie, que certains intellectuels ont appelé la « condition postmoderne » ( Lyotard, 1979 ). Par exemple, nous sommes de plus en plus conscients de l’étroite relation qui existe entre l’activité humaine et le monde physique et biologique, et nous acceptons le fait de ne plus pouvoir agir impuné-ment ou de ne plus nous fier aveuglément à la capacité de régénération des écosystèmes. Il s’agit là d’un véritable retournement par rapport aux idées répandues aux XVIIIe et XIXe siècles et pendant une bonne partie du XXe siècle, alors que l’humanité se considérait comme le maître de la création, s’arrogeant le droit de traiter la planète comme elle le jugeait bon. Les humains se voient maintenant comme les dépositaires d’un précieux patrimoine qu’ils doivent transmettre aux générations futures. Les progrès des techniques de l’information sont en train de créer un nouveau niveau de réalité — la réalité virtuelle ou l’espace cybernétique —, qui réside à la limite du monde tangible et réel, que l’humanité a toujours connu, et du monde des concepts, dont les Grecs furent les pionniers, il y a environ 2500 ans, avec l’invention de la théorie. Les technologies des communications sont également en train de créer de nouveaux modes d’interaction entre les humains et, de ce fait, de modifier la signification de l’expérience, de la vie privée, de l’individualisme, de l’identité culturelle et de l’exercice de l’autorité. La croissance phénoménale de l’Internet fournit l’exemple le plus saisissant de ces nouveaux progrès ( Benedikt, 1991 ; Batty et Barr, 1994 ). L’humanité est également en train de prendre conscience de sa capacité toute neuve de modifier le cours de l’évolution humaine et de surmonter les limites qu’impose le bagage biologique et génétique de l’individu ( Orlich et Erlich, 1989 ). Même si nous pouvons envisager d’infléchir notre évolution biologique, il nous reste à définir les fondements éthiques et moraux d’une conception de l’orientation de l’évolution, l’humanité ayant nouvellement acquis la responsabilité de son avenir biologique et culturel ( Anderson, 1987 ; Jonas, 1990 ). Les progrès réalisés dans le domaine des systèmes experts, de l’intelligence artificielle et de la robotique nous obligent à remettre en cause des attributs que nous avions crus propres au genre humain. À mesure que nous prenons conscience de l’effet des objets et des machines sur les systèmes vivants, l’idée d’une coévolution de l’humanité, de la nature et de la machine commence à poindre. Des concepts comme la sélection naturelle, qu’on réservait autrefois aux organismes vivants, sont maintenant appliqués aussi à des programmes informatiques et à des systèmes techniques ( Mazlish, 1993 ). Enfin, les hypothèses sur les origines et la destinée ultime de l’univers et les nouvelles découvertes sur l’origine de la vie et du genre humain contribuent à mettre la Terre et l’humanité dans une perspective cosmique dont l’histoire s’étend sur des milliards d’années. Devant cette toile de fond, le caractère éphémère de quelques milliers d’années de civilisation humaine contraste vivement avec la capacité de l’homme de transcender ses limites et de comprendre l’immensité du monde qu’il habite. La connaissance dans le nouvel ordre mondialLe progrès scientifique et l’innovation technologique sont à l’origine des transformations complexes qui ont mené à ce nouvel ordre mondial scindé. Des changements d’ordre politique, économique, social, écologique et culturel ont également façonné l’évolution des sciences et de la technologie et stimulé leur croissance. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les produits de la recherche scientifique et de l’innovation technologique sont de plus en plus intimement mêlés à tous les aspects de l’activité humaine, et l’acquisition et l’utilisation des connaissances ont subi de profondes modifications. Le pouvoir considérable des sciences et de la technologie modernes n’a pas été assez mis au profit du développement ; il y a là un problème, mais aussi des possibilités. Les efforts qui ont été faits pour mobiliser les scientifiques de pays développés en vue de s’attaquer à des problèmes rencontrés principalement dans des pays en développement n’ont pas connu beaucoup de succès, et les moyens scientifiques et technologiques des pays en développement sont bien trop limités pour résoudre les problèmes considérables que pose le développement dans un ordre mondial scindé. Les pays en développement ne contribuent qu’à 4 p. 100 environ des dépenses mondiales en R-D et ne détiennent qu’approximativement 14 p. 100 des scientifiques et des ingénieurs ; pourtant, ces pays abritent plus de 80 p. 100 de la population mondiale ( CCSTG, 1992 ; UNESCO, 1993 ; Annerstedt, 1994 ). Des écarts de cet ordre s’observent depuis longtemps et sont une caractéristique distinctive de l’ordre mondial scindé qui est en train de voir le jour. Le rôle que joue aujourd’hui la connaissance dans le développement est à ce point crucial qu’on pourrait redéfinir le développement et dire qu’il correspond à la capacité de produire, d’acquérir, de diffuser et d’utiliser les connaissances, qu’elles soient nouvelles ou anciennes. L’existence ou l’absence de cette capacité marque une division fondamentale entre les pays développés et les pays en développement, entre les régions du monde dont les habitants ont la faculté de décider et d’agir de façon autonome et celles dont les habitants sont incapables de réaliser leur potentiel ( Sagasti, 1990a, 1990b ). Deux aspects de la science et de la technologie méritent qu’on leur accorde une attention particulière au moment où nous allons nous engager dans le XXIe siècle : l’évolution de la façon de faire la recherche scientifique et le caractère systémique croissant de l’innovation technologique ( Salomon et al., 1994 ). Recherche scientifiqueAu cours des cinq décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, nos connaissances se sont développées à un rythme stupéfiant : la masse des connaissances a doublé pendant la première moitié du XXe siècle, et elle double maintenant tous les quatre ou cinq ans ( Linowes, 1990 ). Cette explosion de la connaissance tient principalement à l’expansion de la recherche scientifique et aux progrès réalisés dans le domaine de l’informatique. On observe une fécondation réciproque accrue de la recherche scientifique, de l’innovation technologique et de l’exploitation commerciale des résultats de la recherche. La diversité et la complexité des liens entre la recherche, l’innovation et la commercialisation ont fait ressortir l’insuffisance du modèle linéaire du progrès scientifique et technique dans lequel les découvertes scientifiques mènent directement à l’intégration de nouvelles technologies dans les biens et les services. Il est maintenant évident que l’accumulation d’innovations technologiques fournit une base d’observation à la science, que le progrès technologique joue un rôle important dans l’établissement du programme de la recherche scientifique, que les entreprises d’avant-garde trouvent continuellement des problèmes à soumettre à la science, et que les techniques d’observation, d’essai, de mesure et d’instrumentation déterminent dans une large mesure le progrès scientifique. Ces phénomènes ont tous contribué à réduire considérablement le temps qui s’écoule entre une découverte scientifique et son exploitation commerciale ( Rosemberg, 1982 ; Mowery et Rosemberg, 1989 ). Le cadre institutionnel de la recherche fondamentale, de la recherche appliquée et de l’élaboration de nouveaux produits et procédés se transforme, particulièrement en raison de l’évolution des sources de financement et de la présence plus marquée du secteur privé. Les liens entre les universités et les entreprises se renforcent ; dans certains domaines, l’association entre la recherche industrielle et la technologie est devenue une nécessité ; des entreprises de capital de risque et certains organismes d’État spécialisés jouent un rôle de plus en plus grand dans le financement de la commercialisation de nouvelles technologies. Ces changements découlent dans une large mesure de l’augmentation considérable du coût de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée, augmentation qui a également entraîné une concentration dans les domaines qui requièrent d’importantes installations et où les résultats mettent du temps à se concrétiser. Certains domaines de recherche comme la synthèse chimique sont devenus de plus en plus tributaires d’instruments évolués et coûteux qui font appel à des techniques électroniques, optiques et analytiques perfectionnées et au traitement des données ( NAS, 1982 ). Le coût élevé des instruments évolués et diverses contraintes financières ont créé des difficultés aux laboratoires universitaires des pays industrialisés et mis certains domaines de recherche hors de la portée de la grande majorité des institutions scientifiques des pays en développement. Il demeure néanmoins très possible pour les pays en développement de s’engager activement dans une foule d’aspects de la recherche scientifique, voire dans des domaines qui leur paraissent fermés ( Salam, 1991 ). Compte tenu de l’accélération des progrès scientifiques, il faut déployer des efforts constants pour se tenir au courant, car les connaissances et les capacités acquises par la formation et la recherche deviennent assez rapidement désuètes. Ce fait a d’importantes répercussions du point de vue du développement des ressources humaines et de la formation des chercheurs dans des domaines scientifiques de pointe, particulièrement dans les pays en développement, qui manquent de spécialistes de haut calibre. L’établissement de liens plus étroits entre les moyens scientifiques, les progrès technologiques et la croissance économique, l’augmentation du coût de la recherche scientifique, l’accélération de l’obsolescence des moyens de recherche, l’apparition de nouveaux domaines transdisciplinaires et la complexification du cadre institutionnel de la recherche font qu’il est plus difficile pour la plupart des pays en développement d’atteindre rapidement les frontières de la connaissance et de tirer profit des progrès scientifiques et techniques. Parallèlement, le ralentissement des taux de croissance économique, le grave manque de ressources et l’accroissement des besoins sociaux contribuent à saper les efforts que font les pays en développement pour se doter à long terme de moyens scientifiques et techniques. Innovation technologiqueL’innovation, particulièrement dans les secteurs d’activité à fort coefficient scientifique, est devenue plus complexe : elle est plus coûteuse ; elle demande des techniques de gestion plus perfectionnées ; elle a contribué à accroître la collaboration et la concurrence internationales et a amené les États à étendre leur aide à l’innovation. Ces changements sont étroitement associés à l’apparition d’un nouveau modèle technoéconomique dans lequel la microélectronique ( principalement le microprocesseur ) a remplacé l’énergie ( principalement le pétrole ) comme facteur clé de l’organisation de la production et des services. ( Dans la production, le facteur clé est un intrant ou un ensemble d’intrants ayant un coût relatif mesurable et à diminution rapide, qui semble disponible en quantité quasi illimitée pour une longue période, et qui peut être associé à un nombre considérable de produits et de procédés [ Freeman et Perez, 1988 ; Perez, 1989 ]. ) L’innovation a un caractère systémique à au moins deux égards : les progrès techniques nécessaires à une innovation se complètent mutuellement, et l’innovation requiert un important réseau d’institutions et de services de soutien. Les nouvelles technologies ont un caractère plus associatif que les anciennes en ce que les progrès isolés qui sont réalisés dans le domaine de l’informatique, de l’automatisation, des nouveaux matériaux, de la synthèse chimique et de la biotechnologie requièrent des apports complémentaires issus d’autres technologies. Cela est devenu particulièrement évident dans le domaine de l’automatisation, où la microélectronique, l’informatique, les télécommunications, l’optoélectronique et l’intelligence artificielle sont fusionnées en un système technique intégré qui est étroitement apparenté au nouveau modèle technoéconomique ( Kaplinsky, 1984 ). La convergence technologique que suppose le caractère systémique de l’innovation oblige les entreprises à réagir rapidement pour étendre leur savoir-faire dans un large éventail de disciplines techniques et scientifiques. Cela est évident dans le secteur de la transformation des aliments et celui des produits pharmaceutiques, dont le personnel a dû acquérir des compétences en biotechnologie, en biologie moléculaire et en instrumentation électronique évoluée ( Mowery et Rosemberg, 1989 ). Témoigne également du caractère systémique croissant de l’innovation le nombre grandissant d’intervenants requis pour amener sur le marché une innovation importante. Outre les entreprises qui y sont directement associées, le processus peut faire intervenir des sous-traitants, des fournisseurs d’intrants et de matériel, des laboratoires et d’autres organismes offrant des services techniques, des consultants en gestion, des établissements d’enseignement et de recherche, des services d’études de marché, des distributeurs et des sociétés de commerce extérieur, des institutions financières, des sociétés de capital de risque ainsi que des ministères et des organismes gouvernementaux. Les coûts occasionnés par l’intégration des résultats de la recherche aux biens et services et par la commercialisation de nouveaux produits augmentent de façon constante depuis quelques décennies. L’augmentation des coûts associés à l’innovation et les risques accrus auxquels sont exposées les entreprises dans un milieu où la concurrence est de plus en plus vive ont multiplié les obstacles dans bien des domaines d’activité ( Ernst et O’Connor, 1989 ). Paradoxalement, l’accroissement de la concurrence a donné naissance à une foule d’accords de collaboration entre entreprises, particulièrement dans le domaine de la recherche et de la commercialisation préconcurrentielles, ce qui a donné lieu à la création de réseaux d’entreprises dont les intérêts convergent vers un objet précis, à un moment précis. Toutefois, seules les entreprises qui disposent de moyens financiers ou techniques importants ( et les petites entreprises qui visent des créneaux technologiques précis ) arrivent à jouer le délicat jeu de compétition et de collaboration que supposent les alliances technologiques internationales. Les nouvelles technologies font qu’il est plus rentable pour les entreprises de diversifier leur production et d’accélérer l’innovation en adoptant des cycles de production plus courts. La production flexible contribue à réduire la taille minimale d’efficience des usines dans plusieurs secteurs. Les progrès des communications et des technologies de l’information permettent un système de gestion au moment adéquat de la production et de réduire le coût des stocks, mais ils nécessitent des liens étroits avec les fournisseurs et les marchés. Les coûts de main-d’œuvre ne sont plus le principal critère de localisation des établissements de production, et les entreprises trouvent de plus en plus difficile d’établir des centres de production loin des marchés, des fournisseurs et des centres de recherche-développement. Le caractère systémique de l’innovation et les changements découlant du nouveau modèle technoéconomique ont fait qu’on accorde plus d’importance aux compétences et aux capacités en gestion. Pour réaliser pleinement le potentiel des nouvelles technologies, il est devenu nécessaire d’innover sur le plan de l’organisation et de la gestion, et les progrès de l’informatique ont fourni les instruments nécessaires à cette innovation ( Hoffman, 1989 ; Hanna, 1991 ). L’innovation suppose en outre des infrastructures bien développées : réseaux routiers, moyens de transport, réseaux de télécommunications et de transmission de données, approvisionnement en électricité, installations d’élimination des déchets, approvisionnement en eau pure, etc. Les appareils de laboratoire et l’équipement industriel peuvent nécessiter des services évolués de réparation et d’entretien. Certains de ces besoins en infrastructures excèdent largement les capacités de la plupart des pays en développement. Cette évolution des conditions d’innovation a des effets variables sur les perspectives des pays en développement. D’une part, il est possible d’intégrer des technologies avancées à des technologies traditionnelles et classiques de pays en développement ; les technologies mixtes qui en résultent peuvent se révéler adéquates et productives ( Bhalla et James, 1988 ; Bhalla, 1993 ). D’autre part, l’avantage comparatif que présentaient le faible coût de la main-d’œuvre des pays en développement et leurs ressources naturelles s’amenuise progressivement, et ce phénomène nécessitera un réalignement des stratégies d’industrialisation et de développement. La science et la technologie au service d’un développement humain durable dans un ordre mondial scindéDeux civilisations aux failles multiplesLes failles qui caractérisent le nouvel ordre mondial se recoupent partiellement et changent souvent d’orientation ; parfois elles se renforcent mutuellement et parfois elles ont des effets contraires. Il en résulte globalement une multitude d’effets paradoxaux et contradictoires qui suscitent une agitation et une incertitude considérables et ouvrent la voie à un large éventail de possibilités. Un trait saillant de notre époque permet de bien mesurer l’évolution qui est en train de se faire dans le nouvel ordre mondial. L’influence considérable qu’exercent les progrès scientifiques et techniques sur tous les aspects de la vie, y compris notre conception même de l’humanité, montre à l’évidence que nous assistons à l’apparition d’une « société de la connaissance » ( Drucker, 1993 ). De toutes les failles qui s’observent dans le nouvel ordre mondial, le fossé de la connaissance — la faille qui sépare ceux qui ont le moyen d’acquérir et d’employer des connaissances de ceux qui ne l’ont pas — pourrait rapidement devenir un gouffre. L’heure est peut-être venue de parler de l’apparition de « deux civilisations » ( Sagasti, 1980 ). La première de ces deux civilisations est caractérisée par le progrès de la science, l’évolution rapide de la technologie, l’intégration des technologies dans l’industrie et la société, et l’apparition de nouvelles façons de travailler et de vivre que l’image actuelle des sciences et de la technologie a beaucoup influencées. La seconde civilisation se caractérise par une incapacité d’engendrer des connaissances scientifiques sur une grande échelle ; par l’acceptation passive des résultats scientifiques de la première civilisation ; par une base technologique comportant surtout des technologies traditionnelles sur lesquelles sont plaquées des technologies importées ; par un système de production dont le segment moderne dépend de l’accroissement de la production des pays industrialisés de l’Ouest et l’absorption de technologies importées et dont le segment traditionnel dépend d’un système technologique souvent stagnant ; et par la coexistence de formes culturelles éclatées et même contradictoires. Les rapports entre les deux civilisations sont intenses mais unidirectionnels. La seconde civilisation est profondément influencée par la première, et elle n’arrive pas à exercer sur celle-ci une influence correspondante. La première civilisation se trouve dans des pays développés ou hautement industrialisés comme les États-Unis, le Japon et les pays d’Europe, elle possède une base scientifique et technologique endogène au sein de laquelle les sciences, la technologie et la production exercent une action réciproque importante. La seconde civilisation a une base scientifique et technologique exogène dans laquelle les sciences, la technologie et la production demeurent séparées ( Sagasti, 1979, 1988 ). Cette situation s’observe dans l’immense majorité des pays en développement, même si une poignée d’entre eux ont commencé à réduire, au cours des trois dernières décennies, l’écart qui les sépare des pays du premier groupe et à développer une base scientifique et technologique endogène. La science et la technologie modernes ont toujours eu un caractère ambigu, mais leurs promesses n’ont jamais été vues vraiment comme des menaces à la survie de l’humanité dans la culture qui leur a donné naissance, du XVIIe au XIXe siècle. La science et la technologie n’ont cependant pas toujours été à l’origine d’améliorations. En dépit des promesses du rationalisme du siècle des lumières et, encore plus, du positivisme du XIXe siècle, les progrès scientifiques et techniques n’ont pas nécessairement coïncidé avec des progrès sociaux ou moraux. La complexité et l’évolution rapide du nouvel ordre mondial en sont malheureusement un trop éloquent témoignage. Les pays de la seconde civilisation se trouvent devant des choix difficiles en ce qui concerne l’importance à accorder à la tradition, avec ses hiérarchies, ses codes et ses rites, ou à la rationalité, trait distinctif de la science moderne, avec sa capacité de créer de l’ordre et du désordre, de transformer et de détruire. D’un certain point de vue, le raisonnement scientifique et technique, à la limite, menace de réduire l’être humain à sa rationalité fonctionnelle pure. D’un autre point de vue, les critiques contre la rationalité s’appuyant sur des croyances ou des traditions particulières menacent de retarder ou d’empêcher le progrès et d’être une cause de stagnation. Les pays de la seconde civilisation, dont la culture, les perspectives et les points de vue varient, ont à relever le défi d’intégrer harmonieusement les innovations scientifiques et techniques ainsi que les manifestations intellectuelles importantes pour l’héritage social et culturel qui constitue leur identité. Au-delà des deux civilisations : vers un développement humain durableAlors que l’humanité s’apprête à entrer dans le XXIe siècle, il lui faut relever deux importants défis : éviter, premièrement, que la multiplicité des failles du nouvel ordre mondial ne crée des poches autonomes et partiellement isolées de peuples défiants qui ne tiennent pas compte des vues, des aspirations, des possibilités et des capacités des autres et qui s’en méfient ; et, deuxièmement, éviter que ces failles ne créent des groupes égocentriques de personnes n’entretenant que des rapports ténus créés par des médias ou des transactions économiques ou des rapports conflictuels qui menacent la sécurité de leurs semblables et de l’environnement. Pour cela, il faudra s’engager à jeter des ponts au-dessus des multiples failles du nouvel ordre mondial afin de donner à tous les êtres humains, individuellement et collectivement, la possibilité de réaliser pleinement leur potentiel. Il faut empêcher le fossé de la connaissance de créer un monde comportant deux civilisations et mettre résolument en pratique une nouvelle conception du développement humain durable. Le développement humain durable pourrait offrir à tous, aujourd’hui et demain, des chances égales de développer pleinement leur potentiel et de l’utiliser au mieux dans le domaine politique, économique, social, environnemental et culturel. Les modèles de développement qui contribuent à perpétuer les inégalités et à creuser les fossés qui s’observent aujourd’hui, particulièrement le fossé de la connaissance, ne sont pas durables et ne méritent pas d’être perpétués. Le développement humain durable consiste essentiellement à offrir à tous les êtres humains, maintenant et dans l’avenir, un accès égal à des possibilités de développement ( Dahrendorf, 1983 ; Sen, 1984, 1992 ; PNUD, 1994 ). De plus, le développement humain durable doit comporter des modèles de production et de consommation viables et reproductibles qui garantissent aux générations futures des possibilités analogues à celles des générations qui les ont précédées. Comme l’accumulation de capital humain peut remplacer certaines formes de ressources épuisables, le développement humain devrait être vu comme une importante contribution à la durabilité. Ainsi que J.S. Speth, administrateur du Programme des Nations Unies pour le développement, l’a dit à l’occasion d’un discours prononcé devant le Conseil exécutif du Secrétariat des Nations Unies ( 1994 ) :
Le principe du développement humain durable ne vaut pas uniquement pour les pays en développement. Ses leçons s’appliquent aussi aux pays industrialisés. Il s’agit d’un nouveau modèle, d’une nouvelle synthèse des besoins en matière de développement. Parallèlement à cette nouvelle façon de voir le développement, il convient de définir de nouvelles approches de la coopération en matière de développement ( CCSTG, 1992 ; CRDI, 1992b ). Il importe toutefois de souligner qu’il ne peut y avoir de développement humain durable sans interaction entre l’héritage culturel et la rationalité fonctionnelle, même si l’un et l’autre ne sont pas parfaitement réconciliés partout, ni toujours. La science et la technologie peuvent contribuer beaucoup au développement humain durable, mais elles n’offrent pas une solution toute faite au problème des valeurs qu’entraîne le heurt entre la tradition et la modernité. Du point de vue des sciences et de la technologie, la recherche d’un développement humain durable doit donc être vue comme une quête incertaine s’appuyant pour beaucoup sur la connaissance et les innovations émanant de la science et de la technologie modernes ( Salomon, 1994 ; Salomon et al., 1994 ). La connaissance au service du développement humain durableÀ l’orée du XXIe siècle, nous devrons continuer de compter sur la science et la technologie pour parvenir à un développement humain durable. Nous devons être conscients des problèmes, des risques et des limites de la rationalité fonctionnelle qui caractérise la science et la technologie modernes ; toutefois, la recherche scientifique et l’innovation technologique, par la création et l’application de connaissances, permettent d’augmenter l’éventail des biens et des services disponibles, d’améliorer la productivité, de contribuer à la création de systèmes d’enseignement susceptibles d’améliorer la condition humaine, et d’offrir des moyens techniques de parvenir à une utilisation durable des ressources de la terre. Bref, la science et la technologie offrent des moyens de jeter des ponts au-dessus des multiples failles du nouvel ordre mondial. Par ailleurs, à moins de disposer de moyens scientifiques et techniques d’un niveau adéquat, nul pays n’est en mesure : de prendre les importantes décisions qui infléchiront sa politique et ses stratégies et lui permettront de parvenir à un développement humain durable ; d’absorber, d’adapter et d’améliorer des technologies importées ; de développer sa capacité de production, même s’il dispose d’avantages concurrentiels ; ou de suivre les progrès faits à l’échelon international, et notamment ceux qui pourraient avoir une incidence sur ses stratégies de développement humain durable. Quel que soit leur niveau de développement socioéconomique, leurs objectifs sociaux et économiques et leurs moyens scientifiques et techniques, les pays en développement doivent de toute évidence mettre la science et la technologie au service de leur développement. Les politiques, les stratégies et les priorités d’action dépendront des conditions propres à chaque pays et des possibilités qui s’offrent ou que les pays eux-mêmes peuvent créer. Au moment où nous nous engageons dans le XXIe siècle, toutefois, la mobilisation des sciences et de la technologie pour le développement humain durable risque de coïncider avec de difficiles restrictions, ces dernières ayant tendance à accentuer les failles qui caractérisent le nouvel ordre mondial. Cette conjoncture permettra de mesurer la volonté politique des dirigeants des pays en développement de se doter de capacités scientifiques et techniques, entreprise incertaine et à long terme, à une époque où ils doivent répondre à une foule de besoins urgents. Les nombreux succès qui ont été obtenus dans des domaines comme la santé et l’agriculture portent à croire qu’on pourrait investir beaucoup plus encore, avec profit, dans le développement de moyens scientifiques et techniques. En dernière analyse, il ne sera pas possible de croire en l’avenir et de nous y engager, ni de combler les failles du nouvel ordre mondial sans faire appel à la science et à la technologie. Les générations futures des pays en développement doivent compter sur un accès aux connaissances scientifiques et techniques accumulées pour comprendre l’environnement et agir sur leur milieu, non pas uniquement afin de satisfaire des besoins essentiels et de prendre position dans un monde de plus en plus interdépendant, mais aussi pour contribuer au développement humain durable et réaffirmer leur sentiment d’identité. Sexe et durabilité de l’environnementLe rapport du Groupe sur l’égalité des sexes de la CNUSTD ( 1994 ) s’ouvre par une reconnaissance explicite du caractère sexospécifique du développement et de la nécessité d’admettre systématiquement et expressément ce fait si l’on veut que les efforts déployés pour mettre les sciences et la technologie au service du développement répondent correctement et équitablement aux besoins et aux intérêts des femmes et des hommes. En tant qu’outil au service de la société, les sciences et la technologie ont un potentiel spécifique et considérable, mais il ne faut pas prendre pour acquis qu’elles exercent une influence homogène sur la société. Les segments de la société qui bénéficient des sciences et de la technologie dépendent dans une certaine mesure des besoins et des intérêts dont on a cherché à s’occuper. Comme les rôles, les responsabilités, les besoins et les intérêts des hommes et des femmes sont souvent différents, les moyens pris pour satisfaire les besoins d’un groupe ne conviennent pas nécessairement aux besoins d’un autre groupe et peuvent parfois même leur être préjudiciables. Que l’incidence des sciences et de la technologie sur les femmes ou les hommes soit bénéfique ou non, on devrait tenir compte des besoins et des intérêts des deux sexes sans discrimination, dès le départ, dans tout projet de développement scientifique et technique. Seules une approche sexospécifique et une compréhension claire des besoins et des intérêts en jeu dans chaque cas permettront de faire en sorte que les ressources et les recherches soient équitablement mises au service de tous. De plus, comme le développement est sexospécifique, il est difficile d’évaluer le rôle et le potentiel réel des femmes dans le développement et la façon dont les sciences et la technologie peuvent servir leurs intérêts et leurs besoins propres. Le Groupe sur l’égalité des sexes de la CNUSTD ( 1994 ) aborde aussi dans son rapport la question de l’incidence sexospécifique du changement technologique et de la répartition sexospécifique de la formation et des carrières scientifiques. Les recommandations du Groupe s’appliquent aussi bien aux pays développés qu’aux pays en développement. Gestion intégrée des terresLe Groupe d’étude sur la gestion intégrée des terres de la CNUSTD a abordé un aspects primordial de la durabilité de l’environnement. Le rôle essentiel que jouent les richesses en sols et en eau dans le soutien des activités humaines actuelles et futures fait de la gestion de ces ressources l’un des plus importants outils de développement humain durable. La gestion intégrée des terres offre un cadre unique qui permet d’aborder dans une perspective globale la multiplicité des problèmes qui sont associés à une utilisation durable des ressources en sols et en eau. Comme les sols ont de multiples fonctions dans une société, diverses considérations sociales, économiques et écologiques influencent leurs emplois actuels et futurs. Un examen systématique des emplois éventuels des terres permet de contribuer au développement social et économique, tout en protégeant et en améliorant l’environnement. À cet égard, la gestion intégrée des terres fournit un moyen essentiel de parvenir à un développement humain durable. De plus, la mauvaise gestion des terres peut avoir des conséquences préjudiciables comme la dégradation des sols, le gaspillage des ressources et même les conflits internationaux. La gestion intégrée des terres a comme objectif fondamental d’employer la science et la technologie de manière à prévenir que les terres ne perdent leur capacité à soutenir l’activité humaine, et en particulier la production alimentaire. La science et la technologie modernes peuvent contribuer à une gestion intégrée des terres de diverses manières :
Malheureusement, les pays en développement qui auraient le plus besoin des technologies susceptibles de contribuer à une gestion intégrée des terres n’y ont pas accès. Le Groupe d’étude sur la gestion intégrée des terres a défini cinq objectifs d’une mise en œuvre efficace de la gestion intégrée des terres qui contribuerait au développement humain durable :
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