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Rodrigo Bonilla

ID : 104990
Ajouté le : 2006-10-24 21:42
Mis à jour le : 2007-09-15 19:41
Refreshed: 2010-03-15 08:05

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La parole qui étanche la soif
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Souleymane Ouattara et Kadiatou Ouattara, Burkina Faso

Faire jaillir l'eau de terre et reverdir des sols encroûtés, les mains vides: c'est possible. Le secret ? Mettre ensemble des gens habitués à travailler chacun de son côté, utiliser la radio et partager les connaissances, y compris les savoirs locaux. C'est l'histoire de forestiers, de techniciens de l'agriculture et d'hommes de média. Mais c'est d'abord celle des habitants des villages de Nagréongo et de Kriollo, au Burkina, et de Kafèla, au Mali. Une expérience de recherche-action ponctuée de réussites et d'échecs mais, surtout, pleine d'enseignements. À l'origine de cette initiative: le Réseau des journalistes en Afrique pour le développement (JADE), convaincu que les médias ruraux rataient une bonne occasion de venir en appui au développement, faute de ressources et d'outils participatifs.

Infertilité des sols, insuffisance des ressources en eau, déboisement accéléré... ces problèmes ne laissent pas les ONG et les services techniques de l'État indifférents. Mais les solutions qu'ils choisissent de mettre en œuvre sont parfois de peu d'efficacité. Dans bien des cas, ces structures implantent des programmes déjà ficelés par leurs directions centrales, sans la participation des populations « bénéficiaires ». De plus, même lorsqu'ils sont conscients de l'importance de la participation communautaire, ces acteurs du développement ne sont pas toujours bien outillés pour traduire cette préoccupation en actions concrètes sur le terrain.

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C'est pour répondre à cette lacune que JADE a entrepris d'expérimenter la communication participative pour le développement, une démarche qui associe les populations à la recherche de solutions endogènes pour faire face aux problèmes qui leur sont propres. L'expérimentation a été menée dans trois villages, dont deux du Burkina Faso et un autre situé au sud du Mali. Dans chacun de ces villages, des problèmes liés à la gestion des ressources naturelles freinaient le développement. La communication participative a permis de rassembler les acteurs autour de solutions qu'ils ont eux-mêmes définies, de façon consensuelle. Les leçons tirées de cette expérimentation sont de trois ordres: l'utilisation de la recherche-action comme méthodologie, les conditions à mettre en place pour accroître les chances de succès de ce type d'intervention et le choix des méthodes et des outils de communication.

Nagréongo: trop de femmes autour du forage !

En mooré, l'une des soixante langues parlées au Burkina, on les appelle « zippelé ». Ce sont des clairières où rien ne pousse. Exploitée, surexploitée, érodée par les pluies et les vents violents, compactée par les animaux, la terre se durcit pour se transformer en une croûte stérile. Les habitants de Nagréongo, un village du centre du Burkina, connaissent bien les « zippelé », synonymes pour eux de famine et de soif.

En mars 2001, date de démarrage du projet de recherche-action à Nagreongo, le village compte 18 946 habitants et quatre forages. Ces points d'eau sont non seulement insuffisants, mais, de plus, deux forages sont en panne. Leur mise en service s'avère aléatoire, faute de comité de gestion. Un guérisseur renommé réside dans le village. Sa présence attire de nombreux malades dont les besoins en eau et en plantes médicinales sont énormes. Cette localité est aussi située dans la zone de diffusion d'une radio communautaire, Radio Yam Vénégré, qui permet notamment aux populations d'avoir accès à des informations sur les techniques agricoles, de connaître l'histoire des villages et d'écouter des contes et légendes.

Kriollo: quand l'eau s'étendait à perte de vue...

Toujours au Burkina, mais plus au nord, se trouve le village de Kriollo, un gros bourg perdu de 2000 âmes. Lorsqu'on lui demande pourquoi le village s'est établi sur un site sans eau pour les humains et les animaux, Dicko Issa Boureima, la cinquantaine, fait appel à ses souvenirs de jeunesse: « Je me souviens que, quand j'étais encore adolescent, il y a environ quarante ans de cela, un plan d'eau s'étendait d'ici jusqu'à Taaka, un village situé à environ 5 kilomètres. C'était comme un lac. »

Aujourd'hui, les terres cultivables sont insuffisantes, les sols se dégra-dent chaque jour un peu plus, le bois de chauffe est rare... À ces difficultés, il faut en ajouter deux autres: l'analphabétisme et l'impossibilité pour les femmes de prendre la parole en public.

Kafèla: plus haut est le tas de bois, plus la femme est respectée

À Kafèla, un village sénoufo de 510 habitants situé à la lisière de la commune urbaine de Sikasso, dans le sud du Mali, l'exploitation intensive du bois réduit considérablement les ressources forestières. Les besoins en bois de la ville de Sikasso sont énormes. Pour y répondre, les habitants s'acharnent sur la forêt, et ce, avec d'autant plus d'ardeur que celle-ci constitue leur principale source de revenus. Mais la recherche de gains n'explique pas tout. Certaines pesanteurs socioculturelles sont également pointées du doigt. En outre, en pays sénoufo, la féminité de l'épouse se mesure à la quantité de bois dont elle fait étalage. Résultat: les femmes entassent le bois devant leur case pour se valoriser socialement.

La recherche-action comme méthodologie

Partager la méthodologie

La première leçon tirée de cette expérimentation concerne l'importance de s'assurer que les participants sont d'accord avec la démarche proposée. Mais, d'abord, qu'est-ce que la recherche-action ? Il n'est pas aisé de la définir de façon à ce qu'elle soit facilement compréhensible, surtout lorsqu'on travaille avec des communautés dont ce n'est ni le mode d'analyse des problèmes ni la pratique en matière de prise de décisions. C'est pourquoi il est important, avant la mise en œuvre effective de tout projet de recherche-action en milieu rural, de consacrer suffisamment de temps à l'explication de cette notion, en trouvant des termes approchants dans les langues locales.

Le défi des pesanteurs socioculturelles

La recherche-action s'exerce dans un milieu avec ses traditions, dont il faut tenir compte. À titre d'exemple, dans de nombreux villages d'Afrique de l'Ouest, les femmes ne peuvent prendre la parole en public. Pour contrer cet interdit culturel, les animateurs du projet ont mis sur pied des groupes de discussion homogènes (femmes, jeunes, hommes, etc.). Selon Awa Hamadou, une accoucheuse du village de Kryollo, « la séparation des groupes a permis à tout le monde de participer aux débats ». Une première dans ce village fortement islamisé. Aujourd'hui, les femmes peuvent s'exprimer en public, en présence des hommes et sur tous les sujets.

Le vote et ses limites

La démarche expérimentée veut que les problèmes soient répertoriés et analysés par les populations elles-mêmes, qui établissent ensuite les priorités par le vote direct. Ce classement se fait en votant pour un problème représenté par un candidat. Cette pratique permet de renforcer la démocratie locale et la capacité de la communauté à trouver des consensus, là où d'habitude ce sont les élites qui décident pour tous.

Cette technique de vote direct a permis aux uns et aux autres de s'exprimer. Le critère a facilité l'acceptation du choix majoritaire par tous. Mais, si cette technique ne manque pas d'intérêt, elle reste à parfaire, dans la mesure où le choix des leaders de la communauté influence celui des autres. Une solution pourrait consister à mettre en place un véritable isoloir pour éviter que les choix soient influencés.

Faciliter la mise en relation

Dans ce contexte qui favorise l'expression des communautés, il est fréquent que des besoins matériels auxquels le projet n'est pas en mesure de répondre soient énumérés. Face à de graves problèmes essentiels à leur survie, il arrive en effet que les populations soient à la recherche de solutions matérielles immédiates, alors qu'une démarche participative vise plutôt à mettre en place un processus qui permet la recherche de solutions consensuelles et pérennes. Cependant, ces deux types de besoins ne sont pas nécessairement opposés l'un à l'autre. Il s'agit plutôt de favoriser la mise en relation des communautés avec d'autres acteurs susceptibles de leur apporter l'appui matériel qu'ils recherchent. Dans le cas des trois villages participants, l'équipe a réalisé ce travail d'intermédiation avec succès.

Le choix des intervenants

Enfin, le choix des intervenants est déterminant pour la réussite du projet. Ceux-ci ne doivent pas seulement avoir les compétences techniques requises, ils doivent aussi être disponibles et capables de développer une empathie avec les communautés, de même qu'avec les partenaires techniques.

Les conditions à mettre en place

L'importance de bien connaître le milieu

La méthodologie expérimentée se fonde notamment sur une bonne connaissance du milieu, un préalable à toutes les étapes subséquentes. Lors d'un atelier tenu à Ziniaré, en janvier 2001, les agents de l'agriculture, des ressources animales et de l'environnement ont exposé leurs techniques d'animation. Ces exposés ont été critiqués, y compris par les communicateurs endogènes. Ceux-ci ont fait remarquer aux techniciens l'importance de la phase préalable de salutation, trop souvent écourtée. Ils ont aussi recommandé de privilégier les discussions ouvertes pour qu'ils puissent eux aussi proposer des solutions aux problèmes en débat. Cet exercice démontre l'importance de la connaissance du milieu, qui peut passer par une personne contact dans la communauté. On l'appelle généralement « diatigitiè » c'està-dire « logeur » en dioula, une langue commune à plusieurs ethnies de la sous-région. C'est le « logeur » qui vous ouvre les yeux, qui vous instruit sur ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter dans le village. Car comme dit le proverbe, « l'étranger a de gros yeux mais ne voit pas ».

Les acteurs incontournables

Par ailleurs, au cours de cette première phase, il importe aussi de repérer les acteurs incontournables, c'est-à-dire toute personne dont l'avis compte dans la prise de décision au niveau communautaire. Dans certains cas, leur influence est telle qu'ils peuvent empêcher le déroulement d'une initiative. Le profil des acteurs incontournables varie selon les zones d'intervention. Il peut s'agir d'un guérisseur, d'un imam ou du chef coutumier, voire d'un paysan ordinaire.

Des outils et des méthodes pour une communication efficace

Les moyens et les vecteurs de communication traditionnels

Il existe dans chaque communauté des moyens et des vecteurs de communication. Dans la plupart des villages d'Afrique de l'Ouest, la communication s'exerce dans les lieux de culte (église, mosquée), autour des points d'eau, au marché, sur la place du village, dans les lieux de rencontre des jeunes (kiosques, grins de thé, réjouissances populaires), etc. Le projet s'est appuyé sur ces moyens de communication traditionnels pour mener à bien ses activités. À Nagréongo, le représentant du guérisseur, qui jouait aussi le rôle de chargé d'information du village, disposait d'un porte-voix qu'il utilisait lors des rencontres. À Kryollo, zone fortement islamisée, la communication s'appuie sur les imams. À Kafèla, la chefferie traditionnelle assure la transmission de l'information à la communauté. Dans ces zones, notamment au Burkina, il existe également un système de communication basé sur les responsables des groupements villageois et sur les délégués administratifs villageois.

En s'appuyant sur ce dispositif de communication déjà existant, le projet tire avantage de l'existant et limite les conflits. Mais, ce faisant, il court le risque d'être prisonnier du système, car les débats restent fortement influencés par ceux qui sont chargés de faire circuler l'information, ce qui leur confère un certain pouvoir. En clair, la profusion de lieux et d'outils de communication ne garantit pas nécessairement la participation de tous (notamment les femmes et les jeunes) à la prise de décisions qui engagent la communauté. Le défi consiste alors à s'appuyer sur les moyens et les vecteurs existants tout en restant vigilant et en proposant des façons de les bonifier.

La facilitation

La facilitation consiste pour la coordination du projet à favoriser la mise en commun des hommes, des compétences, des moyens, etc., en vue de résoudre les problèmes de gestion des ressources naturelles dans une localité. Le caractère pluridisciplinaire du groupe ainsi constitué a séduit la population des villages participants. « Avant, les intervenants de différentes organisations ou structures venaient de façon dispersée dans notre village. Cela prenait notre temps et les gens en avaient assez d'assister à ces rencontres. Mais ils ne l'exprimaient jamais en face des techniciens. Par ailleurs, certaines de nos questions restaient sans réponses. Maintenant, avec ce groupe, nous trouvons des réponses à toutes nos préoccupations et nous gagnons aussi en temps », a dit un paysan.

Les structures, quant à elles, non seulement touchent du doigt les problèmes que vivent les populations, mais, en plus, elles les prennent en compte dans leurs activités de suivi. Ce nouveau partenariat va au-delà des relations anciennes de travail qui obéissaient, elles, à des obligations institutionnelles et n'étaient pas motivées par une approche commune.

L'utilisation des langues nationales

L'utilisation des langues nationales répond au besoin de partager l'information, la réflexion et les résultats avec tous les partenaires engagés dans le processus. Ainsi, les relais de zone, intégrés dans leurs communautés d'origine, utilisent déjà avec efficacité les langues nationales pour s'adresser aux communautés dans leur travail habituel. C'est le cas des radios, dans les émissions réalisées: en mooré et en fulfuldé à Ziniaré et à Dori, en bambara et en sénoufo à Sikasso. Par ailleurs, un bulletin de liaison intitulé Kuma a également été traduit en mooré et en dioula, à la satisfaction des communautés. Alphabétisées, celles-ci ne disposaient pas toujours de documents en langues nationales pour maintenir leurs habiletés de lecture. Kuma est donc venu suppléer à cette lacune.

Avantageuse à plusieurs points de vue, l'utilisation des langues verna-culaires s'avère cependant compliquée quand il s'agit de traduire des concepts dans ces langues. Pour bien rendre les notions de recherche-action, de communication participative et de projet de recherche, il a fallu y consacrer énormément de temps d'échanges en équipe, puis tester les néologismes avant de les adopter et de les diffuser au niveau local.

Enfin, la diversité des langues ne permettait pas à tous les membres de l'équipe de recherche de les maîtriser toutes. Il a donc fallu recourir fréquemment aux traductions du français vers les langues vernaculaires et inversement lors des rencontres, ce qui a eu pour effet de doubler le temps qu'il aurait fallu consacrer normalement aux rencontres.

Les groupes de discussion

C'est dans ces groupes qu'on a pu observer les différentes manières d'aborder un problème. C'est là aussi que se sont révélés les conflits d'intérêts, auxquels il a été possible de trouver des solutions respectueuses de toutes les parties en présence. L'avantage de ces groupes est de donner la parole à tous, notamment aux femmes et aux jeunes, habituellement en mal d'expression publique.

Les limites de toute radio

L'équipe de recherche a démarré ses activités par la radio, un puissant outil d'information et de communication, surtout en milieu rural, où domine l'oralité. La production régulière d'informations incombait aux comités de rédaction mis en place dans chacune des trois zones, à savoir Sikasso, Ziniaré et Dori, sièges des radios partenaires du projet. Ces comités de rédaction fonctionnaient comme une rédaction classique, à la différence près qu'elles comprennent, en plus des animateurs de radio, les représentants des communautés et les agents de développement.

La synergie entre tous ces acteurs a permis d'enrichir le contenu des magazines (reportages, enquêtes, fiches techniques) et d'expérimenter un dispositif réel de partenariat. Mais on peut déplorer que les agents de développement aient souvent orienté le débat dans le sens de leurs préoccupations. Les premiers destinataires du message, à savoir les communautés villageoises, n'ont pas été suffisamment associées au choix des thèmes d'information. Pour lever cette contrainte, un réseau de communicateurs endogènes a été mis en place (Dori) ou renforcé (Sikasso et Ziniaré). Les communicateurs endogènes étaient chargés d'identifier en amont les sujets, de préparer les sorties de la radio sur le terrain, de prendre part à la réalisation des émissions et d'assurer le recueil du feedback aux radios.

Les ateliers

Ces rencontres sont apparues essentielles tout le long du processus d'expérimentation de la communication participative. En effet, elles permettent aux acteurs d'élargir le cercle habituel de leurs relations et de substituer aux relations de concurrence une démarche de coopération.

Conclusion

Là où il existait des difficultés de communication au sein des communautés, la synergie entre les acteurs, l'utilisation des discussions de groupe pour cerner et analyser les problèmes, a permis d'établir un dialogue ouvert et de prendre des décisions qui engagent toute la communauté. à l'insuffisance d'eau pour apporter des solutions endogènes et consensuelles, à la raréfaction du bois et à la baisse de fertilité des sols. Cette approche de large ouverture et surtout la dimension participative des activités ont eu aussi pour effet de diminuer la tendance à la compétition qu'on remarque très souvent sur le terrain entre les acteurs de développement.

Les communautés les plus engagées dans la mise en œuvre du projet sont d'avis que la recherche-action et la communication participative constituent des moyens adaptées et accessibles pour résoudre les problèmes de développement auxquels elles font face, au lieu d'attendre des financements aléatoires.







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