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Rodrigo Bonilla

ID : 105005
Ajouté le : 2006-10-24 22:34
Mis à jour le : 2007-09-15 21:43
Refreshed: 2010-03-15 08:05

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Quand les femmes paysannes font du théâtre
Document(s) 1 de 39 Suivant
Diaboado Jacques Thiamobiga, Burkina Faso

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Dans certaines régions du Burkina Faso, les femmes ne sont pas auto-risées à prendre la parole en public. Or, elles jouent un rôle de premier plan dans le développement de leurs communautés. En tant qu'agricultrices, elles sont à même d'observer les changements qui surviennent dans leur environnement, par exemple l'appauvrissement des sols dans les champs qu'elles cultivent. Mais étant exclues des débats publics, elles peu-vent difficilement contribuer à trouver des solutions à ces problèmes. Les femmes de deux villages de l'ouest du Burkina Faso ont puisé à même les traditions propres à leur culture pour y trouver une occasion de prendre la parole et ainsi lancer les discussions sur des problèmes tels que l'érosion des sols, la productivité et même le droit des femmes à la propriété foncière. Une belle histoire à raconter à un cousin qui ne se doute pas que, dans sa région natale, le théâtre-débat a permis à des femmes d'aborder ces questions sur la place publique et, du coup, d'améliorer leur statut au sein de leurs communautés.

Cher cousin,

Nous voudrions par le présent courrier te raconter le récit des femmes paysannes du Burkina Faso qui ont fait un théâtre-débat de belle facture. Tu sais, bien souvent, ceux qui ont été à l'école pensent que ceux qui n'y ont pas été ne sont pas en mesure de faire du théâtre-débat d'aussi bonne qualité que le leur. Les femmes paysannes des villages de Badara et de Toukoro, au Burkina Faso, viennent de démontrer le contraire. Elles n'ont pas été à l'école. Elles n'ont même pas été alphabétisées. Et pourtant elles sont arrivées à jouer un théâtre-débat de grande qualité.

À cette fin, elles ont bénéficié de l'appui d'une équipe pluridisciplinaire composée d'une sociologue, d'un agronome, d'un homme de théâtre, d'un communicateur et d'un producteur vidéo. Fortes de cet appui, elles ont cerné le problème de développement qui a fait l'objet de la pièce de théâtre, qu'elles ont ensuite montée et présentée dans les villages de Badara, Toukoro, Tondogosso et Dou. Lors de ces représentations, les spectateurs leur ont fait quelques critiques, de même que quelques propositions visant à enrichir le théâtre-débat. Enfin, elles ont tiré les leçons de leur expérience.

Le problème visé par le théâtre-débat

L'histoire que nous voulons te raconter s'est déroulée dans deux villages de l'ouest du Burkina Faso (Badara et Toukoro). Pour tes amis qui ne connaissent pas le Burkina, dis-leur que ce pays est situé au cœur de l'Afrique de l'Ouest. Il est l'un des plus pauvres du monde. C'est pourquoi le Programme des Nations unies pour le développement l'a classé cette année 173e sur 175 pays.

Tu sais qu'il n'a ni pétrole ni diamants. Sa seule richesse est faite de ses hommes et de ses femmes qui aiment le travail, surtout celui de la terre. Ainsi, il vit grâce à l'agriculture et à l'élevage. Avant, les récoltes étaient abondantes. Les villages burkinabé n'avaient que rarement faim. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. En effet, les terres ne donnent plus de bonnes récoltes. Vraiment, il faut dire qu'elles sont fatiguées et se sont considérablement appauvries. Comme si cela ne suffisait pas, les pluies sont mal réparties dans l'espace et dans le temps. C'est comme si la nature s'était fâchée contre le Burkina, ses hommes et ses femmes.

C'est le cas cette année. De nombreux paysans qui ont travaillé la terre n'auront pas de récoltes. L'un d'eux a déclaré l'autre jour à la télévision qu'il ne va pas récolter « une seule gerbe de mil ». Les femmes des deux villages qui ont participé à ce projet l'ont dit plusieurs fois lors de leurs échanges. En ce sens, la présidente de l'un des groupements des femmes de Badara, nous a dit que « les mauvaises récoltes du village sont dues à un manque de fertilité des terres. Cette situation est tellement grave qu'elle va faire disparaître le village ». Elle a ajouté que « tu n'as pas besoin d'avoir été dans une école d'agriculture pour savoir que les sols des champs ne sont plus riches. Il te suffit de regarder les tiges du mil ou du sorgho ». C'est ce que dit aussi l'une de ses amies. Elle soutient que « la terre est gâtée » et que « les champs sont pleins de striga », une mauvaise herbe aux fleurs violettes qui apparaît dans les champs quand les terres sont peu fertiles. Les paroles de ces deux femmes ont été approuvées par les autres femmes de Badara et de Toukoro. L'agronome de l'équipe soutient que ce que les femmes disent est vrai. Les sols de ces deux villages ne sont plus fertiles comme avant, même s'ils ne sont pas aussi dégradés qu'ailleurs au pays.

Les femmes estiment qu'elles n'ont pas souvent l'occasion d'échanger entre elles sur ce problème, et encore moins avec leurs maris. La plupart du temps, les encadreurs ne donnent des conseils techniques qu'à leurs maris qui, parfois, ne leur en parlent même pas. Elles n'ont pas de postes de radio pour entendre les conseils diffusés sur les ondes. De plus, elles ne sont pas autorisées à porter ce problème sur la place publique, car leurs maris vont dire que cela ne les regarde pas, ou même se fâcher contre elles.

Elles ont donc de gros problèmes de communication. Ainsi, nous pouvons dire qu'à travers cette expérience de théâtre-débat les femmes ont cherché à savoir comment elles pourraient aborder le problème de la fertilité des sols pour que leurs villages comprennent qu'il faut faire quelque chose pour y remédier...

Le processus de création théâtrale

Quand les femmes ont décidé d'agir, elles se sont demandées comment elles pouvaient poser le problème dans leurs villages sans que leurs maris ne se fâchent. C'est en échangeant entre elles et avec l'homme de théâtre de l'équipe que les femmes de Badara se sont souvenu d'une cérémonie traditionnelle au cours de laquelle elles sont autorisées à se déguiser en hommes et à dire à ces derniers leurs quatre vérités, sans pour autant qu'ils puissent se fâcher. Cette autorisation leur est donnée par les coutumes du village, qui s'imposent à tous.

Cette cérémonie est organisée quand la pluie s'arrête en pleine saison hivernale et tend à compromettre les récoltes. Elles organisent alors cette manifestation populaire, à travers laquelle elles implorent la bonté de la nature. Elles affirment que, lorsqu'elles sortent ainsi déguisées pour faire des supplications au ciel, celui-ci ouvre ses vannes et les fait entrer chez elles sous la pluie. C'est ainsi qu'est née l'idée du théâtre-débat. Les artisans de la troupe de théâtre les ont aidées à le mettre en œuvre, à travers six étapes que nous t'invitons à découvrir.

Étape 1: La connaissance des villages

À ce niveau, les femmes ont cherché à savoir si leur idée de théâtredébat pouvait être acceptée par leurs villages. Tu sais, rien ne peut être entrepris au village sans l'autorisation des responsables coutumiers, religieux et administratifs. C'est pour cela qu'il faut connaître les coutumes (ce qu'elles autorisent et ce qu'elles n'autorisent pas). De plus, la mise en branle de cette initiative exigeait l'approbation des maris, sans quoi les femmes n'auraient pu y participer.

Enfin, les femmes ont fait le point sur leurs savoirs et leurs savoir-faire en matière de fertilité des sols, de même qu'en matière de communication. Cette étape, qui s'est réalisée avec l'aide de la sociologue de l'équipe, a permis à tous de mieux connaître les villages. De plus, elle a facilité les relations avec tout le monde. Les femmes ont même été autorisées à se rendre dans un autre village avec les membres de la troupe de théâtre, et ce, pendant trois semaines. Chaque samedi soir, elles partaient voir leurs familles et revenaient le lundi matin au lieu de leur hébergement.

Étape 2: Élaboration d'un modèle agronomique

Un modèle agronomique a par la suite été élaboré avec l'appui de l'agronome de l'équipe. Les femmes ont ainsi répertorié et analysé leurs savoirs et leurs savoir-faire en matière de fertilité des sols. C'est ainsi qu'elles ont défini quatre principes clés:

  • la terre nourrit l'homme, l'homme doit nourrir la terre;

  • si tu veux nourrir correctement la terre, apprends à bien la connaître;

  • si tu apportes seulement les engrais minéraux à la terre, c'est comme si tu mettais de l'eau dans un panier;

  • si tu veux que la terre donne à manger à tes enfants et à tes petits-enfants, prends soin d'elle dès maintenant.

Le modèle agronomique comprend des techniques qui permettent aux producteurs et productrices:

  • de lutter contre l'érosion des sols par la construction de sites antiérosion (cordons pierreux, diguettes en terre, etc.);

  • de protéger les sols contre l'érosion due au vent et contre l'insolation en ayant recours au paillage;

  • de préparer le lit de semences par le zaï, une technique traditionnelle qui consiste à creuser les poquets (trous) et à y mettre de la fumure organique, dans l'attente d'y semer en saison de pluies;

  • de préserver les essences végétales qui se trouvent dans les champs, à raison de 25 arbres par hectare (norme vulgarisée);

  • d'enrichir les sols par des apports en fumure organique, à raison de 2, 5 tonnes par hectare (norme technique vulgarisée);

  • d'associer la fumure organique à la fumure minérale;

  • d'associer éventuellement certaines cultures, notamment les céréales et les légumineuses.
Étape 3: Conception de la pièce de théâtre

Partant du modèle agronomique et des matériaux collectés sur les modes de communication dans les villages, le représentant de la troupe de théâtre a conçu une pièce intitulée Le défi de Sétou. Cette pièce raconte l'histoire d'une villageoise qui a été profondément touchée par la baisse de fertilité des sols et les dures conditions de vie des femmes paysannes, de même que celles des hommes. Cette femme profite d'une grande fête organisée dans son village (baptême d'un enfant) pour discuter avec les autres femmes des problèmes qui les concernent et qui affectent leur village.

C'est au cours de cette fête qu'apparaît un personnage bizarre appelé Doda, ou le fou du village. Il surprend tout le monde et se met à danser avec les femmes qui, apeurées, se mettent à l'écart. Profitant de cette situation, Doda leur propose de faire du théâtre-débat. Les femmes pensent d'abord que c'est une histoire de fou, mais elles finissent par l'écouter et acceptent de relever le défi. Ainsi, ils décident ensemble d'aborder par le théâtre-débat le problème de la fertilité des terres, qui provoque la pauvreté des femmes et du village. Pour Doda, »le théâtre-débat est un jeu qui, tout en amusant les gens, les fait aussi réfléchir sur le problème de la fertilité des sols ».

Étape 4: La création de l'œuvre théâtrale

La création de la pièce a été l'étape la plus intéressante et la plus comique. En quelque sorte, elle a été elle-même un théâtre-débat ! En effet, cette création a fait l'objet de multiples négociations entre:

  • les femmes elles-mêmes au sein de leurs associations et entre les femmes de deux villages (Badara et Toukoro), pour présélectionner les actrices;

  • les techniciens, les époux et les responsables des villages d'une part, et entre les femmes et les techniciens de l'équipe pluridisciplinaire d'autre part;

  • les techniciens de l'équipe pluridisciplinaire.

C'est ainsi que quatorze actrices ont été retenues (sept par village). Pour permettre aux femmes des deux villages d'être ensemble et de se consacrer pendant deux semaines à la création théâtrale, elles ont décidé, avec l'accord de leurs époux, de se retirer au Centre d'animation rurale du village de Banakélédaga, situé à mi-chemin entre les deux villages. Elles sont alors allées à l'école de théâtre. Il leur a fallu apprendre avec patience à devenir comédiennes. Elles l'ont fait pendant quatre semaines avec l'appui de l'auteur de la pièce et de deux metteurs en scène. Tous ont travaillé avec un réel professionnalisme, ce qui leur a permis d'aider les femmes paysannes à présenter la pièce après quatre semaines de travail laborieux.

Étape 5: Présentation du théâtre-débat

À la fin de l'étape de création théâtrale, les femmes ont fait cinq représentations (deux à Badara, une à Toukoro, une à Tondogosso et une à Dou). Chacune de ces représentations a été une vraie réussite. Ce qui était plaisant, c'est surtout lorsque les femmes jouaient dans leurs propres villages. En effet, chaque fois que l'une d'entre d'elles se produisait sur scène, les gens du village étaient étonnés de voir leurs mères, sœurs ou épouses déguisées en hommes. Beaucoup d'hommes les reconnaissaient à leur manière de faire et de parler. Vraiment, chaque représentation a été une grande fête populaire dans les villages.

Étape 6: Évaluation du théâtre-débat

Le théâtre-débat a été évalué selon plusieurs procédés. Pendant les représentations et surtout pendant les débats qui ont eu lieu après, les spectateurs ont émis certaines critiques et ont fait des propositions d'amélioration, qui ont par la suite été prises en compte. Par ailleurs, les femmes actrices ont chaque fois échangé entre elles et avec l'équipe pluridisciplinaire sur les acquis, les limites et les difficultés de chaque étape. Pour sa part, l'équipe pluridisciplinaire a évalué chaque étape du processus au fur et à mesure de leur déroulement. Enfin, une évaluation externe a été faite par une spécialiste du domaine.

Résultats du théâtre-débat

Avec le théâtre-débat, les femmes ont créé une bonne ambiance dans les villages où il a été présenté (fête populaire). De plus, le fait de voir les femmes déguisées en hommes a faire rire les gens mais, surtout, il les a fait réfléchir sur le problème de la fertilité des sols. À ce sujet, voilà ce qu'un spectateur nous a dit: « Le déguisement des femmes m'a fait réfléchir plus qu'il ne m'a fait rire. » Une femme spectatrice nous a pour sa part fait la réflexion suivante: « En se déguisant, les femmes ont montré une situation bien réelle, car bien souvent elles sont amenées à jouer le rôle des hommes absents. Ce n'est plus un déguisement, mais une réalité vécue. Dans ces conditions, les femmes ne portent plus seulement les habits des hommes: elles assument également la charge de leurs familles, qui incombait aux hommes auparavant, comme dans le cas des veuves. »

Ensuite, le théâtre-débat a été une grande école pour tout le monde (hommes, femmes et enfants). Les gens ont échangé leurs points de vue sur la vie au village, ont discuté des rapports hommes-femmes et ont partagé des informations techniques pour améliorer et préserver la fertilité des sols. Tu te rends compte ? Des femmes paysannes ont même donné des conseils techniques de fertilisation des sols aux hommes ! C'est une première dans la région. Enfin, sache qu'il y a eu surtout une grande participation des populations dans les cinq villages où les femmes ont présenté le théâtredébat. Aucune de celles-ci n'a mobilisé moins de 200 personnes (enfants, jeunes, hommes et femmes).

En réalité, il y a eu beaucoup d'autres résultats. Nous voudrions seulement t'en citer quelques-uns:

  • la mobilisation populaire autour du théâtre-débat, faisant ainsi de celui-ci un véritable outil de communication participative pour le développement;

  • une plus grande prise de conscience des populations des villages sur la nécessité de préserver et d'améliorer la fertilité des sols;

  • une plus grande valorisation de la femme dans les villages (amélioration de son statut social);

  • un renforcement des capacités des femmes non instruites et non alphabétisées à prendre la parole en public, grâce au théâtre-débat;

  • le renforcement des compétences des membres de l'équipe pluridisciplinaire;

  • la mise au point d'outils qui rendent compte de cette expérience de recherche-action et qui en capitalisent les acquis (vidéo, documents écrits, rapports techniques).

Au demeurant, le théâtre-débat a eu de nombreux effets positifs sur les familles et sur les villages. Sur le plan agronomique, les populations qui ont pris part au théâtre-débat ont mis en pratique certaines des nouvelles techniques proposées lors du théâtre-débat. À titre d'illustration, le fumier est devenu rare dans les villages où le théâtre a été joué, car les producteurs l'utilisent plus fréquemment dans leurs champs.

De plus, la technique du zaï est désormais utilisée dans les champs collectifs des femmes qui ont participé au théâtre-débat. Enfin, les populations demandent souvent aux femmes de présenter à nouveau la pièce. Une enquête menée dans les deux villages (Badara et Toukoro) a démontré que le théâtre-débat a contribué à trouver des solutions aux problèmes de fertilité des sols et d'inégalités entre hommes et femmes.

Tu sais, quand on dit que les terres du Burkina sont pauvres, cela est à la fois vrai et faux. C'est vrai quand tu es au nord du pays où la plupart des terres sont devenues latéritiques. C'est faux quand tu te retrouves à l'ouest du pays, où les terres sont encore relativement fertiles. Badara et Touroko se trouvent dans cette région du pays.

Pour cette raison, les savoirs et savoir-faire des femmes du Sud se limitaient aux apports des fumures minérales aux sols. En revanche, les femmes venues du Nord avaient eu l'occasion de vivre avec acuité le problème de fertilité des sols dans leur zone d'origine. Ces dernières ont donc pu donner des exemples d'utilisation des ordures ménagères et de branchages contre le ruissellement des eaux de pluies, de cultures associées avec le niébé pour fixer l'azote au sol, de techniques comme le paillage, le zaï et les cordons pierreux. Toutes ces techniques ont été confirmées par l'agronome et par le spécialiste du théâtre, lorsqu'ils sont allés mener des enquêtes complémentaires à Kouni, un village du Nord dont les sols sont très dégradés et peu fertiles.

Toutefois, c'est au niveau des relations hommes-femmes que le théâtre-débat a donné les résultats les plus surprenants, car, en donnant la parole aux femmes, il a permis de révéler des aspects insoupçonnés du problème de fertilité des sols. En effet, loin d'ignorer l'importance de fertiliser régulièrement les sols, les femmes ont plutôt expliqué, par l'entremise de leurs personnages théâtraux, que, n'ayant pas droit à la propriété foncière, elles n'ont pas intérêt à investir pour améliorer le rendement d'un lopin de terre qui risque de leur être retiré dès que les hommes constateront sa productivité accrue...

Les leçons tirées de l'expérience de théâtre-débat

L'une des leçons que l'on peut tirer de cette expérience concerne le problème de base. Elle démontre en effet qu'il est nécessaire de faire une étude approfondie des villages pour en avoir une véritable connaissance. Il se trouve que les projets de recherche et de développement accordent peu d'importance à cette phase pourtant cruciale que constitue l'étude du milieu. Très souvent, les partenaires financiers la trouvent onéreuse et pas indispensable. Or, elle permet d'avoir une meilleure connaissance des pratiques socioculturelles des villages, des aspects agronomiques et des pratiques existantes en matière de communication.

De plus, l'expérience a révélé l'importance d'associer les populations dès l'étape de définition et d'analyse du problème, car la façon dont le problème est perçu par les agents ou les experts extérieurs à la communauté ne correspond pas toujours à la façon dont il est vécu par les populations au quotidien. À cet égard, l'exemple des femmes qui ont introduit dans le débat la question du droit à la propriété foncière est très révélateur.

Par ailleurs, la mobilisation populaire dans les villages où le théâtredébat a été présenté démontre qu'il s'agit d'un outil efficace de communication participative pour le développement. En outre, le théâtre-débat peut faciliter le dialogue entre les femmes et leurs communautés autour d'un problème de développement, car il est bien adapté aux réalités du monde rural burkinabé. Il peut ainsi permettre aux femmes de s'engager davantage dans le développement de leurs communautés. Il s'agit donc d'un outil capable de susciter la participation des catégories sociales (femmes, hommes et jeunes) et des couches socioprofessionnelles (agriculteurs, éleveurs, etc.) au processus de développement de leurs communautés.

L'expérience a démontré aussi que les femmes paysannes analphabètes sont capables de réaliser de grandes choses si on leur fait confiance. Pour cela, il a fallu nécessairement qu'elles participent à l'ensemble du processus. Le théâtre-débat leur a offert l'occasion de partager leurs savoirs et d'en acquérir de nouveaux, tout en se libérant de certaines pesanteurs socioculturelles pour prendre la parole en public. Elles sont même parvenues à donner des conseils aux hommes ! Cela n'arrive pas souvent dans les communautés villageoises, qui sont encore fortement attachées aux coutumes et à la tradition. Si aujourd'hui tu viens rencontrer les femmes qui ont participé au théâtre-débat, tu ne croiras pas que ce sont des femmes paysannes. Certaines d'entre elles ont eu l'occasion de participer à des ateliers au cours desquels elles se sont exprimées comme le font les experts. C'est donc dire que le théâtre-débat est un instrument de valorisation des femmes paysannes. Cette valorisation porte tant sur leurs personnes que sur leurs savoirs et leur savoir-faire.

Sur le plan institutionnel, le théâtre-débat peut créer un contexte favorable à un partenariat efficace si chaque partenaire accepte de jouer fran-chement sa partition. Il offre l'occasion de renforcer les compétences des institutions par le jeu de la complémentarité et par la synergie des efforts. Cependant, il est indispensable que les institutions engagées dans le processus s'entendent bien dès le départ sur leurs attributions respectives.

Quelques critiques à l'endroit du théâtre-débat

Au village, on dit que le spectateur de la danse est le meilleur danseur. Autrement dit, quand tu as la position d'observateur, tu es bien situé pour faire de bonnes critiques. De même, quand tu as mené une action et que tu la regardes longtemps après, tu peux aussi faire de bonnes critiques. Avec le recul, nous pouvons faire quelques critiques sur ce processus d'expérimentation du théâtre-débat.

D'abord, son montage a été très long et très difficile. Cela est dû en majeure partie à la démarche adoptée pour la conception de la pièce. Elle a été écrite d'abord en français par le responsable de la troupe de théâtre, à partir des matériaux collectés auprès des femmes. Il a donc fallu par la suite traduire la pièce en dioula (langue nationale), alors qu'elle aurait pu être écrite directement en dioula, à partir des expressions des femmes, qui s'y seraient retrouvées plus facilement. De plus, étant donné que les femmes étaient pour la plupart analphabètes et qu'elles n'avaient jamais joué au théâtre, il leur a été difficile d'apprendre leurs rôles par cœur. Il serait donc opportun de développer des façons d'écrire les pièces de théâtre avec les femmes, ce qui pourrait contribuer à valoriser davantage à la fois leurs savoirs et leur savoir-faire.

Par ailleurs, le choix de mettre en place une seule troupe avec la participation des femmes de deux villages et de les héberger dans un autre village situé à mi-chemin entre les deux n'a pas facilité les choses. Il a fallu négocier l'autorisation des maris et suspendre tous les samedis pour permettre aux femmes d'aller voir leurs familles. Tu sais qu'au village la femme est tout pour les familles. Il lui est difficile de quitter sa famille pour mener des activités dans un autre village. C'est pourquoi l'une d'elles a dû quitter la troupe au début de la création théâtrale. Il a fallu la remplacer.

Ensuite, le processus a coûté cher. Il a fallu beaucoup d'argent, surtout qu'on a fait appel à plusieurs spécialistes. Il aurait certainement été moins coûteux de faire appel à une troupe villageoise qui fait du théâtre sans grands moyens financiers.

Enfin, il faut souligner que le fait que l'équipe était formée de cadres de trois institutions différentes1 a lui aussi été source de difficultés, d'autant plus que tous ne résidaient pas dans la même ville. En raison de cet éloignement des uns et des autres, il n'a pas été possible de respecter le calendrier de travail, ce qui a fait traîner les choses: tandis que la préparation du théâtre-débat aurait dû se faire en six mois, elle s'est faite en deux ans. Ainsi, il aurait été plus simple de travailler avec une équipe pluridisciplinaire d'une même institution afin d'éviter les pertes de temps et d'efficacité.

1 Le Centre d'études économiques et sociales de l'Afrique de l'Ouest (CESAO), basé à Bobo-Dioulasso, le Théâtre de la fraternité, basé à Ouagadougou, et Zama Publicité, présent dans les deux villes.

Finalement, notons que les femmes et les communautés de base ont fait preuve de disponibilité et d'engagement. Il faut par contre avouer qu'elles ont été quelque peu déçues, étant donné que tous les besoins soulevés par le théâtre-débat n'ont pu être comblés, faute de moyens matériels et financiers. De plus, l'agronome de l'équipe n'a pas été en mesure de faire le suivi des femmes paysannes qui ont expérimenté les nouvelles techniques de préservation de la fertilité abordées à travers le théâtre-débat.

Conclusion

En lisant le récit, tu as dû te rendre compte que le théâtre-débat a permis de valoriser les savoirs et le savoir-faire des femmes paysannes du Burkina en matière de fertilité des sols. Mieux, elles sont arrivées à se valo-riser elles-mêmes, en montrant aux hommes qu'elles sont capables de poser en public les problèmes de développement de leurs communautés de base, et ce, au moyen du dialogue et de la communication participative pour le développement. Il en résulte que le théâtre-débat est un outil de dialogue que les populations peuvent utiliser pour aborder les problèmes de développement qui se posent à leurs villages. C'est enfin un instrument de forte mobilisation des populations autour des actions de développement des villages.

C'est pourquoi nous te demandons de raconter ce récit à tes amis. Dis-leur surtout que le théâtre-débat peut constituer le levain qui fait lever la pâte de la communication participative et celle du développement. Ainsi, tu auras contribué à rendre utile le merveilleux travail des femmes paysannes du Burkina qui ont expérimenté le théâtre-débat.

Sur ce, nous te quittons en te disant à très bientôt. Porte-toi bien !

Ton cousin du village.







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