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Rodrigo Bonilla

ID : 104993
Ajouté le : 2006-10-24 21:53
Mis à jour le : 2007-09-15 19:49
Refreshed: 2010-02-03 03:04

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Gestion des ressources naturelles et élaboration des politiques: la voix des femmes rurales en Afrique de l'Ouest
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Rosalie Ouoba, Burkina Faso

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Dans plusieurs cultures ouest-africaines, l'éducation et les normes socioculturelles ne prédisposent pas la femme à prendre la parole en public. Pourtant, les femmes constituent environ 53 % de la population et 80 % d'entre elles vivent en milieu rural, des produits de la terre. Elles comptent pour 90 % de la main-d'œuvre agricole, en plus d'assurer l'essentiel du transport et de la transformation des produits agricoles et fores-tiers. Privées du droit à la parole dans leurs communautés, les femmes sont aussi privées du droit de participer aux prises de décisions concernant la gestion des ressources naturelles, dont elles sont pourtant les pre­mières utilisatrices. Une situation que l'Union des femmes rurales ouestafricaines et du Tchad a entrepris de changer, au moyen d'un processus original où des femmes paysannes originaires de cinq pays 1 ont été appelées à participer à l'élaboration d'un plan d'action en la matière.

« Je m'appelle Sali Fofana. Je viens de Dafinso, un petit village de l'ouest du Burkina Faso. Ma vie au quotidien est rythmée par la recherche de l'eau, qui prend de plus en plus de temps. Notre village compte deux pompes pour 1800 habitants. L'une des pompes étant en panne, nous devons passer la moitié de la journée alignées sous le soleil, pour nous approvisionner en eau. Chez nous, l'eau, c'est la vie, comme on a l'habitude d'entendre au Sahel. Il faut en trouver suffisamment pour les hommes et les animaux. Je suis tellement débordée que je suis obligée d'utiliser ma fille pour aller puiser l'eau. Forcément, elle n'est pas régulière à l'école et ne travaille plus très bien en classe, mais que puis-je faire ? De plus, le marigot est à sec dès le mois de janvier. C'est comme si la nature elle-même nous abandonnait à notre sort. »

Sali Fofana est un personnage fictif. Mais la réalité qu'elle décrit est celle de millions de femmes africaines, qui constatent chaque jour les conséquences directes de la dégradation de l'environnement sur leurs conditions de vie. Ses paroles pourraient être celles de chacune d'entre elles. Elles sont en fait une synthèse des témoignages qu'un grand nombre de femmes rurales ont apporté lors d'une initiative visant à faire entendre leur voix dans le processus d'élaboration des politiques de gestion des ressources naturelles dans leur région.

Avec la disparition de plus en plus prononcée du couvert végétal que connaissent les pays sahéliens, non seulement l'eau se raréfie, mais les distances à parcourir pour cueillir le bois de chauffe, principale source d'énergie des foyers, sont aussi de plus en plus longues. Une situation qui affecte au premier chef des femmes comme Sali Fofana, dont les propos ressemblent souvent à ce qui suit: « Avant, pour obtenir le bois pour la cuisine, il suffisait d'aller dans le champ à côté de la maison. Aujourd'hui, le bois est rare et il faut aller de plus en plus loin pour le trouver, ou encore l'acheter. Étant donné qu'il est loin et que c'est une activité lucrative, ce sont les hommes qui ont des véhicules et des charrettes qui peuvent aller le chercher, pour le revendre de plus en plus cher. »

 

1 Les pays qui ont participé à cette initiative sont le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Togo.

On ne doit donc pas s'étonner que le Sommet de la Terre qui s'est tenu à Rio en 1992 ait mis l'accent sur le rôle important de la femme dans la préservation d'un environnement viable et stable, tout en soulignant la nécessité de réduire l'extrême pauvreté, étroitement liée à la dégradation de l'environnement.

Étant donné ce rôle de premier plan, la participation des femmes rurales à l'élaboration des politiques en matière de gestion des ressources naturelles pourrait s'avérer un atout précieux. C'est précisément l'objectif poursuivi par la mise sur pied d'un processus participatif de bout en bout, par lequel des femmes rurales originaires de six pays de la sous-région allaient s'engager dans la formulation d'un plan d'action en matière de gestion des ressources naturelles. La mise en œuvre de ce plan devait en retour leur permettre de devenir une force de pression et une source de propositions en ce qui a trait à l'élaboration des politiques nationales et régionales. En outre, le processus visait à démontrer qu'à travers la communication participative, notamment par les échanges et le partage des connaissances, on peut appuyer les femmes rurales pour qu'elles puissent analyser les problèmes auxquels elles font face et rechercher des solutions, en faisant appel aux savoirs, aux connaissances et aux ressources dont elles disposent.

La méthodologie employée

L'initiative s'est déroulée en deux étapes: dans un premier temps, des ateliers ont été organisés pour chacun des pays concernés, en vue de produire avec les femmes rurales les matériaux qui seraient utilisés dans le plan d'action. La seconde étape portait sur la formulation de ce plan. Une troisième étape visant à valider ce plan au cours d'un atelier sous-régional réunissant des femmes des six pays participants a eu lieu en 2005.

Sur le plan méthodologique, les ateliers ont été conçus pour permettre aux femmes de s'exprimer en définissant elles-mêmes leur propre situation et en l'analysant, en vue d'aboutir à des solutions qui leur sont propres et qui prennent en compte leurs spécificités. Le principal outil lors de ces ateliers a été la parole. En outre, la démarche présentait les caractéristiques suivantes:

Prise en compte de la diversité des préoccupations des femmes rurales en fonction des zones agroécologiques

Bien que le problème de dégradation des ressources naturelles soit un phénomène généralisé, la sévérité de cette dégradation et les contraintes qu'elle peut engendrer varient d'une zone agroécologique à l'autre. Pour prendre en compte cette diversité des problèmes, chacune des régions agroécologiques de chaque pays était représentée par une ou plusieurs participantes, qui ont pris la parole et se sont exprimées dans leur propre langue.

Animation-information autour des concepts clés

Deux concepts clés ont été utilisés au cours des ateliers: la gestion des ressources naturelles et la recherche-action. Des agents des ministères de l'Environnement et des Ressources naturelles et des personnes-ressources de différents domaines ont apporté leur contribution à ces ateliers. Après avoir écouté les points de vue des participantes, ils ont fait des exposés sur ces questions et sur les politiques nationales qui s'y rattachent.

Ce travail a nécessité de la part des intervenants une grande expérience pour atteindre les objectifs, compte tenu du faible niveau d'instruction des femmes rurales.

Diagnostic participatif des contraintes en fonction des zones agroécologiques

Les participantes ont été réparties en groupes, en fonction de leur zone de provenance. En référence aux trois composantes des ressources naturelles (terre, végétation et eau) et par zone agroécologique, chaque groupe a décrit et analysé l'état des ressources naturelles, le rôle de la femme dans leur gestion, ainsi que les difficultés auxquelles elle fait face dans leur gestion. Puis, les groupes ont répertorié les solutions possibles et les besoins des femmes en ce qui concerne chacune des composantes.

L'interaction entre les groupes

Les résultats des travaux des groupes ont été restitués au cours de séances plénières où ont été débattues les difficultés communes aux femmes rurales et celles qui sont propres à certaines zones. Par la suite, les actions à prendre en compte dans le plan d'action ont fait l'objet de discussions et ont eté sélectionnées en séance plénière.

Les visites de terrain

Des visites à des associations de femmes œuvrant dans le domaine de la gestion des ressources naturelles ont été organisées. Elles ont permis de mettre en contact les participantes avec d'autres associations de femmes engagées dans des activités semblables aux leurs. Ces visites ont été de véri-tables lieux d'échanges entre les participantes et les associations visitées. Elles ont par ailleurs permis de jeter les bases de futures relations entre femmes de zones agroécologiques différentes.

Des témoignages révélateurs

Tout au long de ce processus, les discussions ont permis de rendre compte des conséquences des inégalités hommes-femmes sur la réalité des femmes paysannes et sur leurs efforts pour préserver les ressources naturelles. À travers les paroles de Sali Fofana, on peut mieux comprendre comment les conditions de travail et de vie des agricultrices se sont considérablement détériorées au fil des ans.

« Mon champ fait à peine 0,5 hectare. Il est situé très loin du village et du champ de mon mari. De plus, c'est un vieux champ qui produit très peu. Je suis donc obligée de me lever au premier chant du coq pour pouvoir cultiver mon champ avant de me rendre dans celui de mon mari. De plus, n'ayant pas d'aide ni de moyens de production modernes (charrue, engrais minéraux, etc.), je suis obligée de travailler beaucoup dans mon champ pour une maigre récolte. Cette année par exemple, je n'ai récolté qu'une trentaine de kilogrammes d'arachides. C'est vrai que j'ai aussi produit du gombo, de l'oseille et des aubergines pour améliorer la sauce familiale.

Il y a quelques années, comme toutes les femmes de mon groupement, j'ai appris à faire de la fumure organique. Cependant, cela ne me sert à rien, car je ne peux pas enrichir mon champ, de peur qu'il me soit retiré. C'est le chef de terre qui m'a donné mon champ. Dans notre village, la femme n'a pas droit de propriété sur la terre. Ainsi, elle ne peut pas planter des arbres sur les terres qu'on lui donne ni entreprendre des actions importantes de protection des sols.

Le néré et le karité sont des produits de la brousse que j'utilise pour la cuisine et pour gagner un peu d'argent. Personne ne les cultive. On les trouve plutôt dans les champs et en pleine brousse. Aujourd'hui, comme la brousse s'éloigne chaque jour un peu plus, nous avons de la difficulté à obtenir ces fruits. Non seulement nous ne pouvons plus obtenir de soumbala (une sorte de moutarde, qui sert d'assaisonnement pour relever la sauce) ni de beurre de karité, mais nous devons en plus acheter aux hommes le karité et le néré. C'est vraiment grave, car on nous empêche de les cueillir dans les champs. De plus, comme ils rapportent de l'argent, ce sont les hommes qui ont accaparé la récolte de ces fruits sauvages. Appâtés par le gain, les gens vont jusqu'à cueillir des fruits qui ne sont pas encore arrivés à maturité. Ils utilisent des produits chimiques pour accélérer le mûrissement, ce qui peut être dangereux pour la santé. »

L'organisation locale comme lieu d'expression

Malgré toutes ces difficultés et ces revers, les femmes rurales ne bais-sent pas les bras. Dans certains cas, leur détermination donne lieu à la création de groupements, qui deviennent les principaux lieux de débat et de partage, où elles peuvent discuter de leur réalité. Des leaders surgissent parmi elles et sont invitées à les représenter au niveau national et international, comme ce fut le cas lors de cette initiative. Dans les mots de Sali Fofana, le récit de ce parcours prend la forme qui suit:

« Comme vous le voyez, je suis abandonnée aux problèmes. Mais, Dieu merci, je suis une battante. C'est pourquoi, avec les femmes de mon village, on a décidé de nous regrouper pour voir comment résoudre nos problèmes. Parce que nous aussi on voudrait un peu de bonheur. Mes sœurs m'ont demandé à moi, Sali Fofana, d'être à la tête du groupement. Elles m'ont choisie parce que je suis bien avec tout le monde, j'ai déjà vécu à l'étranger, en Côte d'Ivoire, et j'ai été à l'école jusqu'au CM2.

Il y a quelques mois, j'ai reçu une invitation à me rendre à Kaya, vers Ouagadougou, pour discuter avec d'autres femmes de nos problèmes. C'était la première fois que je rencontrais des femmes venues de très loin, comme du Tchad, du Togo, de la Guinée, du Niger, du Sénégal, du Mali, du Bénin, de la Côte d'Ivoire, du Burkina et de la Mauritanie.

Dans la lettre d'invitation, on m'avait demandé d'organiser une réunion avec les femmes et les hommes pour échanger sur la situation de l'environnement dans notre village, de même que sur la place et le rôle de la femme. C'était nécessaire parce qu'on a besoin de l'ensemble des points de vue pour prendre des décisions qui vont aider tout le village. C'est vraiment important de procéder ainsi. Si seulement nous, les femmes, on se réunissait pour analyser les choses, ce serait bien, mais les hommes pourraient se sentir négligés et constituer des blocages pour la réussite de notre projet. Or, désormais, ils sont nos alliés. »

Kaya: des femmes et des experts

À la suite de cette démarche locale, un atelier national réunissant des femmes de plusieurs régions s'est tenu dans chacun des six pays. Au Burkina Faso, c'est à Kaya, au nord de la capitale, que les participants se sont réunis. Cet atelier visait à mettre en commun les expériences et les observations des participantes dans le but de les réunir dans un plan d'action cohérent. Pour Sali Fofana comme pour toutes les femmes rurales qui y ont participé, l'occasion d'exposer les points de vue de leur village et de les confronter à ceux d'autres femmes rurales a été une expérience inestimable. Plus encore, la validation de leurs connaissances et de leurs observations par des experts de plusieurs disciplines a renforcé la perception qu'ont les femmes de l'importance de leur rôle au sein de leurs communautés. Pour toutes les « Sali Fofana » qui se sont investies dans ce processus, ce fut un moment de grande fierté:

« Voici venu le grand jour, direction Kaya. Sur place, j'ai rencontré des femmes venues des quatre coins du Burkina. Chacune de nous a parlé de son village, de l'évolution de la pluviométrie et de ses conséquences sur la brousse, l'eau, les hommes, les animaux. Chacune de nous a aussi parlé de son rôle en tant que femme dans l'exploitation de la brousse et dans la gestion de la brousse, de l'eau et de la terre. Nous nous sommes rendu compte qu'à peu de chose près la situation de la femme était la même dans tous les coins du Burkina. Des spécialistes en gestion des ressources naturelles étaient présents et nous ont apporté certaines connaissances nouvelles, ce qui nous a permis d'analyser en profondeur la situation. Ils ont reconnu que tout ce que avions dit était juste. Ainsi, le Burkina, comme d'autres pays sahéliens, subit depuis 1969 une période de sécheresse caractérisée par une forte diminution des pluies. Cette baisse a des conséquences considérables sur la végétation, les sols et les systèmes de production, avec une explosion des surfaces cultivées et une baisse de la fertilité et de la disponibilité en eau. Alors que la politique nationale définit les normes d'accessibilité à un point d'eau pour 500 habitants, la réalité du milieu rural est multipliée parfois par cinq ou six et environ 57 % des ménages s'approvisionnent à partir des sources non potables.

Nous avons trouvé des solutions et proposé des actions. Si l'on prend les fruits qui nous servent pour nos condiments par exemple, on a dit qu'il fallait instituer, au sein des foyers et du village, des concertations entre l'homme et la femme pour mieux faire comprendre l'utilité de ces fruits pour l'alimentation de la famille et utiliser les lois du village qui, dans le temps, interdisaient que les gens exploitent les fruits à tout moment. Les autorités décrétaient une journée particulière pour la cueillette des fruits. On attendait qu'ils mûrissent et personne ne pouvait se servir avant. Il faut remettre en vigueur ces lois au niveau du village. Cela permettra que tout le monde en ait un peu et évitera qu'on cueille des fruits qui ne sont pas arrivés à maturité et qui donnent des mauvais produits.

Nous souhaitons être associées au choix des espèces pour le reboisement; étant donné que le néré et le karité ne donnent plus bien, il faudra en planter, ainsi que les arbres fruitiers que nous, femmes, utilisons pour nourrir et soigner la famille et pour avoir un peu d'argent. Aujourd'hui, nous avons entendu dire que le beurre de karité rapporte beaucoup d'ar-gent, car il est utilisé par les pays européens qui en achètent beaucoup. Si nous, femmes rurales, qui savons travailler le beurre, sommes formées, nous pouvons soigner les arbres et produire du beurre de bonne qualité, qui rapportera encore plus d'argent.

Le néré donne du soumbala, une épice que toute femme sait préparer et qui donne un bon goût à nos sauces. Comme le néré ne donne plus bien, le soumbala est cher. Il est détrôné, grâce à la publicité qui entoure le cube Maggi. Nous voulons revaloriser les plantes de chez nous, qui nous permet-tent de manger et d'obtenir un peu d'argent.

Pour l'eau, nous avons demandé à être associées au choix de l'implantation des sources d'eau et que, dans les comités de gestion de points d'eau, nous puissions occuper des postes de décision. On va aussi demander plus de points d'eau dans les villages pour avoir accès à l'eau plus facilement.

Concernant les champs des femmes, nous voulons que les champs qu'on nous donne comme champs personnels soient le plus près possible du champ familial et que nous puissions avoir accès au matériel du mari pour cultiver notre champ. De plus, nous voulons instaurer des débats au niveau du village sur l'importance du champ des femmes dans la sécurité alimentaire de la famille. Car, de plus en plus, ce sont les produits de nos champs qui assurent l'alimentation de la famille jusqu'à la période proche des récoltes. Nous avons des difficultés à produire le compost que nous avons appris à fabriquer avec les animatrices et nous sommes obligées d'en voler pour mettre dans nos champs. Avoir plus de compost nous permet-trait d'intensifier notre agriculture et de produire davantage. Pour chacune des solutions proposées, nous avons discuté de sa faisabilité et nous en avons retenu quelques-unes. »

Les leçons tirées de l'expérience

Participation des femmes à la collecte des données

Pour favoriser la participation de la communauté, une préparation a été demandée aux participantes avant la réalisation des ateliers, chaque fois que cela a été possible. Cette préparation a concerné dans certains cas l'ensemble de la communauté, tandis que, dans d'autres cas, elle s'est limitée aux associations de femmes dans leurs configurations particulières. Ces échanges intracommunautaires ont permis non seulement d'informer la communauté sur le rôle important que joue la femme mais aussi de la sensibiliser aux difficultés qu'elle rencontre dans l'accomplissement de ses tâches. Les résultats ont servi de base dans les travaux de groupes des ateliers.

Analyse des données par les participantes

La démarche employée s'est montrée très pertinente; elle est respectueuse des capacités des femmes rurales à définir elles-mêmes leur place et leur rôle ainsi que les contraintes qu'elles vivent dans la gestion des ressources naturelles. Dans leur analyse, elles prennent en compte les évolutions intervenues dans la distribution sociale des tâches au sein du foyer tout en mettant l'accent sur la nécessité du dialogue homme-femme pour rétablir un équilibre et une équité. Elles définissent très clairement leurs besoins en matière de gestion des ressources naturelles et proposent des solutions qui prennent en compte l'ensemble de la communauté.

La démarche méthodologique

Donner la parole et valoriser les savoirs des femmes rurales est une démarche qui met en confiance et favorise la construction de la vision de la société par ce groupe social vivant des situations d'injustice et d'inégalités.

La parole joue un rôle de première importance dans la vie de toute personne, de tout groupe social et de la société dans son ensemble; elle permet en effet à la personne ou au groupe concerné d'exprimer ce qu'il est, ce qu'il vit et ce qu'il ressent. Elle lui permet également d'affirmer ce qu'il sait, ce dont il est capable, ce qu'il pense et ce qu'il veut. Mais, surtout, la parole permet à la personne ou au groupe concerné de s'organiser pour améliorer sa situation on atteindre un but, en entrant en communication avec d'autres personnes ou d'autres groupes pour enrichir le débat social. Enfin, lorsqu'elle est prise en compte, la parole permet à des personnes ou à des groupes auparavant marginalisés de participer à la prise de décisions plus pertinentes et équitables, pour un développement durable.

Bref, la parole est un droit humain fondamental. Or, vu les rapports de force au sein des sociétés, ce droit est dénié à certaines personnes, notamment aux femmes.

Malgré de réels progrès au cours des dernières décennies, l'écrasante majorité des femmes rurales ouest-africaines reste dans la catégorie des « sansvoix ». Pourtant, lorsque l'occasion leur en est donnée, elles définissent et analysent mieux que quiconque les situations qu'elles vivent, pour peu que l'animation soit respectueuse de leur rythme, de leurs capacités d'imagination et d'expression. Donner la parole doit signifier permettre l'expression mais aussi l'écoute et la communication, car c'est dans la communication que se construisent les nouvelles visions. Ainsi, si les femmes rurales s'expriment et confrontent leurs analyses avec celles d'autres groupes (à travers les échanges, les apports de connaissances et les visites d'étude), elles sont à même de décider des actions qu'elles peuvent mener en tant que groupe pour le développement durable de leurs communautés. Au départ, elles expriment surtout des « besoins pratiques » mais elles débouchent très vite sur des « intérêts stratégiques » (transformer les relations inégales entre hommes et femmes, riches et pauvres, etc.). Quand elles s'expriment sur les actions qu'elles retiennent pour répondre à leurs besoins, les femmes manifestent toujours le souci d'échanger avec les hommes de leurs communautés. En bout de ligne, la plupart des actions qu'elles retiennent sont soit réalisables par elles-mêmes, soit en lien avec les partenaires qui travaillent avec elles.

Les difficultés

La démarche retenue pour la réalisation des ateliers dans les cinq pays, tout en étant responsabilisante, a été émaillée de difficultés liées aux limites tant intrinsèques qu'extrinsèques imposées aux femmes.

Les limites imposées par la diversité des langues

Dans certains ateliers, il n'était pas rare de compter autant de langues que de participantes. Il a fallu prévoir des animatrices locales, qui ont joué le rôle de traductrices. En dehors du Mali, où le bamanan était parlé par pratiquement toutes les participantes à l'atelier, il a fallu travailler au minimum dans trois langues. Pour s'assurer d'une traduction qui respecte toutes les subtilités, il a fallu procéder à un travail continu de préparation des animatrices. La frustration était toujours très grande quand les femmes racontaient dans leur langue et avec émotion ce qu'elles vivent et que la traduction ne rendait même pas la moitié de l'histoire et quasiment rien de l'émotion. Il faut imaginer que les femmes rurales éprouvent le même sentiment quand les débats sont menés en français et qu'elles doivent attendre la traduction pour comprendre et donner enfin leur point de vue.

En plus du temps qu'exige cet exercice, on sent souvent une tendance au découragement des participantes, qui auraient plutôt envie d'échanger directement avec le public.

Les limites d'ordre socioculturel

En vertu des traditions, la femme ne participe pas aux débats concernant les problèmes communautaires; elle ne prend pas la parole en public pour exprimer son point de vue, sauf si elle est mandatée par un groupe. La plupart des femmes présentes aux ateliers, même si elles représentaient leurs associations, manquaient d'habitude, d'expérience et d'aisance pour s'exprimer spontanément.

En effet, compte tenu de la division sociale du travail, la multiplicité de leurs tâches domestiques ne permet pas aux femmes d'assister aux réunions. Elles n'acquièrent donc pas l'habitude de participer, ni de prendre la parole devant les hommes.

Les limites liées à la religion (ou à son interprétation)

Du fait de leur appartenance à certaines religions, certaines femmes ne peuvent fréquenter les lieux où se trouvent des hommes. Dans la vie courante, elles restent cloîtrées et participent peu aux associations (lieu d'épanouissement des femmes). Celles qui arrivent à prendre part à ce type d'atelier ont souvent du mal à exprimer clairement leurs points de vue.

Les limites liées à l'analphabétisme des femmes

L'analphabétisme des femmes rurales limite énormément leurs capacités à s'ouvrir aux autres. En considérant l'ensemble du groupe (sur les cinq pays), seule une femme sur quatre environ savait lire et écrire (soit en français, soit dans sa langue). Malgré les efforts pour mettre à la disposition des adultes analphabètes des outils (audio et visuels) pour leur permettre de s'informer et d'échanger, il faut reconnaître que le monde rural manque de soutien pour s'ouvrir aux échanges d'information indispensables à la réflexion pour le développement.

Les limites liées au manque de formation

L'analyse d'une situation ou d'un problème fait appel à des capacités d'appréhension du problème, de réflexion et de référence à d'autres expériences ou connaissances. Étant donné qu'elles sont limitées dans leur environnement et qu'elles ne disposent pas d'ouverture pour avoir accès aux informations leur permettant d'approfondir leur compréhension, les femmes rurales ont des difficultés à analyser en profondeur un problème, en recherchant toutes ses causes et en les hiérarchisant pour trouver toutes les solutions possibles. Leurs analyses, tout en étant pertinentes, sont limitées... Elles passent facilement du problème à la solution, sans appréhender toutes les causes profondes du problème. Les femmes rurales ont besoin d'ouvrir leurs horizons, d'échanger avec d'autres personnes.

Quelques résultats observés au terme des ateliers

Au cours des ateliers nationaux, les femmes ont analysé la situation des ressources naturelles de leurs communautés, recensé leurs préoccupa­tions et leurs besoins en matière de ressources naturelles, et ont retenu les principales actions qui devraient être entreprises pour répondre à ces besoins.

L'analyse de la situation par les femmes rurales a fait ressortir que, dans tous les pays concernés et à des degrés divers, les ressources naturelles se dégradent à une vitesse sans précédent, qui met en péril la survie des populations. De là naît une concurrence qui met en conflit les différentes composantes de la même communauté ou de deux ou plusieurs communautés qui ont ces ressources en partage. Ce sont le plus souvent les plus faibles qui sont exclus de la gestion de ces ressources, et les femmes font partie de cette catégorie.

Ces ateliers ont aussi révélé que les femmes sont conscientes que les solutions en matière de préservation des ressources naturelles passent par l'amélioration de leurs conditions de travail et de production. Elles souhai-tent changer leurs rapports avec leurs communautés à travers le dialogue, de façon à ce que leur entourage jette un regard différent sur leur contribution. Malgré certaines différences d'une zone agro-écologique à l'autre, des points communs sont ressortis très clairement, par exemple la nécessité de remédier aux inégalités en matière d'accès à la terre et de droit de propriété. La terre, l'eau et la végétation étant au cœur de la vie des femmes, celles-ci sont les premières intéressées à en assurer la pérennité, si on leur en donne les moyens.

Les participantes à cette initiative ont donc souhaité que le plan d'action élaboré soit l'instrument du renforcement de leurs capacités à analyser, à comparer et à proposer, afin qu'elles constituent une masse critique capable de renverser les tendances actuelles. En bout de ligne, elles souhaitent développer leur force collective de façon à devenir aptes à négocier et à influencer les décideurs, dans le but de changer leurs propres conditions de vie et celles de leurs communautés.

Une première mouture du plan d'action est disponible depuis septembre 2004. Pour en faire un véritable outil de référence pour les membres des associations de femmes rurales, il convient désormais de procéder à sa validation. À cet égard, la tenue d'un atelier régional réunissant les déléguées des six pays participants a permis d'approfondir les analyses et de confirmer ou d'infirmer certaines propositions de stratégies.

En guise de conclusion, on peut affirmer que donner la parole aux femmes rurales, dont l'expression se heurte à tant d'obstacles, suppose de créer un cadre et des conditions favorables qui conduisent les femmes à une affirmation de soi et de leur apport à la société. Elles élargissent leurs horizons et incitent la société à prendre conscience de l'importance de solliciter, d'écouter, de prendre en considération leur parole, à tous les niveaux, dans les instances de réflexion et de décision.

Faciliter le dialogue entre femmes rurales ainsi qu'avec les autres membres de leurs communautés et acteurs du développement, c'est en quelque sorte libérer au moins 50 % de l'énergie potentielle de la sous-région pour la mettre au service de son développement.







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